Culture

L’initiative «Nazjer» de l’artiste-peintre Rabah Soussa : Pour une nouvelle conception de l’art visuel

Par Amnay Idir6 min de lecture
L’initiative «Nazjer» de l’artiste-peintre Rabah Soussa : Pour une nouvelle conception de l’art visuel
Résumé IA

L'artiste-peintre algérien Rabah Soussa lance l'initiative « Nazjer », une nouvelle conception de l'art visuel algérien inspirée par le patrimoine préhistorique du Tassili n'Ajjer.

Soussa refuse l'influence exclusive de l'art occidental et propose un langage plastique contemporain fondé sur les symboles des cultures amazighes et de l'expérience saharienne.

Son approche transforme les motifs rupestres en une écriture visuelle originelle, utilisant des silhouettes épurées, des teintes terreuses et le vide comme élément structurant actif.

Cette démarche vise à créer une identité plastique algérienne autonome capable de dialoguer avec le monde tout en restant fidèle à ses propres références historiques et culturelles.

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Plasticien et caricaturiste, Rabah Soussa travaille sur une nouvelle vision picturale algérienne. L’initiative est baptisée Nazjer, en référence au Tassili n’Ajjer, massif montagneux situé au sud-est de l’Algérie, mondialement reconnu comme un musée à ciel ouvert d’art préhistorique au monde, renfermant des milliers de gravures et peintures rupestres.

En s’inspirant de ce patrimoine, l’artiste veut construire une «identité visuelle algérienne». «Tout ce qu’on fait en matière plastique est influencé par l’art occidental. Nous n’avons pas une conception propre de l’art visuel. Je propose une nouvelle vision de l’art propre à notre pays que j’ai appelée «Nazjer» pour s’émanciper des écoles occidentales en puisant dans l’héritage du Tassili n’Ajjer, l’un des sites les plus importants de patrimoine artistique de l’humanité», explique l’artiste rencontré pour discuter de son initiative. Et de poursuivre : «L’histoire de la création visuelle en Algérie dispose d’une tradition graphique de plusieurs millénaires mais interrompue par les changements climatiques connus par la région du Sahara». Cependant, indique l’artiste, «je ne cherche pas par mon projet à reproduire les motifs anciens. Mon objectif consiste à transformer cet héritage en un langage plastique contemporain fondé sur de nouveaux symboles inspirés par la mémoire collective des cultures amazighes et de l’expérience saharienne. Les signes deviennent des éléments d’une écriture visuelle originelle, destinée à exprimer le présent plutôt qu’à évoquer le passé».

Une telle démarche a pour objectif de «proposer un système plastique autonome, dont les critères de création naissent de l’histoire, des paysages et du patrimoine culturel de l’Algérie, plutôt que de se référer aux traditions des grands centres artistiques occidentaux. Mon projet défend l’idée que la diversité culturelle passe également par la diversité des langages visuels. Ils ne cherche pas à concurrencer les écoles occidentales mais à ouvrir un autre horizon fondé sur une logique propre et une continuité historique». Dans cet esprit, Nazjjer se présente selon l’artiste «comme un nouveau courant artistique que comme un projet de reconstruction d’une mémoire visuelle. Son objectif est de faire émerger une identité plastique algérienne capable de dialoguer avec le monde tout en demeurant fidèle à ses propres références, faisant du Tassili n’Ajjer un point de départ d’une création contemporaine indépendante».

Le vide comme matrice des symboles

L’œuvre de Rabah Soussa jette un pont entre l’art rupestre préhistorique du Tassili n’Ajjer et une expression articulée autour de la puissance brute du symbole. Il utilise les motifs rupestres à l’exemple des silhouettes, pour leur charge énergétique et émotionnelle. Les silhouettes anthropomorphes perdent leurs détails réalistes pour devenir des symboles dynamiques. Le fond de ses toiles est travaillé de manière à rappeler la texture des pierres dudit site. La palette chromatique est marquée par des ocres, des rouges brique, des bruns profonds et le blanc de craie lequel incarne le spirituel, rappelant ainsi les pigments naturels tels oxyde de fer. De cette atmosphère suscitée par des couleurs pour la plupart terreuses, il fait ressortir des formes comme si elles émergent de la pénombre d’une grotte ou d’une nuit saharienne.

Le vide dans ses exécutions ne traduit pas l’absence de matière ou un espace non exploité, il constitue un élément plastique actif, une force structurante qui donne tout son sens à la composition. Il agit comme le silence autour d’une note de musique ; il permet au symbole de vibrer. En plaçant de minuscules formes humaines ou animales face à de grandes étendues vides, il traduit le rapport de force entre l’homme et la nature, une présence humaine humble presque suspendue dans l’infini du temps et de l’espace.

Le vide n’est pas le néant, c’est la matrice texturée d’où surgissent ses symboles premiers. Dans la toile «Femmes d’Algérie», l’élément féminin n’est pas défini par des attributs vestimentaires réalistes ou des bijoux folkloriques. Il perd son individualité pour devenir une silhouette épurée. Le trait noir isole les corps du vide ambiant avec une force graphique brute en mesure de structurer l’espace avec un minimum de moyens. La ligne affirme la présence physique du sujet.

Ce contour noir empêche la silhouette de se diluer dans les fonds texturés, ocre ou abstraits. Il donne à la silhouette l’aspect d’une composition gravée dans la roche. Le cerne noir fonctionne comme une barrière protectrice. Les silhouettes féminines, enfermées dans leurs épais cernes noirs, se détachent sur des déclinaisons d’ocres, de bruns de terre et de rouges brique. Se dégage ainsi une atmosphère de fond d’une anfractuosité de l’Atlas n’Ajjer, à la lueur d’un feu de camp. Des cornes de bœufs entourent les silhouettes féminines comme deux bras ou une matrice protectrice, créant un mouvement de repli.

La forme incurvée et pointue des cornes crée un bouclier, une barrière protectrice organique autour des corps féminins, les sanctuarisant contre le vide ou l’agression extérieure. Dans la peinture orientaliste la femme algérienne est dotée de voiles, de haïks ou de parures d’or ou d’argent. L’artiste annihile ces attributs et présente ainsi la femme comme une divinité minérale, héritière de la spiritualité pastorale du Tassili, ancrée dans la terre et protégée par ses propres symboles. Amnay Idir

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