Société

Dr Mahdi Abid. Spécialiste en sociologie et enseignant chercheur à l’Université de Batna : «Nous sommes confrontés à une crise des représentations sociales

Par Yousra Salem•6 min de lecture
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Dr Mahdi Abid. Spécialiste en sociologie et enseignant chercheur à l’Université de Batna : «Nous sommes confrontés à une crise des représentations sociales
Résumé IA

Le Dr Mahdi Abid, sociologue à l'Université de Batna, analyse le paradoxe du baccalauréat : sa valeur symbolique reste forte tandis que sa capacité à garantir l'emploi s'affaiblit.

Les célébrations spectaculaires de la réussite au baccalauréat compensent la dévalorisation progressive du diplôme sur le marché du travail depuis les années 1990.

Ces festivités constituent une violence symbolique envers les candidats recalés, qui subissent une stigmatisation sociale et une exclusion renforcée par l'amplification médiatique de la réussite des autres.

La formation professionnelle, bien que de qualité et recherchée par les entreprises, souffre d'une crise des représentations sociales : elle demeure perçue comme un choix de second rang face au prestige du parcours universitaire.

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Propos recueillis par Yousra Salem

La célébration de la réussite à l’examen du baccalauréat semble être le miroir de la place centrale qu’occupe encore cet examen. Doit-on y voir le signe d’une sacralisation accrue de ce diplôme ou, au contraire, le symptôme d’une dépréciation de sa valeur réelle, poussant les jeunes à compenser par l’excès ?

La réalité révèle un paradoxe. D’un côté, le baccalauréat conserve une très forte valeur symbolique dans l’imaginaire collectif. De l’autre, sa valeur objective sur le marché du travail s’est progressivement affaiblie. A mon sens, la seconde interprétation est sociologiquement la plus pertinente. Dans les années 1970, 1980 et même au début des années 1990, le baccalauréat constituait pratiquement une garantie d’emploi et un puissant levier d’ascension sociale. Aujourd’hui, cette équation n’existe plus. La montée du chômage des diplômés, la baisse du pouvoir d’achat et la dévalorisation des diplômes universitaires ont profondément modifié la fonction réelle du baccalauréat. Il convient désormais de distinguer la valeur symbolique du diplôme de sa valeur fonctionnelle, c’est-à-dire sa capacité à assurer un avenir professionnel. Plus la valeur objective du diplôme diminue, plus les individus éprouvent le besoin d’en exagérer publiquement la portée. Les célébrations deviennent ainsi un mécanisme de compensation destiné à convaincre à la fois les autres et soi-même que cette réussite conserve une importance exceptionnelle.

Si l’on prolonge l’analyse sur la «théâtralisation» de la réussite, ne redoutez-vous pas que ces célébrations hors normes accentuent la violence symbolique et le sentiment d’exclusion chez les candidats recalés, dont la détresse est passée sous silence ?

Je partage pleinement cette inquiétude. Lorsque les célébrations prennent une dimension spectaculaire et envahissent l’espace public, elles deviennent une forme de violence symbolique à l›égard des candidats ayant échoué. Le phénomène agit à deux niveaux. Le premier concerne directement les recalés. L’amplification médiatique et sociale des célébrations construit une hiérarchie entre les individus : le lauréat reçoit un important capital symbolique, tandis que le candidat ajourné est rapidement assimilé à l’image de l’échec. L’échec scolaire cesse alors d’être perçu comme une difficulté ponctuelle pour devenir une véritable stigmatisation sociale, parfois assimilée à un défaut personnel ou moral. Le second niveau concerne les familles. Le bruit, les chants, les cortèges et les démonstrations festives contraignent souvent les familles des candidats recalés à s’isoler. Certaines ferment leurs fenêtres ou évitent même de sortir afin d’échapper à cette mise en scène permanente de la réussite des autres. Plus important encore, ces célébrations exercent une pression implicite sur les parents des candidats recalés. Elles peuvent être interprétées comme un message selon lequel ils auraient échoué dans leur mission éducative ou n’auraient pas offert à leurs enfants les conditions nécessaires à leur réussite. Ainsi, la fête ne célèbre pas uniquement les lauréats ; elle contribue également, de manière indirecte, à produire et à renforcer l’exclusion symbolique de ceux qui n’ont pas obtenu leur diplôme.

Face à ce phénomène, il est nécessaire de mettre en lumière les cursus des centres de formation professionnelle qui offrent une pédagogie de qualité et répondent à une forte demande des entreprises. Comment expliquer qu’ils ne soient plus perçus comme des vecteurs d’avenir ?

A mon sens, le problème ne réside ni dans la qualité de la formation professionnelle ni dans les perspectives d’emploi qu’elle offre. Les centres de formation professionnelle dispensent un enseignement de qualité et forment des techniciens et des spécialistes particulièrement recherchés par les entreprises, parfois davantage que certains diplômés universitaires. La véritable difficulté est d’ordre culturel.

Dans l’imaginaire social algérien subsiste une hiérarchie très marquée entre les professions. Les métiers intellectuels ou administratifs bénéficient d’un prestige supérieur aux métiers techniques et manuels, alors même que ces derniers peuvent offrir des revenus plus élevés et de meilleures opportunités professionnelles. Nous ne sommes donc pas confrontés à une crise de la qualité pédagogique, mais à une crise des représentations sociales. Le baccalauréat demeure associé au prestige, à la réussite et à l’ascension sociale, tandis que la formation professionnelle continue d’être perçue comme une solution de second choix. Cette représentation crée un décalage profond entre les besoins réels de l’économie nationale, qui exige davantage de compétences techniques et pratiques, et les aspirations symboliques de la société, qui continuent de privilégier les diplômes académiques. En définitive, le faible attrait de la formation professionnelle ne s’explique pas par ses performances, mais par le poids persistant des représentations culturelles qui continuent d’associer la réussite au seul parcours universitaire et à la possession d’un diplôme prestigieux.

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