Le cinéma algérien en deuil : clap de fin pour Anis Djaâd

Le journaliste et cinéaste algérien Anis Djaâd est décédé mercredi à Paris à l’âge de 52 ans, alors qu’il envisageait un retour en Algérie pour un nouveau projet.
Né à Bab El Oued et fils du journaliste Abdelkrim Djaâd, il a signé des courts et longs métrages tels que Passage à niveau, Le voyage de Keltoum, La vie d’après et The Night of Abed.
Le Hublot a reçu le prix du meilleur scénario aux Journées cinématographiques d’Alger (2011) et La vie d’après a obtenu le Prix de la critique africaine aux 33ᵉ JCC et le prix du public "El Kholkhal d’Or".
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Il répétait souvent qu’il réalisait les films les plus « déprimants » du cinéma algérien. Avec toutefois cette nuance : « Je n’ai pas ce regard aussi noir, aussi déprimant, c’est ça la différence. Au niveau de l’écriture, c’est une chose et à l’image les choses se transforment et deviennent déprimantes », disait-il un jour, comme pour rappeler que la mélancolie de ses films n’était souvent que le reflet d’une réalité plus vaste.
Et voilà que la déprime, un exil un peu forcé, jamais véritablement désiré, a fini par l’emporter. Le journaliste et cinéaste, Anis Djaâd est décédé mercredi à Paris à l’âge de 52 ans. Il s’éteint au moment où, cruel destin, il envisageait un retour en Algérie pour travailler sur un nouveau projet cinématographique.
Un clap de fin brutal pour un cinéaste talentueux, mais aussi pour un éternel insatisfait, en quête permanente de perfection.
« À la base, le cinéma a été inventé pour faire rêver les hommes et le monde. En Algérie, non seulement il ne fait plus rêver, mais il finit parfois par les épuiser, les briser, les emporter trop tôt », a réagi sur son compte Facebook le réalisateur Bachir Derrais.
« Aujourd’hui, Anis s’ajoute à cette longue et douloureuse liste de cinéastes que le cinéma a fini par tuer : Med Zinet, Azzedine Meddour, Dahmane Bouguermouh, Farouk Belloufa, Brahim Tsaki, Mahmoud Zemmouri, Aziz Tolbi, Djamel Khelfaoui, M. Amzert, S. Ali Fettar… et tant d’autres tous morts en exil… », ajoute le réalisateur du film Larbi Ben M’hidi avec une pointe d’amertume.
Des mots qui expriment sans doute le sentiment d’une génération marquée par les désillusions, mais aussi par une passion irréductible pour le cinéma.
Enfant d’un quartier populaire d’Alger, Bab El Oued, Anis Djaâd, -fils du défunt journaliste Abdelkrim Djaâd, ancien d’ « Algérie Actualités » et l’un des membres fondateurs du journal « Ruptures » avec Tahar Djaout-, s’est mis sur le pas de son défunt père avant de se consacrer corps et âme à sa passion : le cinéma.
D’abord, journaliste à la fin des années 1990 au Soir d’Algérie, puis à « La Tribune », où il anime la rubrique internationale au début des années 2000, Anis Djaâd poursuit ensuite son parcours au quotidien Horizons, où il se distingue par de nombreux reportages réalisés à travers le pays qu’il sillonne sans relâche.
Mais sa véritable passion restait le cinéma. C’est ainsi qu’il décide de s’y consacrer entièrement. En l’espace de quelques années et malgré de multiples contraintes, il réalise plusieurs courts métrages, dont certains sont primés, et écrit les scénarios de « Au bout du tunnel », « H3O », « Les Assoiffés » et « Le Hublot », récompensé en 2011 du prix du meilleur scénario de court métrage lors des Journées cinématographiques d’Alger.
À son actif également : « Passage à niveau » (2014), « Le voyage de Keltoum » (2016), « La vie d’après » (2021) et « The Night of Abed » (2023).
« La vie d’après », un long métrage, obtient notamment le Prix de la critique africaine lors de la 33ᵉ édition des Journées cinématographiques de Carthage, ainsi que le Prix du public “El Kholkhal d’Or” au Festival national de la littérature et du cinéma féminin de Saïda.
Parallèlement, il s’essaie aussi à l’écriture littéraire avec à la clé deux romans : « Matins parisiens » et « L’odeur du violon ». Mais comme beaucoup de sa génération, née dans une Algérie traversée par les ruptures et les conflits idéologiques, Anis Djaâd portait un regard interrogatif sur son propre devenir.
Une question l’habitait : partir ou rester ? La disparition de sa mère, il y a quelques années, peu après celle de son père en 2015, l’avait plongé dans un profond désarroi.
L’hommage émouvant du producteur Boualem Ziani
Il s’installe alors en France, sans jamais rompre ce lien viscéral avec son pays. Est-ce peut-être cet exil, à la longue, qui a fini par épuiser son endurance.
« On ne s’attendait pas à ton départ. Vraiment ! On attendait la sortie d’un nouveau film. Cela ne fait pas longtemps que tu as enterré ta maman. Tu n’as pas supporté cette séparation, alors tu as décidé de la rejoindre. Tu aimais raconter des histoires, et maintenant tu en es une. Ta voix rock est toujours dans mon oreille depuis ton dernier appel. Dors en paix, cher Anis », dit de lui, dans un hommage émouvant, le producteur, Boualem Ziani.
Avec sa disparition, c’est une voix dans le cinéma algérien qui se tait. Mais les images qu’il laisse continueront pour l’éternité à raconter son regard sur le monde.