Le complexe de l’Autre
L'article analyse comment certains intériorisent un regard extérieur dévalorisant leur culture tout en idéalisant l'Occident, transformant l'admiration légitime en rejet systématique de leurs traditions.
Ce « masochisme culturel » se manifeste par la condamnation du burnous, du voile ou du burkini non par conviction, mais par conformité à des codes de modernité importés.
Le vrai progrès n'est pas de mépriser ses origines ni d'adopter aveuglément les critères d'autrui, mais d'assumer librement son héritage tout en le réformant.
Une société respectée peut critiquer ses pratiques sans voir son passé comme un fardeau, et emprunter à l'Occident sans s'agenouiller devant lui.
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Le Quotidien d'Oran
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Elle commence souvent par une simple comparaison, puis s’installe progressivement comme un réflexe : ce qui vient de l’autre serait moderne, élégant, ouvert et universel, tandis que ce qui vient de chez nous serait archaïque, lourd, passéiste ou embarrassant. À force de regarder ailleurs, certains finissent ainsi par ne plus regarder leur propre culture qu’avec les yeux de l’autre. Le phénomène est d’autant plus troublant qu’il ne s’accompagne pas toujours d’un rejet conscient de ses origines. Il peut prendre la forme d’une fascination, d’une imitation permanente, d’un besoin presque compulsif de conformité. On ne dit plus : « Je préfère ceci parce que cela correspond à mes convictions», mais, plus secrètement : « Je préfère ceci parce que cela est mieux considéré ailleurs.» Admirer une autre civilisation, apprendre sa langue, apprécier sa littérature, s’intéresser à ses modes de vie ou reconnaître ses réussites est parfaitement légitime. L’ouverture au monde est une richesse et aucune culture ne peut prétendre enfermée. Chez certains, la fascination pour le discours occidental devient tellement forte qu’elle finit par produire une étrange inversion des valeurs. Ils deviennent plus sévères envers leur propre culture qu’envers toutes les autres, plus indulgents envers les modes venues d’ailleurs qu’envers les traditions dont ils sont eux-mêmes issus. Le paradoxe devient particulièrement visible lorsqu’il est question du vêtement. Le burkini, le voile islamique, le burnous ou le haîk,le turban ,la robe traditionnelle... ne sont pas perçus par tous de la même manière et chacun demeure naturellement libre de les accepter ou de les refuser.
Mais peut-on honnêtement prétendre que tous les rejets qui s’expriment à leur sujet procèdent d’une conviction personnelle mûrement réfléchie ? Chez certains, le rejet semble parfois précéder même la réflexion. Le vêtement est condamné parce qu’il vient de la mauvaise culture, parce qu’il renvoie à une identité dont ils ont appris à avoir honte, parce qu’il ne correspond pas aux codes esthétiques ou idéologiques qu’ils ont progressivement intériorisés. Le burnous devient alors un signe de retard, la robe traditionnelle une curiosité exotique, le voile une anomalie et le burkini une provocation, non parce que celui qui les porte aurait nécessairement fait quelque chose à l’égard de celui qui les juge, mais simplement parce que ces signes ne correspondent pas à l’image de la modernité que certains ont appris à admirer.
Le colonisateur n’est plus nécessaire lorsque le regard de l’autre a trouvé domicile dans votre propre conscience. C’est ici que l’expression de « masochisme culturel» prend tout son sens. Un masochisme sans nécessité, sans raison véritable, qui consiste à rechercher chez soi tout ce qui pourrait justifier le mépris et à rechercher ailleurs tout ce qui pourrait justifier l’admiration. Une passion sans mesure pour le discours occidental peut alors conduire certains à transformer toute critique venue de l’extérieur en vérité absolue et toute défense de leur propre héritage en signe de fermeture. Ils finissent par réciter les jugements de l’autre sur eux-mêmes, parfois avec plus de virulence que l’autre lui-même. Ils deviennent les procureurs de leur propre culture. Ils ne se contentent plus de vouloir évoluer : ils éprouvent le besoin de se désolidariser de ce qui les précède.
Être moderne ne signifie pas avoir honte de ses origines. Être ouvert ne signifie pas mépriser sa propre culture. Être libre ne signifie pas devoir adopter les critères de l’autre pour décider de ce qui est respectable chez soi.
Une société qui se respecte peut parfaitement reconnaître ses défauts, abandonner certaines traditions, critiquer certaines pratiques et réformer ses institutions sans éprouver le besoin de considérer l’ensemble de son héritage comme un fardeau. Elle peut emprunter à l’Occident sans se mettre à genoux devant lui. Elle peut admirer ailleurs sans se mépriser ici. Elle peut parler français, anglais ou chinois ou toute autre langue sans avoir honte de l’arabe. Elle peut apprécier les vêtements modernes sans considérer le burnous comme une relique. Elle peut débattre du voile ou du burkini sans transformer systématiquement celles qui les portent en symboles d’une supposée arriération et stéréotyper le discours occidental. Elle peut surtout apprendre à distinguer la critique raisonnée du réflexe conditionné.
Il ne s’agit pas de sanctifier tout ce qui appartient à notre passé. Une habitude ou un acte n’est pas respectable parce qu’il est juste ancien, pas plus qu’une pratique n’est souhaitable parce qu’elle est occidentale. Le véritable enjeu est ailleurs : retrouver la liberté de juger par soi-même. Une culture qui ne sait plus s’estimer finit par solliciter sa propre légitimité. Quand un individu en arrive à avoir davantage honte du burnous que de l’imitation servile, et une femme du voile que de son ignorance et incapacité à expliquer pourquoi elle le rejette, alors il faut peut-être cesser de parler simplement de modernité ou de progrès.
Le véritable progrès n’est pas de mépriser ce que nous sommes, mais de l’assumer, sans honte, et de nous demander : sommes-nous réellement devenus plus modernes, ou avons-nous simplement appris à donner à notre ancienne honte les mots du progrès ? Tant que nous emprunterons à l’autre son regard pour nous juger, nous resterons étrangers à nous-mêmes.