France, fin d’époque
La France approche d'une période charnière avec l'émergence d'Édouard Philippe comme probable candidat à la présidentielle de 2027, incarnant la continuité du système politique en place depuis 2002.
Le Rassemblement national a construit sa stratégie sur un duo Bardella-Le Pen, présenté comme gagnant aux deux tours, mais les ennuis judiciaires de Marine Le Pen ont progressivement inversé la hiérarchie du parti sans que personne n'y prenne garde.
Si la cour d'appel de Paris confirme le jugement du 31 mars 2025 et restitue son éligibilité à Marine Le Pen en juillet, Bardella se retrouvera relégué en seconde position, transformant un atout électoral en piège politique.
Marine Le Pen devra affronter une campagne entravée par sa condamnation suspendue et par l'héritage politique de son père, tandis que 59 % des sondés estiment qu'elle ne devrait pas être candidate et 36 % des électeurs du RN préfèrent Bardella.
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Le Quotidien d'Oran
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Depuis des siècles, peut-être plus que ses voisins, italiens, allemands et britanniques, la France est un authentique laboratoire de science politique dont les puissants de ce monde ne parviennent pas complètement à en maîtriser, à en programmer le destin.
Il y a dans ce pays quelque chose qui paraît échapper (pour aller vite) en dehors de la Russie et de la Chine, à la formalisation occidentale, atlantiste (pour continuer à aller vite) du monde qui dure depuis 1492 (entre Grenade et l’Amérique, en passant par mai 1453).
1.- «Je est un autre» (A. Rimbaud).
Prenons un risque. A neuf mois de l’échéance, le risque est considérable, voire déraisonnable.
On partira d’une conclusion simple et facilement compréhensible : si rien de fâcheux ne vient compromettre le scénario (apprendre, par exemple, qu’Edouard Philippe est un pédophile compulsif), rien n’empêchera le maire du Havre d’accéder à la magistrature suprême en 2027.
Bien sûr, E. Philippe n’a rien d’un démiurge. C’est même l’inverse : incolore, inodore et sans saveur. Pour les Français, il s’agirait d’un cinquième quinquennat dans la continuité de ceux inaugurés en 2002 par N. Sarkozy et ses successeurs dont la principale mission sera probablement d’assurer le changement vers le même et de faire croire à une rupture de continuité définitive. C’est la règle du jeu mercatique. L’amnésie est le mode ordinaire qu’adopte le système, toujours identique à lui-même, pour vendre « sa » différence.
Certains penseront et déploreront qu’il permettrait à la France de continuer (jusqu’à quand… ?) à accumuler les déficits que couvriront les marchés, Bruxelles et Washington, pour maintenir l’Hexagone dans l’Union, dans le clan des « coalisés contre la Russie », dans l’Axe Atlantique, dans le camp de la « liberté ». Tandis que, discrètement, à l’insu des Français, les « réformes structurelles » continuent d’éroder leurs protections collectives.
Il y a tant de braves conseillers qui recommandent aux Français la lecture de « La fable des abeilles » de Mandeville pour les convaincre de passer du « bon côté de la Force ».
Des petits malins s’y affairaient depuis longtemps qui avaient regretté, avec Jean Monnet, le MRP et leurs « protecteurs », de ne pas voir, dès juin 1944, leur pays résolument débarquer sur la bonne rive de l’Atlantique. Il est vrai qu’il aurait fallu bien plus qu’un « commando » de 177 membres que le Général a fermement refusé de décorer de la Croix de la Libération, pour faire une « France Libre ».
Une revanche posthume sur Roosevelt et son « ami » Churchill. La ribambelle de successeurs (de la IVème République à Macron) se chargera de faire oublier le « 18 Juin ».
Mais cela est une autre histoire.
2.- Le piège des double-attelages.
Deux fers au feu, attention, ça brûle. Démographiquement, électoralement, sociologiquement, politiquement, judiciairement… le couple Bardella-Le Pen était une excellente idée, un pari intelligent qui élargissait les perspectives. Jouer le passé avec la modernité, combiner la jeunesse avec l’expérience, l’homme avec la femme… se présentait comme la parade idéale contre ceux qui voulaient empêcher le RN d’accéder au pouvoir suprême.
Les sondages confirmaient le scenario : alors que la plupart des partis avaient du mal à faire tenir debout un candidat, le Rassemblement en avaient deux, annoncés gagnants au premier et au second tour, quel que soit le résultat du jugement rendu contre Marine.
En quelque sorte, une victoire post mortem sur le fondateur de la Vème République, offerte par sa fille à Jean-Marie.
Cependant, les ennuis judiciaires de Marine, avec une incertitude qui s’éternisait, vont entraîner un curieux et imprévu renversement, et qui a transformé le visage du parti et son image. Sans que personne n’y prenne garde, la hiérarchie s’est progressivement, subrepticement inversée et tout le monde a pris goût à une nouvelle configuration sans vraiment se douter du piège qu’il recelait.
On s’est tellement habitué à l’idée du pire (l’éviction de Le Pen) que peu à peu tout le monde, y compris au sein du Rassemblement et pour son électorat, on s’est familiarisé avec l’idée qu’après tout Bardella n’est peut-être plus une voie de recours, mais le premier choix.
Et la doublure s’est prise au jeu et s’est sentie à l’aise dans la peau de l’original… parfois traité comme un futur chef d’État lors de déplacements à l’étranger, comme en Pologne, où il est reçu (avec sa promise) par le président polonais Karol Nawrockile 26 juin dernier.
Aux bras de sa princesse, Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, Bardella s’y « voyait déjà… » comme le chantait Aznavour.
Et Patatrac !
3.- Le rêve tourne au cauchemar
Mardi 7 juillet, si la cour d’appel de Paris confirme le jugement du Tribunal correctionnel du 31 mars 2025 sur la culpabilité de Marine Le Pen, elle lui restitue son éligibilité, l’autorise à se pourvoir en cassation et repousse la mise en œuvre éventuelle de la peine d’un an de port d’un bracelet électronique.1
Aussitôt, le carrosse redevient citrouille.
Présumé candidat par défaut qui avait tous les sondages à son avantage, Bardella se retrouve en seconde position, celle qu’il avait oubliée, par la « grâce » d’une décision de droit. Quels sorciers ces juges !
Amère situation : dans l’hypothèse de son élection à la présidence, si Le Pen tirera sa légitimité du peuple, Bardella tirera la sienne, lui, de sa présidente.
Nuance !
Il ne s’agit pas ici d’un « ticket » à l’américaine. Ni même d’un pacte analogue, in fine mortel, conclu entre Giscard et Chirac lesquels, de plus, n’appartenaient pas au même parti. Le second en fit les frais en 1974 et le premier en 1981.
Il s’agit bel et bien d’un contrat qui a mal tourné. Avec les ruses de l’histoire qu’ignorent les petites combinaziones des petits politiciens.
A défaut d’être président de la République, Bardella se contentera d’espérer demeurer président du parti…
En fin connaisseur de la jungle et de ses carnassiers (pour en avoir été), jamais Jean-Marie ne se serait jamais laissé coincer dans ce piège à c…
Passons…
4.- Pour Marine, le Golgotha continue : coincée entre Bardella et Jean-Marie…
Les « commentateurs » l’oublient souvent. Il y a le juridique et il y a le politique. La légalité de droit, constitutionnelle, et la légitimité politique. Sous la protection de la « Vème », E. Macron le sait et il s’en fiche parce qu’il est en fin de cycle et n’est plus sur le marché. Cela ne réduit en rien ses capacités de nuisance.
Et à ce jeu, c’est un champion.
Pour Le Pen (et son colocataire), c’est une tout autre histoire.
Cela commence par les camelots.
Même si la Cour de cassation la dispense d’être baguée comme un oiseau avant le premier tour, Marine Le Pen va devoir se faire à l’idée qu’on le lui rappellera tout au long de sa campagne.
Elle va hurler à la cantonade : « je suis présumée innocente » (ce qui est vrai), mais tous ses interlocuteurs et contradicteurs se feront une joie de lui rappeler qu’elle a été condamnée et que sa peine est suspendue pour une simple question de forme.
Le problème de Le Pen est structurel. Ce qui fait sa fortune (politique) fait ses limites.
Les sondages restent sans pitié.
Celui du 08 juillet (commandé par BFMTV) décrit le format du problème :
- 59% des interrogés estiment que Marine Le Pen a tort d’être candidate.
- 36% des électeurs du RN pensent que Jordan Bardella aurait fait un meilleur candidat à la présidentielle. 26% seulement lui préfèrent Marine Le Pen.
Elle aura beau chercher à se défaire de l’image du Père (aidée en cela par Florian Philippot, mis à la porte par la suite), elle ne peut ignorer que c’est la dynastie qu’il a fondée qui fait son identité politique et le réflexe de rassemblement qui abrite une multitude de destins bigarrés : du pétainisme (nostalgie monarchique, antibolchévique et passablement antisémite) à un néo-gaullisme surréaliste, en passant par les reliquats algérianistes.
Par-delà de Jean-Marie, il y a Bardella.
5.- Une unique bouée de sauvetage pour Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon.
Rappel : les Français ne votent pas « pour ». En dehors de certains moments dramatiques de l’histoire de leur pays, ils leurs arrivent de se tromper, mais ils votent toujours « contre ». C’est pourquoi ils sont plus à l’aise dans l’opposition. N’est-ce pas l’essence même de la politique et de l’ordre démocratique ?
Paradoxalement le salut de Le Pen (et même celui, désormais sans objet, de Bardella) viendrait du succès de son meilleur ennemi.
En effet, la seule chance de succès de M. Le Pen serait de retrouver au second tour l’Insoumis J.-L. Mélenchon. C’est l’unique configuration qui lui ouvrirait les portes de l’Elysée et lui conférerait une immunité qui suspendrait les procédures judiciaires en cours.
Le « tout sauf Mélenchon », largement amplifié par une complicité politico-médiatique tenace et même fougueusement doctrinale qui renvoie à loin dans le passé, est un slogan qui fait fureur, du parti socialiste (notamment celui des Guedj, Hollande, Glucksmann, Bouamrane, Delga…) à l’extrême-France, en passant par les communistes (leur secrétaire général pourra mourir le devoir accompli), les écologistes (aussi illisibles que leur insaisissable patronne)... chacun ses raisons, chacun ses griefs.
Rien de nouveau sous le soleil hexagonal. La pièce se joue et se rejoue à l’identique (sans remonter à la « Terreur ») au moins depuis 1920. Jean Jaurès l’a payé de sa vie. C’est pourquoi Mélenchon, aussi combatif soit-il -comment ne le serait-il pas ?- ne se fait probablement aucune illusion. Et c’est tout aussi probablement pourquoi toute son équipe prépare le « troisième tour », le seul qui donnerait à son parti le poids nécessaire pour les étapes suivantes.
Mélenchon est un navigateur au long cours qui guette l’horizon, espérant voir son pays reprendre le chemin tracé depuis 1789, celui qu’avait avant lui emprunté son héros ; pas Mitterrand, mais Maximilien, maltraité aujourd’hui à la Conciergerie par des bourgeois revanchards qui n’ont jamais renoncé à la monarchie, à l’adresse de touristes incultes, plus sensibles au sort de « l’Autrichienne » raccourcie après son roi, en octobre 1793.
Malheureusement pour lui, il a fort peu de chances de retrouver M. Le Pen au second tour.
C’est pourquoi, aussi paradoxale et retorse soit l’idée, si personne ne veut de Mélenchon au premier tour, quoi qu’ils en pensent et certains (de tout bord) en pensent secrètement beaucoup de bien, c’est surtout parce que personne ne veut voir Le Pen à l’Elysée. CQFD.
6.- Hécatombe.
Semblable réinitialisation est relativement rare dans l’histoire. Une page cependant se tourne. La fin d’une époque et la naissance d’une nouvelle. « Le roi est mort, vive le roi ». C’est ainsi. Depuis la disparition des derniers dinosaures de la vie politique française issus des Trente Glorieuses, de la fin des années 1950 aux années 1980 : les Mitterrand, Marchais, Lecanuet, Chirac, Pasqua, Garaud… voire les Krasucki, Maire, Bergeron…
L’élection de Philippe donnera l’illusion d’une transition acceptable vers de nouveaux horizons. C’est le tour des appareils et des appareillés. Les chefs de file organisés pêle-mêle autour de la « Macronie », les MEDEF, Horizon, Renaissance, Ensemble pour la République, Groupe Central… les Attal, Bayrou, Maire, Barnier… les serviteurs tout à la fois concurrents et (plus ou moins) fidèles de sa Majesté roturière Macron 1er (et dernier de sa lignée) avancent vers la fin d’un chapitre de l’histoire de la République.
Après avoir connu trois siècles, le vénérable couple PC-PS finit sur la grève. Il en sera probablement de même des Verts et des LR qui ont un temps usurpé l’étiquette gaulliste. Leurs querelles de chefs ont fini d’achever un parti qui n’existe encore que par inertie institutionnelle et les querelles vaudevillesques de ses dirigeants.
Eric Ciotti, le plus futé de la bande, l’a très tôt (peut-être trop tôt) compris et a tiré ses conclusions, indiquant un chemin que certains de ses compagnons ont commencé à suivre. Cela ne lui a pas mal réussi : élu en mars à la tête de la mairie de Nice dont il en a chassé l’inoxydable « motodidacte » (Docteur honoris causa de l’université de Haïfa, alors qu’il n’a même pas son bac).2 Sous-estimé, Ciotti est trop malin pour être aux extrêmes ou même « quelque part ». Il a tout appris dans la quincaillerie de ses parents.
Les restes seront recyclés dans les inamovibles machines du pouvoir qui distribuent et redistribuent les cartes, les étiquettes, les slogans, les sigles… qui rebaptisent les nouveaux partis et lancent sur le marché électoral les nouveaux produits sortis des think-tank qui travaillent déjà à la mise en scène des coups suivants. Les idées qui ont fait vivre ces appareils ne disparaîtront sans doute pas et se réincarneront dans de nouvelles structures institutionnelles qui parleront la langue des jeunes générations. Changer d’emballages, c’est leur spécialité.
Demeurent les contradictions indépassables qui agitent et animent la société et l’économie française, le moteur qui fait l’histoire de ce pays et de tous les autres.
C’est la fin des diplodocus, pas de la vie. Philippe fera, comme d’habitude, illusion.
La France en a vu d’autres. Toute la question est de savoir : quelle France ?
Notes :
1- Si elle a maintenu la peine de 100.000 euro, la Cour a cependant retenu à l’encontre de Marine Le Pen une peine d’emprisonnement d’un quantum inférieur à celui de la précédente puisque s’élevant à 3 ans dont 2 ans avec sursis et un an à exécuter selon les modalités de la détention à domicile sous surveillance électronique. Quant à la peine d’inéligibilité, elle en a également diminué le quantum en le fixant à 45 mois dont 30 mois assortis d’un sursis.
2- Le 1er mai 2014, le gaulliste Ch. Estrosi (ancien membre du RPR, puis de l’UMP et de LR), ancien ministre de J. Chirac, rend hommage aux militants de l’OAS morts pour l’Algérie française, dont J.-Bastien-Thiry, fusillé pour avoir organisé et conduit l’attentat du Petit-Clamart contre le président de la République C. de Gaulle.