«DZ Mafia» : une appellation instrumentalisée pour stigmatiser l’Algérie ?
L'expression « DZ Mafia » utilisée par les médias français pour désigner un réseau criminel marseillais soulève des questions sur l'adéquation du terme et ses effets stigmatisants envers l'Algérie.
Les informations publiquement disponibles ne permettent pas d'établir que cette organisation présente les caractéristiques structurelles des grandes mafias historiques comme Cosa Nostra ou la 'Ndrangheta, mais plutôt celles de bandes criminelles violentes et mouvantes opérant via les réseaux sociaux.
L'utilisation du sigle « DZ », code international officiel de l'Algérie, n'est pas neutre : elle associe symboliquement un État et une nation entière à la criminalité organisée, bien au-delà des individus poursuivis en justice.
Cette appellation, répétée constamment dans les titres de presse et commentaires politiques, façonne les représentations collectives et risque de produire une stigmatisation de l'Algérie et des Algériens sans lien avec les activités criminelles réelles.
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Le Quotidien d'Oran
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Il constitue une catégorie historique, criminologique et symbolique particulièrement chargée. Il évoque immédiatement une organisation secrète, puissante, hiérarchisée, dotée de chefs identifiés, de règles internes, de réseaux d’influence, d’une discipline collective et d’une continuité historique. À lui seul, il convoque tout un imaginaire façonné par Cosa Nostra, la Camorra, la ‘Ndrangheta ou les grands cartels contemporains. Employer un tel terme suppose donc que l’on puisse en démontrer les principaux attributs.
Mais le débat ne porte pas uniquement sur le mot «mafia». Il concerne également le choix du qualificatif qui lui est accolé. Depuis plusieurs années, les médias français popularisent l’expression «DZ Mafia» pour désigner une organisation criminelle opérant principalement à Marseille. Or «DZ» n’est pas une désignation anodine : il s’agit du code international officiellement associé à l’Algérie. Dans l’espace médiatique, cette appellation établit ainsi un lien immédiat entre une organisation criminelle marseillaise et l’Algérie. Avant même d’examiner les faits, elle inscrit dans les représentations collectives une association entre l’Algérie et la criminalité organisée.
Dès lors, deux interrogations se posent. La première est d’ordre factuel : les informations rendues publiques permettent-elles réellement d’établir l’existence d’une organisation répondant aux caractéristiques traditionnellement associées au concept de mafia ? La seconde est d’ordre symbolique : quels sont les effets produits par une appellation qui place au premier plan le code international d’un pays plutôt que toute autre forme de désignation ? C’est à l’examen de ces deux questions que nous consacrerons cette analyse.
Une «mafia géographique» sans mafia historique
La qualification de «DZ Mafia» nous paraît appeler une réflexion critique. Au regard des informations rendues publiques, nous ne sommes pas convaincus que l’emploi du terme «mafia» soit aujourd’hui suffisamment étayé pour décrire une organisation dont la structure, la composition, la hiérarchie et le fonctionnement seraient clairement établis. Les autorités judiciaires et policières françaises évoquent un réseau criminel structuré, mais les éléments accessibles au public demeurent, selon nous, trop lacunaires pour permettre d’en apprécier précisément les contours.
Dans l’histoire des grandes organisations mafieuses – qu’il s’agisse de Cosa Nostra, de la ‘Ndrangheta, de la Camorra ou des cartels latino-américains –, les enquêtes ont permis d’identifier des familles, des clans, des chefs, des lieutenants, des règles internes, des mécanismes de recrutement, des territoires d’influence et des modes d’organisation relativement bien documentés. Les grandes mafias historiques, telles que Cosa Nostra ou la ‘Ndrangheta, se caractérisent par une hiérarchie stable, des rituels d’initiation, une continuité générationnelle, des règles internes strictes, un fort contrôle territorial et, dans de nombreux cas, une capacité d’infiltration durable des institutions publiques et de l’économie légale. Rien, dans les informations actuellement accessibles au public, ne permet d’affirmer avec la même certitude que la «DZ Mafia» présente un degré comparable de structuration. Les enquêtes et rapports de terrain décrivent plutôt des bandes criminelles juvéniles ultra-violentes, caractérisées par une forte volatilité, des alliances mouvantes, et des modes de recrutement parfois qualifiés d’ «ubérisés», en raison du recours massif aux réseaux sociaux pour recruter rapidement des exécutants. On est loin du modèle classique des grandes mafias historiques
Cette différence se retrouve dans les informations rendues publiques concernant la «DZ Mafia». Les médias évoquent régulièrement des «chefs présumés», des «membres présumés» ou une «organisation criminelle», sans qu’une hiérarchie stable, une composition clairement identifiée ou un mode d’organisation comparable à ceux traditionnellement observés dans les grandes organisations mafieuses ne puissent être établis avec la même précision.Au vrai, la criminalité marseillaise semble relever davantage de bandes criminelles très violentes, mouvantes et fortement numérisées que d’une organisation présentant les caractéristiques traditionnellement associées aux grandes mafias historiques.
Cette situation nourrit, à nos yeux, un décalage entre la force symbolique de l’expression «mafia» et le degré de connaissance effectivement mis à la disposition du public. L’appellation elle-même tend à produire une représentation très puissante : elle suggère l’existence d’une organisation centralisée, durable, disciplinée et dotée d’une direction clairement identifiée. Or les informations publiques ne permettent pas, selon nous, de vérifier pleinement cette représentation. Il ne s’agit pas de nier l’existence de réseaux criminels violents ni de contester les procédures judiciaires engagées contre des individus, mais de s’interroger sur l’adéquation entre la qualification employée et les éléments objectivement accessibles.
La «DZ Mafia» prend ainsi les traits d’une véritable Arlésienne : omniprésente dans les discours médiatiques, invoquée dans les commentaires politiques et les communiqués officiels, mais dont la structure, la hiérarchie et les contours demeurent difficilement identifiables. L’expression «DZ Mafia» semble aujourd’hui circuler avec davantage d’intensité dans les discours médiatiques et les controverses politiques que les informations publiquement disponibles ne permettent d’en établir précisément les contours.
De la désignation policière à la stigmatisation
À cet égard, le choix même de la dénomination interroge. L’origine exacte de l’expression «DZ Mafia» demeure insuffisamment documentée : certaines sources l’attribuent aux services d’enquête, sans que cette hypothèse puisse, en l’état, être tenue pour établie. L’utilisation du sigle «DZ», immédiatement associé à l’Algérie, n’est pas neutre dans l’espace médiatique. Contrairement à un surnom, à un nom de quartier ou à une dénomination propre, «DZ» correspond au code international officiel de l’Algérie. Son emploi renvoie donc symboliquement non seulement à certains individus, mais également à un État et, par extension, à une nation, en l’espèce l’Algérie. Même si cette appellation peut avoir été revendiquée par certains protagonistes, son effet symbolique dépasse largement le cadre des personnes poursuivies. À force d’être répétée dans les titres de presse, les reportages télévisés et les commentaires politiques, elle tend à associer, dans l’imaginaire collectif, l’Algérie et les Algériens à la criminalité organisée.
Quand la formule choc «DZ» fabrique les représentations
Cette association soulève une question plus générale sur la manière dont les médias français nomment les phénomènes criminels. Lorsqu’une référence nationale est placée au cœur même de l’appellation d’un réseau, elle peut contribuer, volontairement ou non, à étendre la portée symbolique des actes d’un groupe à une population beaucoup plus vaste qui n’a évidemment aucun lien avec ces activités. Le risque est alors que la désignation du réseau finisse par produire un effet de stigmatisation dépassant largement le champ judiciaire.
Nous nous interrogeons donc sur les raisons qui conduisent à la mise en avant constante de cette appellation DZ Mafia plutôt que d’autres modes de désignation fondés sur un territoire, un quartier, un clan ou une dénomination propre. Cette interrogation ne constitue pas une preuve d’une intention délibérée de stigmatiser l’Algérie ; elle exprime le constat que les mots employés pour qualifier un phénomène social ne sont jamais dépourvus d’effets. Ils façonnent les représentations collectives, influencent les perceptions et contribuent à construire un récit public.
En définitive, notre scepticisme ne porte pas sur l’existence de la criminalité organisée, mais sur la manière dont celle-ci est présentée au public français. À nos yeux, les informations actuellement accessibles ne suffisent pas à établir avec la clarté que suggère le terme «mafia» l’existence d’une organisation dont la structure et la hiérarchie seraient pleinement démontrées. Cette insuffisance des informations publiquement accessibles justifie, en revanche, une réflexion sur les effets médiatiques et symboliques d’une appellation susceptible d’associer durablement, dans l’opinion publique, l’Algérie et les Algériens aux agissements d’une organisation criminelle opérant en France.