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La hiérarchie des souffrances

Par par Mustapha Aggoun6 min de lecture
Brifa
Résumé IA

Un animateur français a esquivé une question sur les massacres en Palestine en établissant un parallèle avec la législation sénégalaise contre l'homosexualité, relativisant ainsi les destructions et les milliers de victimes civiles.

Cet argument revient à placer un débat de société sur la même balance morale qu'un massacre de population, transformant une tragédie humaine en exercice de diversion intellectuelle.

Les grands médias occidentaux appliquent une morale à géométrie variable, couvrant certaines souffrances avec ferveur tandis qu'ils détournent le regard d'autres selon des alliances idéologiques du moment.

Cette hiérarchie des vies humaines révèle que l'humanisme médiatique s'est réduit à une morale de circonstance, docile envers les puissants et remarquablement silencieuse lorsque la vérité dérange.

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Le Quotidien d'Oran

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Interrogé sur son refus de condamner clairement les massacres qui se déroulent sous les yeux du monde entier en Palestine, un célèbre animateur français n'a pas cherché à répondre sur le fond. Au lieu d'expliquer pourquoi il ne condamnait pas les bombardements, les destructions et les milliers de victimes civiles, il s'est étonné que la Communauté internationale condamne Israël tout en ne condamnant pas le Sénégal pour sa législation réprimant l'homosexualité. En substance, sa question était la suivante : pourquoi tant de critiques à l'égard d'Israël alors que le Sénégal n'est pas soumis au même niveau de réprobation internationale ?

Ainsi donc, des milliers de morts, des villes dévastées, des hôpitaux bombardés, des familles anéanties et des enfants extraits des décombres ne mériteraient pas une condamnation claire sans qu'on ouvre simultanément un autre procès, cette fois contre le Sénégal. Comme si l'existence d'un désaccord sur une législation nationale pouvait servir d'argument pour relativiser ou esquiver la question des massacres de civils. Il fallait une certaine audace pour établir un tel parallèle. Mais il faut reconnaître à notre époque un talent singulier : celui de transformer les tragédies humaines les plus dramatiques en exercices de diversion intellectuelle, où l'on finit par parler de tout sauf de ceux qui meurent.

Le plus fascinant dans cette logique n'est pas son absurdité, mais la sérénité avec laquelle elle est énoncée. Comme si le massacre d'une population pouvait être placé sur la même balance morale qu'un débat de société. Comme si la destruction d'un peuple pouvait être relativisée par l'existence d'une législation qui déplaît aux nouvelles autorités autoproclamées du bien.

À ce stade, il ne s'agit plus de raisonnement mais d'acrobatie intellectuelle. Une gymnastique où l'essentiel disparaît systématiquement derrière l'accessoire, où les morts deviennent invisibles dès lors qu'ils dérangent les alliances idéologiques du moment.

Depuis des décennies, une partie des grands médias occidentaux se présentent comme les gardiens de la conscience universelle. Ils expliquent au monde ce qu'il faut penser, quelles indignations sont légitimes et quelles souffrances méritent une couverture permanente. Ils parlent de liberté avec une ferveur quasi religieuse, de démocratie avec l'assurance des missionnaires, de droits humains avec le ton des procureurs. Mais lorsque les bombes tombent sur certains peuples, lorsque les victimes appartiennent au mauvais camp médiatique, lorsque les bourreaux bénéficient de solides protections politiques, la morale devient soudainement complexe, nuancée, prudente et embarrassée.

On découvre alors une démocratie à géométrie variable et un humanisme sous conditions. Une démocratie qui prétend défendre la liberté d'expression mais qui transforme certains sujets en terrains minés. Un humanisme qui pleure abondamment certaines victimes tout en regardant ailleurs lorsque d'autres sont ensevelies sous les gravats. Une morale qui s'indigne avec une rapidité fulgurante lorsqu'il s'agit de certains États africains, asiatiques ou arabes, mais qui trouve toujours d'infinies circonstances atténuantes lorsqu'il s'agit de l'entité sioniste.

Le plus ironique est que ceux qui dénoncent sans relâche les discriminations semblent avoir inventé une nouvelle hiérarchie des vies humaines. Dans cette étrange comptabilité morale, toutes les victimes sont égales, mais certaines sont manifestement plus égales que d'autres. Certaines morts ouvrent les journaux télévisés. D'autres disparaissent dans les notes de bas de page. Certaines souffrances deviennent des causes universelles même s'il s'agit de l'immoralité. D'autres sont réduites à de simples dommages collatéraux du grand récit géopolitique.

Cette culture médiatique a fini par produire une étrange caricature de l'humanisme. On ne juge plus les événements selon leur gravité mais selon leur compatibilité avec une grille idéologique préétablie. On ne mesure plus une tragédie au nombre de ses victimes mais au confort politique qu'elle procure à ceux qui la commentent. On ne demande plus si des innocents meurent ; on vérifie d'abord qui les tue et si leur assassin appartient au cercle des alliés protégés.

Aucun détour rhétorique ne peut effacer l'évidence. Aucun débat sociétal, aucune querelle idéologique, aucune construction médiatique ne pourra placer sur le même plan une législation nationale et les corps d'enfants extraits des décombres. Lorsque ceux qui se présentent comme les champions de la démocratie deviennent incapables de distinguer entre un désaccord politique et un massacre de masse, ce n'est pas seulement leur crédibilité qui s'effondre. C'est toute une conception de l'humanisme qui se retrouve mise à nu, révélant ce qu'elle est devenue : non plus une défense universelle de l'homme, mais une morale de circonstance, docile envers les puissants, sévère envers les faibles et remarquablement silencieuse lorsque la vérité dérange.

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