Taxer les jetons d’IA pour financer la reconversion

Par Raghuram G. Rajan•7 min de lecture
Brifa
Taxer les jetons d’IA pour financer la reconversion
Résumé IA

L'adoption de l'IA reste faible (20 % des petites entreprises, 37 % des grandes) mais s'accélérera sous la pression concurrentielle, avec effets contrastés sur l'emploi entre déplacements, gains de productivité et créations de postes.

Pour préserver la solidarité sociale, l'auteur propose de taxer les jetons d'IA des entreprises et d'instaurer un crédit d'impôt pour la formation continue, conditionné au maintien en emploi des salariés.

Une tendance encourageante montre que 44 % des PDG des 150 premières entreprises américaines mentionnent le développement des salariés dans leurs lettres, contre 20 % en 2008, suggérant une prise de conscience croissante.

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Le Quotidien d'Oran

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Une récente enquête du Bureau du recensement des États-Unis sur les tendances et les perspectives des entreprises indique que 20/ % seulement des entreprises de moins de 20 salariés utilisent aujourd’hui l’IA, contre 37/ % de celles qui comptent au moins 250 salariés. Les grandes entreprises en font davantage, mais ce 37/ % reste maigre au regard du seuil bas retenu par l’enquête pour une réponse affirmative (l’IA est-elle employée « dans une fonction quelconque de l’entreprise »/ ?). L’adoption se heurte pour l’instant à la difficulté d’intégrer des capacités d’IA, déjà stupéfiantes, aux flux de travail existants, de manière que les entreprises en tirent tout le bénéfice. Il y faut des modèles non seulement entraînés sur les données existantes, mais capables de s’adapter aux données nouvelles que produit l’usage quotidien. L’incertitude sur le coût freine elle aussi l’adoption. Beaucoup de grandes entreprises en sont encore aux projets pilotes et diffèrent leurs décisions d’embauche ou de licenciement dans l’attente d’y voir plus clair. La pression concurrentielle finira toutefois par les contraindre à adopter la technologie plus complètement. Les perspectives d’emploi ne sont pas entièrement sombres. Si les entreprises continuent de produire les biens et services qu’elles produisent aujourd’hui, l’adoption de l’IA aura l’effet de toute technologie nouvelle. Certains emplois deviendront superflus (c’est le déplacement de main-d’œuvre)/ ; d’autres gagneront en productivité et en intérêt à mesure que l’IA élimine les tâches ingrates et prête main-forte là où l’humain excelle moins/ ; d’autres encore seront créés, tels ceux des ingénieurs chargés de superviser la mise en œuvre de la technologie. En outre, si l’IA est adoptée pour les gains de productivité qu’elle apporte, et non parce qu’elle est moins taxée que le travail humain, la capacité des entreprises à produire plus pour moins cher leur permettra de baisser leurs prix et d’augmenter leurs ventes.

C’est le fameux effet Jevons, qui devrait lui aussi accroître l’emploi. Une autre raison d’être optimiste tient à ce que l’IA peut aider à créer des entreprises. Jill – Madame Tout-le-monde – hésitera peut-être à se lancer dans le meuble en bois flotté, faute de pouvoir démarrer sans un développeur web et un comptable. L’IA tenant ces deux rôles, elle pourra sans doute créer son entreprise individuelle à un coût très inférieur. Le nombre de créations d’entreprises avait déjà fortement augmenté pendant la pandémie/ ; il a encore progressé ces derniers trimestres.

Comme le souligne l’économiste David Autor, l’IA peut aussi doter des travailleurs moyennement qualifiés de compétences d’un niveau supérieur : ainsi d’une infirmière en pratique avancée capable, avec l’aide d’une IA médicale, de diagnostiquer et de traiter bien plus de maladies.

Compte tenu de l’immense demande de services médicaux dans le monde, et de services en général, la marge de création d’emplois reste considérable. Même si l’apocalypse de l’emploi se révèle moins sévère qu’on ne l’a redouté, il reste nécessaire d’en réduire les effets pour préserver la solidarité sociale, et les entreprises devront y être associées. Ce sont elles, après tout, qui perçoivent le mieux les débouchés nouveaux vers lesquels leurs salariés peuvent se reconvertir. La première tâche d’un gouvernement consiste donc à recenser et à corriger tous les mécanismes par lesquels le système fiscal détourne les entreprises du travail humain. Une entreprise américaine verse ainsi des cotisations sociales pour chaque salarié, jamais pour une IA.

Dans un monde où les États sont déjà à court d’argent, une manière de rétablir des conditions de concurrence équitables consiste à taxer les jetons d’IA que consomme une entreprise. Le taux devra être calculé avec soin pour ne pas entraver le déploiement de la technologie/ ; il peut être fixé bas au départ, puis relevé progressivement à mesure que l’expérience s’accumule. Les paiements aux fournisseurs nationaux d’IA se suivent aisément/ ; les fournisseurs étrangers devront eux aussi être ramenés dans le filet, mais le problème n’est pas insoluble.

Puisque la première vague de déplacements liés à l’IA ne sera pas la dernière, il sera plus utile encore d’amener les entreprises à former périodiquement leurs salariés et à les conserver chaque fois que possible. Les gouvernements pourraient envisager un crédit d’impôt sur les formations supplémentaires dispensées aux salariés, dont un tiers de la valeur serait imputable chaque année où le salarié conserve un emploi – pas nécessairement dans l’entreprise qui a dispensé la dernière formation. S’ils veulent réserver cette politique aux entreprises qui adoptent l’IA, ils peuvent même exiger que le crédit ne serve qu’à compenser la taxe sur les jetons. Plus décisive que les incitations fiscales sera cependant la reconnaissance, par les entreprises, qu’elles s’engagent pleinement à aider leurs salariés à affronter un avenir incertain. À mesure que l’incertitude de l’emploi grandit, même les meilleurs et les plus brillants hésiteront peut-être à accepter l’offre d’un employeur susceptible de les licencier dès qu’il jugera l’IA aussi bonne, voire meilleure. Les employeurs qui promettent de soutenir leurs salariés y gagneront peut-être une prime supplémentaire : leur réputation grandissant, ils choisiront dans un vivier plus large de candidats de qualité.

La tendance est ici encourageante. Dans des travaux en cours, Luigi Zingales, Pietro Ramella et moi-même constatons que la part des dirigeants des 150 premières entreprises américaines du classement Fortune qui déclarent, dans leur lettre aux actionnaires, se soucier du développement de leurs salariés n’a cessé de croître : d’environ 20/ % en 2008 à 44/ % en 2023. Rien ne permet d’exclure qu’il s’agisse là de belles paroles. Espérons que non. Plus les entreprises s’engageront dans ce qui pourrait bien être le grand défi économique de notre temps – offrir de bons emplois à des humains –, plus nous pourrons tous espérer un avenir d’abondance.

*Ancien gouverneur de la Reserve Bank of India et ancien économiste en chef du Fonds monétaire international, est professeur de finance à la Booth School of Business de l’université de Chicago, président du Groupe des Trente, président de la Fondation Per Jacobsson et coauteur, avec Rohit Lamba, de Breaking the Mold: India’sUntraveled Path to Prosperity (Princeton UniversityPress, mai 2024).

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