PALESTINE «GÉNOCIDÉE» !
Yasmina Khadra publie « Le Prieur de Bethléem », un roman sur la tragédie palestinienne à travers l'histoire d'un orphelin élevé dans un village à l'est de Jérusalem.
Le récit, encadré par l'enlèvement d'un éditeur parisien qui refuse le manuscrit, traverse plusieurs décennies et la première Intifada, mêlant destins individuels et violence collective.
Khadra, écrivain algérien traduit en 50 langues et Grand Prix littéraire de la Grande Mosquée de Paris 2024, aborde pour la deuxième fois le conflit israélo-palestinien après « L'Attentat » (2005).
Le roman, décrit comme sentimental, géopolitique et humaniste, reflète les difficultés rencontrées par l'auteur auprès des éditeurs occidentaux pour faire connaître cette perspective palestinienne.
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Le Quotidien d'Oran
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Livres
Le prieur de Bethléem -Roman de Yasmina Khadra, Casbah Editions, Alger 2026 (et Flammarion Québec), 259 pages, 1 600 dinars.
Un éditeur parisien est enlevé dans des circonstances mystérieuses. Séquestré dans un réduit, il découvre que son ravisseur lui a soumis un manuscrit qu'il a refusé. L'auteur, un moine palestinien éprouvé par la violence, tient à ce que son récit soit connu de tous et, à travers lui, la tragédie d'une terre en larmes et en sang.
Sous la contrainte, l'éditeur est forcé d'écouter le récit de ce «prieur», plongeant ainsi dans la réalité brutale d'une Palestine meurtrie. Le récit nous transporte dans un petit village à l'est de Jérusalem et suit le destin de Wahid, un jeune orphelin né d'un père musulman et d'une mère catholique et élevé par son oncle et sa tante, sa vie bascule lors de la première Intifada (1987-1993).
L'auteur raconte une « histoire à tiroirs » qui traverse plusieurs époques.
Le personnage principal est (devenu) chrétien et il évolue dans un milieu composé de juifs et de musulmans. Des communautés qui, dans les souvenirs de l'entourage du héros, vivaient autrefois en harmonie : « La Palestine telle que Dieu l'avait créée -une terre d'asile et de réconfort où juifs, chrétiens et musulmans vivaient en harmonie, loin des tumultes et des convoitises assassines », écrit-il.
A travers son nouveau roman, l'écrivain aborde de l'intérieur la tragédie palestinienne. A partir d'un petit village mourant à l'est de Jérusalem, où l'on suit le destin tragique d'une famille et de ses cinq enfants. Il décrit avec force l'humiliation des paysans, la destruction des terres et le cycle sans fin de la vengeance. Ce n'est pas la première fois que Yasmina Khadra va dans cette partie du monde. Il l'avait déjà fait avec « L'Attentat » (Julliard, 2005) adapté au cinéma en 2012. L'écrivain regrette : J'espérais ne jamais avoir à revenir sur le sujet, mais il explique y avoir été poussé par la force des choses. Car toute guerre aujourd'hui ne se passe jamais ailleurs. Elle se passe chez nous, à la maison, car on la voit à la télé, on l'entend à la radio, et quelle qu'en soit la cause, elle nous frappe de plein fouet, précise-t-il.
Un éditeur parisien enlevé ? Un manuscrit sur la Palestine refusé et qualifié de « saloperie » et « à retourner à l'envoyeur, sans excuses ni formules de politesse à présenter aux abrutis » ? Pourquoi ? Comme toujours chez Yasmina Khadra, il faut tout lire pour enfin savoir.
L'Auteur : Né en janvier 1955 à Kenadsa, élève de l'Ecole des cadets de la Révolution, ancien officier de l'Armée nationale populaire, Yasmina Khadra, de son vrai nom Moulessehoul Mohammed, est, aujourd'hui, un écrivain très connu. Lu dans des dizaines de pays, il est traduit en près de 50 langues. Il a à son actif plusieurs dizaines d'œuvres. La plupart sont des romans dont certains ont été adaptés au cinéma et au théâtre et même en bandes dessinées...
ceci sans parler des ouvrages (dont des romans policiers) publiés sous pseudonyme au milieu des années 80 et au tout début des années 90, inventant même un personnage fameux, celui du Commissaire Llob. A noter qu'il a cosigné, aussi, des scénarii de films... qu'il a été un certain temps directeur du Centre culturel algérien à Paris... et qu'il a même tenté une courte « aventure » politique lors des présidentielles! Grand Prix littéraire de la Grande Mosquée de Paris 2024 du Jury pour l'ensemble de son œuvre et à l'occasion de la publication de son avant-dernier roman « Cœur d'amande ».
Extraits : « Tout ce qui touche à Israël est tabou. Le seul nom de la Palestine effarouche et déstabilise. On a livré en pâture des gens dont le seul crime a été de déplorer ce qui se passe à Gaza pendant que d'autres se filment en train d'exiger que l'on tue tous les enfants palestiniens, sans être inquiétés par la justice » (p 47), « Chez nous, en Palestine, mourir de vieillesse relevait du quota intangible des trompe-la -mort » (p 65), « Notre pauvreté était une condition, et non une nature, même si, depuis quelques décennies, il était difficile de distinguer l'une de l'autre » (p 77), « La Palestine était l'orgasme des plénitudes, le pays des senteurs délicates, du raisin d'Hébron et des jardins fleuris à longueur d'année. En ces temps-là, la Palestine, que les divas de l'Orient chantaient plus fort que les hymnes, était un havre où les rêves les plus fous se découvraient une raison... C'était la Palestine d'avant la Nakba » (p 79), « Je venais, surtout, d'être confronté à une fatalité plus implacable que mon statut d'orphelin. J'étais palestinien -c'est-à-dire un drame potentiel, un deuil en sursis, un agneau sacrificiel » (p 88), « On n'entend que vous, la nuit, le jour. Toujours à vous plaindre pour légitimer vos crimes, toujours à intimider les consciences pour assujettir les nations » (p 249).
Avis - Un roman sentimental et géopolitique, radicalement frondeur et humaniste, assez engagé. La douleur d'un peuple (palestinien), et une écriture douloureuse. On comprend bien mieux les difficultés rencontrées par l'auteur auprès des éditeurs (français entre autres) et autres faiseurs d'opinion occidentaux.
Citations : « Le vrai patient, ce n'est pas le malade, mais celui qui en a un sous son toit » (p 60), « Je n'avais pas connu mon père et pas suffisamment ma mère pour m'inventer des chagrins » (p 67), « En Palestine, c'est quand rien ne va que tout arrive » (p 87), « S'il existe une cause au-dessus de toutes les autres, c'est celle qui consiste à sauver des vies, et non à les détruire » (p 170), « Sais-tu pourquoi les prophètes se sont inscrits aux abonnés absents ? C'est parce qu'ils sont fatigués de ne pouvoir nous éveiller à nous-mêmes. Ils ont rendu le tablier à l'instant où ils se sont aperçus qu'il est moins pénible d'apprivoiser un crocodile que de raisonner un imbécile » (p 171), « Chacun de nous est la somme de ses contradictions. On peut très vite succomber à la pire d'entre elles si on ne fait pas attention » (pp 207-208), « Ce ne sont pas la souffrance et la frustration qui font la légitimité d'une cause, mais sa justesse » (p 252).
Quand le monde dort. Récits, voix et blessures de la Palestine.
Récits de Francesca Albanese (Traduit de l'italien par Simonetta Greggio). Editions Frantz Fanon (Metis Media), Boumerdès, 2026, 260 pages, 1 500 dinars (Fiche de lecture déjà publiée en mars 2026. Extraits pour rappel. Fiche complète in www.almanach-dz.com/relations internationales/bibliothèque d'almanach).
Elle a été (et est encore) la huitième Rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de la personne dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, et la première femme à occuper ce poste en 30 ans. Un mandat créé en 1993 par la Commission des droits de l'homme (aujourd'hui le Conseil des droits de l'homme) pour documenter et rapporter à l'Onu les violations commises par Israël dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, territoires alors occupés militairement depuis plusieurs décennies déjà.
Sa lucidité a fait d'elle une cible pour les défenseurs acharnés du sionisme et de la colonisation. Certains tentent de l'assigner au rôle de simple « voix pro-palestinienne » pour l'amoindrir. D'autres, plus brutaux, veulent l'effacer du champ public.
Donald Trump l'a même placée sur une liste noire de « terroristes », la privant de l'accès aux services d'entreprises américaines, y compris des cartes bancaires. (...).
Ce n'est pas un roman ni un essai, mais une somme de récits de vies bien ancrées dans une dure réalité (...)
Elle a donc choisi dix personnes comme point d'ancrage de ses récits, ce qui est assez original, puisque chacune d'elles va lui apprendre quelque chose d'essentiel sur la Palestine. On a donc Hind, morte à six ans pour le seul fait d'être Palestinienne, Abu Hassan, George, le guide, Alon, juif israélien qui « voit » les Palestiniens et fait sienne leur cause, Ingrid, une femme européenne qui a choisi la Palestine et qui lui a tant donné, Ghassan, le chirurgien venu de Londres plongé dans le cœur de l'horreur innommable de Gaza, Eyal qui a quitté Israël depuis longtemps et qui rêve d 'un Etat unique et démocratique et d'un passeport palestinien, Malak, l'artiste Gabor, un rescapé de la « Shoah » et, pour finir, Max, le compagnon de vie, la personne avec qui elle a mis les pieds pour la première fois en Palestine et avec qui elle a décidé de la quitter, trois ans plus tard. A regret. « La Palestine est ainsi : on peut choisir de la quitter, mais pour qui y a vécu, l'a vue, l'a traversée, c'est elle qui ne vous quitte plus », écrit-elle.
L'auteure : Francesca Paola Albanese est née le 30 mars 1977 à Ariano Irpino (Campanie) en Italie. Juriste spécialisée en Droit international et rapporteuse spéciale de l'Onu sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis le 1er mai 2022 pour un mandat de trois ans et, par la suite, prolongé jusqu'en 2028. Pressentie pour le Prix Nobel de la paix. Déjà auteure de « Palestinian Refugees in International Law » (2020) et « J'accuse » (2023). A noter que les États-Unis annoncent en juillet 2025 des sanctions inédites contre Francesca Albanese, l'accusant «d'activités partiales et malveillantes », « d'antisémitisme décomplexé » et de « soutien au terrorisme ». Francesca Albanese avait présenté en juillet au Conseil des droits de l'homme des Nations unies un rapport dans lequel étaient étudiés « les mécanismes des entreprises qui soutiennent le projet colonial israélien de déplacement et de remplacement des Palestiniens ». En février, elle avait également dénoncé un projet d'occupation de la bande de Gaza et de déplacement de sa population, annoncé par Donald Trump, comme « illégal » et « complètement absurde ».
Table : Introduction/ 10 récits/ Conclusion/Remerciements/Bibliographie
Extraits : (...), « Le génocide de Gaza fait désormais partie de notre histoire collective, une tache indélébile qui pèsera sur l'humanité et pour laquelle nos petits-enfants demanderont des comptes » (p 28) (...), « Le colonialisme israélien ne se contente pas d'occuper le territoire ; il cherche aussi à réprimer toute tentative de forger une conscience collective, palestinienne ou internationale, qui dévoilerait la réalité de cette occupation » (p 103), « Israël est-il un État d'apartheid ? Oui, sans aucun doute. Aux yeux du droit international, il s'agit d'un système conçu pour maintenir la domination d'un groupe racial sur un autre à travers des pratiques discriminatoires et oppressives » (p 139), « Quand je suis sorti de Gaza en novembre 2023 et que je suis arrivé au Royaume-Uni, j'ai compris que le projet génocidaire était comme un iceberg. Israël n'en est que la partie visible, mais le reste -qu'on ne voit pas aussi clairement depuis Gaza-, c'est tout l'appareil qui rend le génocide possible : la Bbc, la Cnn, le Washington Post, le Wall Street Journal et les organisations qui le soutiennent » (Ghassan Abu-Sittah, chirurgien naturalisé britannique, cité, pp 160-161), (...)
Avis - La Palestine racontée telle qu'elle l'a vécue, non pas comme une militante, mais comme une personne qui s'en est approchée d'abord par curiosité culturelle, puis avec un regard de justice. (...)
Citations : « C'est lorsque le monde dort que naissent les monstres. Et des monstres, nous en avons déjà beaucoup parmi nous. Le premier d'entre eux : notre indifférence » (p 2), « Lorsque nous nous tenons ensemble, avec courage, même face à des pouvoirs solidement ancrés, le changement n'est pas seulement possible, il devient inévitable » (p 18), « Lorsque le monde dort, c'est aujourd'hui, plus que jamais, le monde a besoin de cet éveil. Alors faisons du bruit, provoquons la tempête, ou mieux encore -comme on dit chez moi- faisons de l' « ammuina » (note : joyeux brouhaha en dialecte napolitain) (p 35),(...), « Aucun changement dans le monde n'est possible si un changement profond ne se produit pas d'abord en nous. Il faut nous dépouiller, un préjugé à la fois, de tous les fardeaux que chacun de nous porte, pour aller chaque jour un peu plus à la rencontre de la vérité » (p 149), « La destruction systématique humaine et politique d'un peuple commence toujours par la création d'un vide, par l'effacement de son espace » (p 174).