La confiance de la Chine est-elle justifiée ?

Par par Jayati Ghosh*9 min de lecture
Brifa
Résumé IA

La visite du président américain Donald Trump en Chine a révélé des divergences majeures entre les interprétations américaine et chinoise du sommet, reflétant une confiance croissante des élites chinoises dans leur modèle économique dirigiste.

Tandis que Trump a qualifié la rencontre d'« extraordinaire » et annoncé de « fantastiques accords commerciaux », la Chine a tempéré les attentes en soulignant que seuls des comités d'investissement et de commerce avaient été créés pour des négociations ultérieures.

Les analystes et universitaires chinois ont perçu cette visite comme une reconnaissance implicite de l'égalité économique et géopolitique de la Chine face aux États-Unis, plutôt que comme un événement diplomatique majeur.

Cette confiance repose sur les transformations économiques chinoises : extraction de centaines de millions de personnes de la pauvreté, construction d'infrastructures massives, et positionnement dans les industries de pointe, contrastant avec la stagnation occidentale.

Cependant, cette vision optimiste néglige des défis structurels sérieux : surcapacités sectorielles massives, dépendance aux exportations, dénouement douloureux de la bulle immobilière, et inégalités persistantes de richesse et de revenus.

L

Publié par

Le Quotidien d'Oran

Publié le

ou lire sur le site source →

Article Original

Contenu complet de la source

SHANGHAI - Le fait d'avoir été présente en Chine au moment de la visite du président américain Donald Trump a constitué une expérience fascinante. Un contraste entre les comptes rendus officiels de la rencontre entre Trump et le président chinois Xi Jinping s'est en effet révélé immédiatement perceptible.

Fidèle à lui-même, Trump a qualifié le sommet d'«extraordinaire», et affirmé que cette rencontre avait abouti à de « fantastiques accords commerciaux». De son côté, la Chine a rapidement tempéré les attentes, soulignant que les discussions étaient encore préliminaires, et que les deux pays avaient seulement convenu de créer des comités d'investissement et de commerce en vue de négociations plus poussées, spécifiques à certains produits.

Les différences ne se sont pas limitées au langage employé. Alors que la déclaration de la Maison-Blanche à l'issue du sommet énonçait que les «deux pays» s'étaient entendus sur le fait que «l'Iran ne devrait jamais disposer d'une arme nucléaire», le ministère chinois des Affaires étrangères n'a mentionné nulle part cet élément, soulignant que la guerre «n'aurait jamais dû avoir lieu», et qu'«aucune raison» ne justifiait qu'elle se poursuive.

Xi et le ministère chinois des Affaires étrangères ont davantage identifié Taïwan comme la question centrale, le ministère déclarant que si cette problématique était «correctement gérée», les relations de la Chine avec les États-Unis pourraient être «stables», et les deux parties «consacrer davantage d'énergie à l'approfondissement d'une coopération mutuellement bénéfique». Dans le cas contraire, a-t-il mis en garde, «les deux pays connaîtront des heurts, voire des conflits, et leur relation dans son ensemble sera gravement compromise». Par opposition, la déclaration officielle de l'administration Trump a entièrement éludé la question de Taïwan, et Trump s'est lui-même dérobé aux interrogations à ce sujet.

La réaction des analystes et universitaires chinois s'est toutefois révélée plus révélatrice encore que les discours officiels. Entre indifférence et mépris, elle s'inscrit en net contraste avec ce que les médias occidentaux ont présenté comme un événement diplomatique majeur. Plusieurs personnes avec lesquelles je me suis entretenu ont perçu cette visite comme une mise en scène politique, comme un exercice soigneusement chorégraphié, destiné à flatter l'orgueil de Trump et son goût pour le spectacle. Le seul enseignement significatif de cette rencontre, aux yeux de nombreux observateurs chinois, réside dans la reconnaissance américaine implicite d'une réalité dans laquelle la Chine est désormais l'égale des États-Unis sur les plans économique et géopolitique.

Cette forme d'aveu de la part des États-Unis témoigne d'une confiance croissante et de plus en plus visible parmi les élites politiques et intellectuelles chinoises, qui voient dans l'extraordinaire transformation économique du pays la preuve que le développement conduit par l'État porte ses fruits, là où le capitalisme libéral échoue. Au cours des dernières décennies, la Chine est parvenue à extraire de la pauvreté plusieurs centaines de millions de ses habitants, ainsi qu'à bâtir de vastes réseaux de trains à grande vitesse, d'autoroutes, de ports et d'infrastructures industrielles. Le contrôle centralisé de l'État, estiment ces élites, a permis à la Chine de se positionner à l'avant-garde des industries de pointe, tout en assurant stabilité, services essentiels et hausse des salaires réels.

Pour de nombreux économistes chinois, le contraste est saisissant entre d'un côté les accomplissements de leur pays, et de l'autre la stagnation ainsi que le dysfonctionnement politique qui affligent de plus en plus les États développés du «monde libre». À leurs yeux, cette réussite chinoise est d'autant plus évidente que la Chine est sortie relativement indemne, voire renforcée, des diverses crises économiques mondiales survenues depuis le début du siècle.

De même, la capacité de la Chine à déterminer sa propre trajectoire économique semble avoir donné raison à sa stratégie de «rattrapage» menée ces 30 dernières années. Cette stratégie a en effet permis à la Chine de s'intégrer à l'économie mondiale tout en ignorant largement les dogmes du Consensus de Washington, dont les prescriptions politiques ont souvent entravé l'industrialisation, et renforcé la dépendance des pays en voie de développement vis-à-vis des marchés financiers mondiaux.

Contrairement à de nombreux États occidentaux, la Chine a également adopté une approche à long terme en matière de politique industrielle, notamment illustrée par ses investissements systématiques dans les énergies renouvelables et l'électrification, qui ont considérablement réduit le coût mondial de la transition écologique.

Les débats actuels sur la politique économique, invariablement formulés à l'aune de la pensée de Xi Jinping, placent de plus en plus l'accent sur le recours à la planification d'État pour intégrer la gestion macroéconomique aux objectifs structurels, sectoriels et régionaux. Les politiques budgétaires et monétaires – dont celles de la banque centrale, qui n'est pas considérée comme institutionnellement indépendante – sont étroitement alignées sur les efforts visant à réduire les déséquilibres entre la consommation et l'investissement, ainsi qu'entre les régions et les différents secteurs.

De nombreux économistes chinois rejettent aujourd'hui l'idée reçue selon laquelle le ratio relativement faible de la consommation par rapport au PIB de la Chine résulterait principalement d'une épargne excessive des ménages ou d'inégalités de revenus. S'appuyant davantage sur l'idée keynésienne selon laquelle l'investissement détermine l'épargne, ils soutiennent que le moyen le plus efficace de rééquilibrer l'économie consiste à réguler l'ampleur et l'orientation de l'accumulation de capital. Certaines données récentes semblent étayer cet argument : l'investissement privé a chuté de 6,4 % en 2025, le secteur immobilier ayant à lui seul reculé de 17,2 %, malgré une augmentation des dépenses publiques. La consommation publique et celle des ménages ont représenté ensemble près de 52 % de la croissance du PIB chinois l'an dernier, soit cinq points de pourcentage de plus que l'année précédente.

Certains économistes vont encore plus loin, affirmant que la Chine a encore besoin de niveaux élevés d'investissement public pour développer de nouvelles industries, créer des emplois mieux rémunérés, et alimenter une croissance poussée par la consommation. Selon cette conception, les taux d'investissement relativement faibles des économies développées constituent non pas le signe d'une maturité économique, mais d'une stagnation, due à la financiarisation ainsi qu'au déclin des dépenses publiques consacrées aux actifs productifs.

Cet argument n'est pas dénué de fondement. Pour autant, il néglige de sérieux défis structurels, parmi lesquels des surcapacités massives dans certains secteurs, la dépendance aux exportations pour absorber la surproduction, et le dénouement encore douloureux de la bulle immobilière. Il tend également à minimiser les inégalités persistantes de richesse et de revenus, ainsi que la hausse du chômage des jeunes, qui pourrait être aggravée par les avancées technologiques que l'État promeut lui-même avec enthousiasme. La Chine aurait tout intérêt à admettre ces échecs politiques pour mieux les comprendre et en tirer des enseignements, plutôt qu'à les rationaliser pour les écarter.

Plusieurs autres raisons devraient conduire les dirigeants politiques chinois à s'abstenir de triomphalisme. Certains observateurs considèrent en effet que l'économie politique chinoise s'apparente aujourd'hui à un système à deux voies, façonné par une lutte à somme nulle entre d'un côté un appareil parti-État axé sur des objectifs, et de l'autre la logique expansive du capitalisme, qui résiste à la fois au contrôle politique et aux frontières nationales. L'issue dépendra autant des évolutions au sein de la Chine que des changements économiques et géopolitiques mondiaux.

Le modèle de développement du «socialisme à la chinoise» prétend offrir une alternative aux crises et aux inégalités du capitalisme libéral. Or, si l'on entend par socialisme la libération progressive des peuples vis-à-vis de l'exploitation et de l'aliénation, alors la Chine a encore beaucoup de chemin à parcourir. Il lui faut repenser la relation entre le travail, le capital et l'État.

Professeure d'économie à l'Université du Massachusetts d'Amherst, est membre de la Transformational Economics Commission du Club de Rome, et coprésidente de la Commission indépendante pour la réforme de l'impôt international sur les sociétés.

Voir sur le site source