Le survivant au passé
Un veuf âgé vit reclus dans le passé, incapable de tourner la page après la mort précoce de son épouse qui a brisé leurs rêves communs.
Il refuse le présent qu'il juge insipide pour se réfugier dans la nostalgie de ses lectures d'enfance, de ses chansons d'Adamo et d'un monde disparu qu'il idéalise.
On le croise souvent seul au café, cherchant des oreilles pour raconter inlassablement un temps révolu qu'il considère supérieur à toute réalité actuelle.
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Le Quotidien d'Oran
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Il semble, à ses quelques et rares interlocuteurs être pris entre les tenailles d’un temps révolu depuis longtemps. Il n’a plus d’amis. Sinon, il fait de la solitude non seulement une bonne compagnie mais une famille absente. Son veuvage reste uniquement une rupture avec son quotidien. Le vivre amèrement et avec opiniâtreté est sa façon de vouloir se venger d’un sort survenu trop tôt. Un sort qui n’avait pas lieu de le frapper de plein fouet à un moment où il cultivait, de concert avec la défunte, des rêves collectifs, des avenirs d’ensemble. La fatalité avait tout stoppé tout en l’inhumant définitivement à la case de cet instant fatidique. Depuis ; son âge s’est arrêté.
C’est un homme qui se plaît dans son empirisme. Il se souvient d’avoir lu, dans le livre unique, l’histoire de Vercingétorix, des huns et de ces gaulois qu’on lui faisait prendre pour ses ancêtres. Le présent pour lui n’est qu’un gaspillage de temps. Une obligation de consommer pour rien des jours sans saveur et des nuits inutiles. Il vit certes, mais ne respire que la nostalgie, ne rumine que des lointains souvenirs. Il n’y a pas que ce veuf qui pleure son passé, il y a aussi certains dont l’usure du corps, l’incompréhension, la déroute des changements ont en fait une relique qui parle, qui persiste à n’exhumer que tout ce qui est déjà enseveli dans les décombres des ans. Il cite les merveilles de ses illustrés, Zembla, Kiwi, Blek le roc, Roddy et le professeur Occultis. Mais aussi les œuvres de séries noires d’Arsène Lupin, San Antonio. Il fredonne en frémissant tombe la neige d’Adamo sur un air pitoyable de la Bohème. Il s’impose de vivre au passé. Il tient à ces formules soupirantes qu’il exhale, avec remords en déclamant à qui veut l’entendre lui dire « en notre temps c’était pas comme ça...nous étions, nous faisions... ». Une tentative échouée d’une réincarnation souhaitée et impossible.
Même l’odeur du pain d’orge et du left saïdi de l’époque s’est coincée en ses narines. Le monsieur, on le croise souvent esseulé dans un café en quête d’auditeurs pour raconter le temps perdu, les joies éteintes et les vieilles légendes. Rien n’est paisible pour lui, tout est faux et son monde reste à ses yeux, le meilleur de tous.