La neutralité sous condition
La neutralité internationale demeure conditionnelle selon les rapports de force géopolitiques, comme l'illustrent les refus de visa accordés à certains représentants officiels mandatés par des institutions internationales.
L'histoire se répète lorsque les États-Unis refusent l'entrée à un arbitre somalien désigné par la FIFA pour une compétition sportive, rappelant le précédent du refus de visa à Yasser Arafat devant l'ONU dans les années 1970.
La FIFA applique des principes de neutralité de manière sélective : elle a exclu les équipes russes en raison de la guerre en Ukraine mais n'a pas contesté l'accréditation d'un journaliste occidental condamné par la justice algérienne.
Cette double mesure alimente la perception, largement partagée dans le Sud, que les règles internationales ne s'appliquent pas uniformément selon les nations concernées.
Les principes universels perdent leur crédibilité lorsqu'ils varient selon l'identité de ceux auxquels ils s'appliquent, minant la confiance dans un ordre international fondé sur l'égalité des nations.
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Le Quotidien d'Oran
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L'histoire possède une mémoire que le temps ne parvient jamais totalement à effacer. Certains événements semblent appartenir au passé jusqu'au jour où des circonstances nouvelles les font ressurgir avec une étonnante actualité. Les contextes changent, les acteurs ne sont plus les mêmes, les technologies évoluent et les discours se modernisent, mais certaines logiques de pouvoir, certaines conceptions de l'ordre international et certaines formes de sélectivité demeurent remarquablement constantes. C'est pourquoi l'histoire ne se répète pas à l'identique ; elle réapparaît chaque fois que les hommes agissent avec le même état d'esprit.
Parmi les épisodes les plus révélateurs figure celui qui marqua durablement les relations internationales lorsque Yasser Arafat fut invité à s'exprimer devant l'Assemblée générale des Nations unies. À travers cette invitation, il ne s'agissait pas seulement d'entendre un dirigeant politique, mais de permettre à un peuple de faire entendre sa voix devant l'ensemble des nations. Pourtant, les États-Unis, en tant que pays hôte du siège de l'ONU, refusèrent de lui accorder un visa d'entrée sur leur territoire. Juridiquement, Washington pouvait invoquer sa souveraineté nationale. Politiquement, cette décision fut largement perçue comme l'utilisation d'un droit souverain à des fins politiques.
Face à cette situation, la Communauté internationale réagit en déplaçant exceptionnellement la session de l'Assemblée générale à Genève afin qu'Arafat puisse s'adresser aux représentants du monde entier. Cet épisode demeure l'un des exemples les plus significatifs du conflit qui peut surgir entre la souveraineté d'un État et la vocation universelle des institutions internationales.
Plusieurs décennies plus tard, les mêmes interrogations refont surface. Lorsque l'administration de Donald Trump refuse l'entrée sur le territoire américain à un arbitre somalien officiellement désigné pour participer à une compétition sportive internationale, nombreux sont ceux qui y voient un écho de ce précédent historique. Certes, chaque État dispose du droit légitime de contrôler ses frontières. Mais lorsqu'une décision nationale empêche un représentant officiellement mandaté par une institution internationale d'exercer une mission strictement professionnelle, la question dépasse le simple cadre administratif pour toucher aux principes mêmes de la coopération internationale.
L'attitude de la FIFA dans cette affaire soulève également des interrogations. Son président, qui avait publiquement présenté Donald Trump comme un homme de paix, a appelé à comprendre et à respecter la décision américaine, alors même qu'elle affectait directement le bon déroulement d'une compétition placée sous l'autorité de son organisation. Une telle position peut surprendre de la part d'une institution qui affirme depuis des décennies que le football doit rester à l'écart des considérations politiques et constituer un espace de rencontre entre les peuples.
Cette contradiction apparaît encore plus nettement lorsqu'on observe d'autres décisions prises au nom de cette même neutralité. La FIFA n'a ainsi pas hésité à exclure ou marginaliser les équipes russes dans le contexte de la guerre en Ukraine, rejoignant de fait la position défendue par la plupart des gouvernements occidentaux.
Qu'il s'agisse d'approuver certaines sanctions ou de justifier certaines interdictions, la frontière entre neutralité sportive et alignement politique semble parfois particulièrement floue.
Plus troublant encore, cette même organisation n'a manifesté aucune réserve lorsqu'il s'est agi d'accréditer un journaliste occidental condamné par la justice algérienne. Selon les autorités du pays, celui-ci avait profité d'une couverture sportive pour mener des activités dépassant largement le cadre de sa mission déclarée, en développant des contacts et des contenus utilisés par des acteurs connus pour entretenir les divisions et les tensions au sein de la société algérienne. Dans ce cas, le respect de la souveraineté d'un État et de ses décisions judiciaires ne sembla pas susciter la même sensibilité. Cette différence de traitement alimente inévitablement le sentiment que certains principes sont appliqués avec davantage de rigueur lorsqu'ils concernent certaines nations plutôt que d'autres.
Il ne s'agit pas ici de défendre systématiquement une position contre une autre, mais de mettre en lumière une réalité souvent dénoncée dans de nombreuses régions du monde : l'impression persistante que les règles internationales ne sont pas appliquées de manière uniforme. Cette perception dépasse largement le cadre du sport. Elle touche la politique, les médias, la culture, l'économie et même les questions humanitaires.
Depuis plusieurs décennies, de nombreux peuples du Sud observent ce qu'ils considèrent comme un système international marqué par le deux poids, deux mesures. Ils constatent que certaines violations du Droit international provoquent des réactions immédiates tandis que d'autres suscitent un silence embarrassé. Ils remarquent que certaines tragédies bénéficient d'une couverture médiatique mondiale alors que d'autres disparaissent rapidement de l'attention internationale. Ils voient que certaines victimes deviennent des symboles universels quand d'autres peinent à obtenir la moindre reconnaissance.
Cette perception ne naît pas du hasard. Elle s'est construite à travers l'accumulation d'expériences, de crises et de contradictions observées au fil du temps. Elle nourrit aujourd'hui une méfiance croissante envers un ordre international qui se présente comme fondé sur des valeurs universelles mais dont l'application semble parfois dépendre des rapports de force géopolitiques.
Il serait injuste de nier la contribution majeure de l'Occident à l'émergence du Droit international moderne, des libertés fondamentales et de nombreux principes destinés à protéger la dignité humaine. Mais ces principes perdent une partie de leur force lorsqu'ils donnent l'impression d'être appliqués de façon sélective. Une valeur cesse d'être véritablement universelle lorsqu'elle varie selon l'identité de ceux auxquels elle s'applique. La justice ne peut être crédible que si elle protège tous les êtres humains avec la même exigence. La neutralité n'a de sens que si elle demeure constante face à toutes les situations. L'égalité ne conserve sa portée morale que lorsqu'elle refuse toute hiérarchie implicite entre les peuples, les souffrances et les droits.
De l'affaire Arafat à Genève aux controverses contemporaines sur les visas, des exclusions sportives aux nombreuses crises qui traversent notre époque, une même leçon traverse l'histoire : les peuples finissent toujours par percevoir l'écart entre les principes proclamés et les pratiques réelles. Lorsque cet écart devient trop visible, ce n'est pas seulement la crédibilité d'une institution qui est en jeu, mais la confiance même dans l'idée d'un ordre international fondé sur l'égalité des nations.