L’échec des voies réformistes : Camus, colonisation et sionisme
Résumé
L'article critique la mobilisation contemporaine de la pensée réformiste d'Albert Camus dans les débats sur la colonisation et le sionisme, la qualifiant d'échec face aux enjeux de décolonisation.
L'auteur soutient que depuis 2001, l'œuvre de Camus est instrumentalisée par un discours néo-orientaliste hégémonique, particulièrement en France et aux États-Unis, pour légitimer les positions israéliennes et coloniales.
Bien que Camus ait dénoncé lucidement les abus coloniaux en 1945, il s'est abstenu de soutenir la lutte algérienne lancée en 1954, illustrant les limites de l'approche réformiste face aux enjeux de souveraineté.
L'article établit un parallèle entre les craintes de de Gaulle concernant l'intégration algérienne et la logique du projet de colonisation de peuplement en Palestine, tous deux fondés sur des logiques d'homogénéité démographique et culturelle.
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El Watan
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Par Rachid Tlemçani
Professeur des universités
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, l’œuvre d’Albert Camus connaît un net regain de popularité dans les milieux intellectuels et médiatiques, particulièrement en France. Sa vision réformiste, souvent qualifiée de «troisième voie», se trouve aujourd’hui dépolitisée et mobilisée au cœur des débats sur la colonisation et la décolonisation.
Dès lors, un discours néo-orientaliste traverse cette abondante littérature. Ce récit, véhiculé par un puissant appareil médiatique, s’avère plus hégémonique encore que la rhétorique antiterroriste post-11 Septembre. Il s’inscrit ainsi pleinement dans la «fabrique du consentement» occidentale, théorisée par Noam Chomsky et Edward Herman.
Une fraction de la diaspora moyen-orientale déploie ce type de discours, particulièrement influent au sein des élites américaines. L’éminent politologue libano-américain Fouad Ajami, alors directeur des études sur le monde arabe à l’université Johns- Hopkins, a ainsi été coopté par l’administration Bush lors de l’invasion de l’Irak en 2003. Selon lui, cette intervention militaire représentait une opportunité historique d’apporter la démocratie et de briser les dynamiques qui entravaient le développement politique et social du monde arabe. En fin de compte, la guerre a laissé l’Irak en ruines. Le pays souffre encore de ce chaos un quart de siècle plus tard, une instabilité qui permet par ailleurs à Israël d’étendre sa domination régionale sans avoir à y participer directement.
En France, la ligne éditoriale des grands médias, souvent influencée par des cercles intellectuels spécifiques, tend à relayer le récit israélien. Ce traitement passe sous silence la contextualisation des violences de masse en cours ainsi que les frappes touchant le Liban, la Syrie, l’Iran et le Yémen. En parallèle, les prises de position de certains intellectuels algériens s’inscrivent dans cette dynamique en légitimant, de fait, le discours colonial et sioniste. Qualifiés d’«écrivains colonisés» par Rachid Boudjedra, ces auteurs d’inspiration camusienne adoptent une posture réductionniste et conciliante envers l’Etat d’Israël. Ce phénomène illustre l’aliénation culturelle et psychologique théorisée par Frantz Fanon.
Pourtant, l’histoire démontre que les dissensions internes d’un mouvement nationaliste n’entravent pas la marche vers la souveraineté : la lutte armée algérienne a atteint son objectif suprême après 132 ans de colonisation. Dans cette perspective historique, la résistance palestinienne post-Ghaza s’oriente inéluctablement vers l’émergence d’une nouvelle architecture institutionnelle et vers l’émancipation politique. A terme, le paradigme fanonien de la décolonisation par la rupture s’avère incontournable face aux voies réformistes d’Albert Camus, des groupes d’intérêts des lobbies coloniaux et autres.
Les événements du 8 mai 1945 et Camus
Dans la presse française de avril-mai 1945, Albert Camus est le seul intellectuel français qui a décrit lucidement le vécu des Algériens musulmans et l’abus du pouvoir colonial (Aïssa Kadri). Le journaliste a averti le public métropolitain que l’inéluctable pourrait se produire en Algérie. Il a eu lieu en effet le 1er Novembre 1954. Les conditions de survie des indigènes se sont entre temps détériorées au point que la famine s’est étendue à l’ensemble du territoire national (Neil Mac Master). On s’attendait donc à ce que Camus serait à l’avant-garde du mouvement insurrectionnel. Il est absent à ce rendez-vous historique dont les enjeux fondamentaux ont bouleversé l’échiquier des empires coloniaux qui incarnaient à l’époque la force et la noblesse de l’Europe (Alain Ruscio). Malgré cela, la décolonisation n’est pas universellement reconnue comme l’un des séismes politiques majeurs des XXe et XXIe siècles. Ce profond changement en redessinant la géopolitique mondiale est exclusivement attribué à la chute du mur de Berlin et du communisme (Alain Gresch).
La décolonisation demeure un concept fondamental pour analyser les crises contemporaines, comme l’a souligné François Burgat lors du World Forum Decolonization 1926. Une relecture globale des rapports de domination actuels doit placer la colonisation de peuplement en Palestine au centre des débats colonisation/décolonisation. L’approche diachronique complétée par l’approche synchronique contribuerait à saisir la complexité des transformations de l’ordre sécuritaire et géopolitique en cours. Les enjeux de ces transformations sont en train de façonner le nouvel ordre mondial en perspective
Le général de Gaulle et le Grand Remplacement
Le Gouvernement provisoire, dirigé à l’époque par le général de Gaulle, a ordonné la répression massive et impitoyable des Algériens le jour de l’armistice, le 8 Mai 1945. Les événements tragiques au Nord-Constantinois surviennent alors qu’entre 15 000 à 20 000 indigènes ont perdu la vie pour la libération de l’Europe du nazisme. De Gaulle pensait que les Etats-Unis cautionnaient sans discernement les atrocités commises en Algérie. Toutefois, le positionnement américain sur la guerre d’Algérie est définitivement tranché le 2 juillet 1957. Le jeune sénateur John F. Kennedy, fidèle à la doctrine wilsonienne, a en effet marqué un tournant historique en soutenant la cause algérienne au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. En réalité, il craignait que l’Algérie ne bascule définitivement dans le camp communiste au lendemain de l’indépendance. La prise de position américaine, audacieuse à plus d’un titre, a provoqué un véritable séisme diplomatique. Une fois élu président des Etats-Unis, John F. Kennedy a demandé plus de transparence concernant le programme nucléaire israélien initié et soutenu par la France. Il a aussi soutenu l’initiative internationale sur le statut des réfugiés palestiniens contrariant la loi de retour des juifs en terre sainte. Son assassinat demeure une énigme que les nombreuses analyses n’ont pas permis d’élucider jusqu’à aujourd’hui. Il a franchi le Rubicon en s’opposant fermement à l’influence grandissante du lobby sioniste qu’aucun autre président américain n’a fait avant et après lui. Le président Barack Obama, qualifié de «de Gaulle de la politique arabe», n’a pas osé franchir le pas en quittant la Maison-Blanche, en dépit des humiliations que lui a fait subir le Premier ministre Benyamin Netanyahu.
Le général de Gaulle considérait l’intégration des Algériens comme un péril démographique pour la France. «La mission civilisatrice» risque de devenir une menace pour l’homogénéité culturelle et religieuse de la métropole. Parallèlement, une logique similaire sous-tend le projet de colonisation de peuplement en Palestine où le déplacement forcé de la population s’est orchestré manu militari dès l’origine de l’occupation (Ilan Pappé). Dans son livre, C’était de Gaulle, son ministre Alain Peyrefitte rapporte les propos du général, tenus en privé, le 5 mars 1959 : «Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-deux-Eglises, mais Colombey-les-deux-Mosquées !» Les adeptes du Grand remplacement ne diraient pas mieux aujourd’hui. «Les nostalgiques de l’Algérie française» passent sous silence le crime contre l’humanité de 1945 reconnu pourtant officiellement en 2012 (Daho Djerbal). Quelques années plus tard, les sionistes commettront les mêmes atrocités pour créer l’Etat d’Israël et pour poursuivre l’expansionnisme territorial.
La contre-violence à la terreur coloniale
Albert Camus, issu d’une famille de colons très modeste, a grandi dans un quartier populaire, à Alger. Cette immersion lui a permis de côtoyer de près la misère sociale engendrée par la colonisation de peuplement. Il décrit lucidement les conditions de vie déplorables imposées par le système colonial dans ses reportages in Alger Républicain. Cependant, le constat de cette détresse ne l’a pas conduit à soutenir la lutte pour l’indépendance nationale. Cette option politique était pourtant revendiquée de longue date par le mouvement indépendantiste de Messali Hadj.
Pour l’enfant du quartier de Belcourt, la réforme du système colonial restait la solution idoine à la question algérienne. Camus persistait à vouloir réformer le système colonial, même lorsque l’insurrection nationale avait atteint un point de non-retour. En janvier 1956, il lança un appel pour une trêve civile afin que les deux camps humanisent le recours à la violence.
La résistance armée en Algérie, comme en Palestine occupée, est assimilée au terrorisme. Son projet visait l’octroi d’une égalité des droits et l’amélioration des conditions de vie des populations autochtones dans un cadre institutionnel donné. Certes, l’Algérie serait réformée, argue Christiane Achour Chaulet, mais elle resterait française. «J’aime l’Algérie comme un Français qui aime les Arabes, et veut qu’ils soient chez eux en Algérie, sans pour cela s’y sentir lui-même un étranger», a-t-il déclaré le 5 décembre 1958. Son inconscient colonial, partagé par l’ensemble de la communauté pied-noire, l’empêcha de concevoir une Algérie pleinement souveraine. Néanmoins, coloniser, c’est exterminer des populations (Olivier Le Cour Grandmaison).
Le compagnon de lutte d’Albert Camus – nobélisé en 1957 – Jean-Paul Sartre, a décliné le prix Nobel de littérature par solidarité avec le peuple algérien en armes. Pour Sartre, la contre-violence du colonisé face à la terreur coloniale constitue la réponse idoine au système oppresseur. La lutte armée est tout aussi légitime dans le contexte colonial, argue à son tour Frantz Fanon. La question de la violence révolutionnaire est théorisée par l’auteur, Les Damnés de la terre, un opus publié quelques jours seulement avant son décès.
Cet ouvrage est considéré comme le manifeste de la décolonisation, servant d’appel à l’action et inspirant de nombreux mouvements de libération nationale et de justice sociale à travers le monde. La guerre asymétrique a ainsi été rapidement adoptée par divers groupes politiques, y compris le Black Panther Party aux Etats-Unis (Irene Gendzier). Cette forme de lutte radicale a complètement bouleversé les structures de l’ordre colonial.
Mort prématurément avant l’indépendance, Camus ne verra pas l’échec de la troisième voie qu’il appelait de ses vœux. De son côté, Fanon, a disparu lui aussi à ce même moment critique, n’aura pas le temps de voir sa doctrine l’emporter définitivement sur le colonialisme. «Le devoir de chaque génération est de découvrir et de remplir sa mission ou de la trahir», soulignait-il. Cette pensée met en relief la responsabilité historique de chaque groupe d’âge : ne pas attendre que toutes les conditions soient réunies pour s’engager dans le combat libérateur. Ce fut précisément le choix de la génération de Novembre 1954 (Ghazi Hidouci)
Légitimation de l’expansion territoriale
La justice face à un monde absurde prônée par Camus ne semble pas légitime pour tous les peuples, particulièrement pour les Palestiniens. En soutenant l’Etat d’Israël, Camus déclarait : «L’exemplaire Israël qu’on veut détruire sous l’alibi de l’anticolonialisme, mais dont nous devons défendre le droit de vivre, nous qui avons été les témoins du massacre de millions de juifs et qui trouvons juste et bon que les survivants créent la patrie que nous n’avons pas su leur donner ou leur garder.» Or, la colonisation de peuplement tend structurellement à être génocidaire (Gilbert Achcar). En Palestine, elle se caractérise par une stratégie de nettoyage ethnique couplée à une extension territoriale continue, visant la construction d’un «Grand Israël» aux frontières mobiles (voir la carte de la Palestine revendiquée par l’Organisation mondiale sioniste en 1919).
Ainsi, le slogan post-Holocauste, plus jamais ça résonne comme une promesse creuse pour le peuple palestinien. La Shoah, survenue durant la Seconde Guerre mondiale, a pourtant été le point culminant de tensions que les rivalités coloniales européennes avaient contribué à alimenter. Historiquement, le sionisme politique européen s’est d’ailleurs opposé au judaïsme religieux et traditionnel lors des débats sur la construction d’un foyer national en Palestine (Azmi Bishara et Sonia Dayan-Herzbrun). Au fil du temps, la volonté de s’approprier l’ensemble de la terre de Palestine, avant comme après la création de l’Etat d’Israël, s’est révélée être l’objectif ultime du projet sionisme (Monique Chemillier-Gendreau).
Dès lors, la passerelle que Camus revendiquait entre colons et colonisés ne s’applique pas au contexte palestinien. Selon Edward Said, théoricien du post-colonialisme, l’œuvre de Camus tend à réduire les acteurs de la lutte anticoloniale à «des fanatiques poussés par leur ardeur religieuse et par l’attrait du pillage». Camus veut faire passer l’idée de la décolonisation à une question religieuse ou éthique. Le discours néo-orientaliste véhicule la même idée dans le conflit israélo-palestinien. L’occupation de la Palestine n’est est pas perçue comme une question de décolonisation mais une affaire strictement arabe ou islamique (Hosni Kitouni, 2024).
Sionisme et Processus de paix
Les Palestiniens, sous Yasser Arafat, ne semblent pas avoir tiré de grands enseignements de l’échec des approches réformistes en Algérie en s’embarquant dans le pseudo processus de paix. On leur a fait admettre la solution à deux Etats évoluant en symbiose sur un territoire donné. Le nettoyage ethnique des Palestiniens se poursuit jusqu’à nos jours en dépit de trois décennies de négociations et de palabres. La concession visant à bâtir un Etat palestinien indépendant sur seulement 22% de la Palestine historique au détriment de la libération nationale globale s’est avérée être une vision d’optique (Rachid Tlemçani). L’Algérie a poursuivi la lutte armée durant plus de trois années supplémentaires pour libérer totalement le pays.
La mouvance sioniste démocratique a historiquement prôné l’octroi d’une certaine autonomie territoriale aux Palestiniens tout en maintenant les structures de l’occupation. Cette option, principalement formulée à l’attention de la communauté internationale, n’a cependant jamais été assortie de mesures contraignantes. Aujourd’hui, les violences extrêmes dans les territoires occupés ont scellé une union sacrée inédite au sein de la société israélienne rendant cette approche totalement obsolète. Comme le soulignait Edward Said, le nettoyage ethnique n’est pas un simple événement isolé, mais une structure coloniale intrinsèque au sionisme politique.
Édouard Saïd, alors membre du Conseil national palestinien, avait fermement dissuadé Yasser Arafat de s’engager dans l’aventure des accords d’Oslo. Pour l’auteur de Culture et Impérialisme, les négociations israélo-palestiniennes, menées sous l’égide des États-Unis, s’apparentaient en réalité à un «diktat de Versailles», une capitulation historique. Le Général de Gaulle a aussi tenté d’imposer un diktat au FLN lors des négociations de cessez-le feu durant une période de plus d’une année et demi. Les chancelleries et les médias de masse, qui saluaient ces accords, comme une prétendue percée historique, forment aujourd’hui un bloc disparate cautionnant les crimes de guerres et les crimes contre l’humanité en cours dans le territoire palestinien occupé et dans six autres pays.
Le processus de paix au Moyen-Orient a également abouti aux agressions successives (1990-2003) contre le régime irakien de Saddam Hussein. Celles-ci ont été déclenchées sous le prétexte que l’Irak possédait des armes de destruction massive menaçant l’existence d’Israël. Les raids menés par une coalition internationale sont finalement parvenus à faire tomber le régime irakien, déstructurant l’État et la nation, et engendrant des guerres civiles ainsi qu’une profonde atomisation sociale. Il est bien admis aujourd’hui que les services de renseignements israéliens ont délibérément surestimé le niveau de la menace irakienne en instrumentalisant des groupes terroristes. L’objectif de la désinformation était de vendre à moindre frais une marchandise habilement enrobée aux opinions occidentales.
Une fois le régime irakien effondré, la République islamique d’Iran est ainsi devenue la cible prioritaire. Benjamin Netanyahou a toujours considéré la Révolution iranienne comme l’obstacle majeur à l’émergence d’Israël en tant qu’hégémon militaire régional. Ces mêmes services de renseignement ont alors réactivé les méthodes des années 1990 et 2000, juste au moment où un accord sur le nucléaire iranien était sur le point d’être conclu. Cette fois-ci, l’administration américaine sous la pression israélienne s’implique directement dans l’agression militaire pour «changer le visage du Moyen-Orient». Soucieux de rassurer Donald Trump, Benyamin Netanyahou a affirmé: «Nous pouvons le redessiner encore plus en profondeur, et pour le meilleur». La Pax Hebraïca régnerait ainsi sur l’ensemble de la région MENA. Une Pax Hebraïca régnerait ainsi sur l’ensemble de la région MENA. Dans cette perspective, sécuriser Israël reviendrait à étendre son influence sur toute la région.
Le discours néo-orientaliste et la crise algéro-française
Le discours néo-orientaliste continue de séduire des nationaux, hier comme aujourd’hui, mus par l’espoir d’obtenir une reconnaissance sur l’autre rive de la Méditerranée.
Une partie de la littérature d’expression française souffre ainsi du «complexe du colonisé» décrit par Fanon. De nombreux algériens, à l’instar de Kamel Daoud, Boualem Sansal ou Mohammed Sifaoui, sont cooptés pour amplifier et légitimer le récit des nostalgiques de «l’Algérie française», de le droite décomplexée et les islamophobes. Plus problématique encore, il alimente une crise diplomatique majeure entre la France et l’Algérie, sans doute la plus grave depuis l’indépendance. Cette crise est en revanche perçue comme le résultat inéluctable de la méthode de décolonisation.
Dans L’Étranger, opus salué comme magistral, les Algériens sont relégués au rang de simples éléments du décor naturel, au même titre que la chaleur, le soleil ou la plage. Dans La Peste, ce sont «les Arabes» qui meurent anonymement de l’épidémie à Oran. À l’inverse, ceux qui tentent de sauver les indigènes sont dotés d’une identité propre, à l’image du docteur Bernard Rieux et Jean Tarrou. Les Algériens musulmans y sont dépeints comme des «Arabes» anonymes, privés de toute trajectoire historique singulière. De la même manière, le discours sioniste applique aux Palestiniens ce procédé déshumanisant. Pourtant, la lutte des peuples contre la domination étrangère sont séculaires et transcendant la simple contingence historique. Le déclenchement de la Révolution le 1er Novembre 1954 n’est pas un événement fortuit, mais l’aboutissement d’un long processus de luttes (Mostefa Lacheraf). Camus passe sous silence cet aspect crucial de la décolonisation.
C’est dans un contexte de vives tensions diplomatiques entre l’Algérie et la France que le Kamel Daoud, Houris, a remporté le prix Goncourt 2024, la plus prestigieuse des distinctions littéraires francophones. Dans ce récit au positionnement problématique, Daoud explore la Décennie noire à travers le prisme des traumatismes physiques et psychologiques d’une jeune femme. Si l’auteur tente de proposer une réflexion sur la violence politique, sa démarche s’apparente difficilement à la rigueur littéraire ou au reportage d’un Albert Camus. Daoud se contente en réalité de transposer le témoignage direct de cette femme dont le suivi psychiatrique a été assuré par sa propre épouse. En somme, il manque d’un véritable effort intellectuel pour cerner les enjeux structurels et géopolitiques de la crise des années 1990 -2000. En réduisant la lutte antiterroriste à une simple «guerre de tous contre tous» hobbesienne, Daoud présente la tragédie nationale comme l’aboutissement inéluctable et fataliste de la lutte armée à la colonisation et à ses dérivés.
Boualem Sansal a été coopté en 2026 à la prestigieuse Académie française, dont le secrétaire perpétuel est le franco-libanais, Amine Maalouf. La Légende est publiée chez Grasset, une grande maison d’édition parisienne. Le récit autobiographique de sa détention s’inscrit dans la lignée de la littérature carcérale. Il est pourtant très difficile d’établir un parallèle avec les Cahiers de prison d’Antonio Gramsci, dont la pertinence théorique a profondément bouleversé les sciences humaines et sociales. La cooptation semble davantage liée, depuis son voyage officiel en Israël en 2012, à son positionnement aligné sur la politique de Benjamin Netanyahou qu’à ses seules compétences littéraires. L’auteur s’est entre autres opposé fermement à la campagne citoyenne internationale BDS. Selon Sansal, cette campagne entrave la construction de la « passerelle de Camus » entre les communautés, les écrivains.
Plus problématique encore, Sansal reprend à son compte une rhétorique de l’extrême droite, désormais banalisée par une «France décomplexée». Son leitmotiv, «C’est la France qui a créé l’Algérie», s’avère profondément antihistorique. En qualifiant l’Algérie précoloniale de «terre vierge et tribale», il réactive des codes coloniaux précis. Cette formulation fait un écho direct au célèbre slogan sioniste : «Une terre sans peuple pour un peuple sans terre». Quant à Mohamed Sifaoui, il est souvent invité sur les plateaux de télévision et de radio après chaque attentat attribué à un islamiste vociférant, «Allah Akbar».
L’éradication de la résistance armée, érigée en instrument privilégié de la «mission civilisatrice», s’est révélée être un échec profond de cette entreprise. La victoire intellectuelle et historique de Fanon sur Camus scelle ainsi le triomphe de la lutte de libération face à un humanisme universel abstrait. R. T.
Rachid Tlemçani, professeur en Relations Internationales et Etudes Comparées, a exercédans plusieurs universités et think tanks, notamment, à Harvard University, Georgetown University, Uppsala University, EuropeanUniversity Institute et Carnégie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles dans des revues spécialisées et la presse algérienne.
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