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La démocratie ne s'importe pas

Par Mustapha Aggoun8 min de lecture
La démocratie ne s'importe pas
Résumé IA

L'auteur raconte un échange respectueux avec un lecteur français révélant comment les histoires distinctes de la France et de l'Algérie façonnent différemment la conception de la liberté et de ses limites.

La discussion a évoqué le concept d'asabiyya d'Ibn Khaldoun, la complémentarité entre citoyenneté et cohésion culturelle, et l'aveu de l'interlocuteur sur la fragilité du socle commun en France.

Le cœur de la réflexion est que la démocratie ne s'importe pas mais se construit à partir de l'histoire, la mémoire et les valeurs propres à chaque peuple, refusant le modèle « Algérie à la française ».

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Le Quotidien d'Oran

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Certaines étaient attendues, d'autres plus passionnées, parfois excessives, comme c'est souvent le cas lorsque l'on aborde des sujets aussi sensibles que la liberté, l'identité ou la démocratie.

Après avoir repris cet article sur ma page d'un réseau social, je reçus un message privé. Son auteur se présentait comme un Français qui disait avoir lu mon texte avec beaucoup d'intérêt. Il précisait qu'il ne partageait pas toutes mes conclusions, mais qu'il souhaitait comprendre le raisonnement qui les sous-tendait. Il me demandait enfin si j'accepterais d'en discuter.

En règle générale, j'évite ce genre d'échanges privés. Non par méfiance, mais par principe. Les idées gagnent toujours à être discutées publiquement. Une réflexion n'appartient jamais exclusivement à celui qui la formule ; elle s'enrichit lorsqu'elle est soumise au regard des autres. Les débats ouverts profitent à tous, alors que les conversations particulières restent enfermées entre deux interlocuteurs. Cette fois pourtant, je décidai de faire une exception. Le ton du message y était sans doute pour beaucoup. Je n'y décelais ni provocation, ni ironie, encore moins cette condescendance que l'on rencontre parfois chez ceux qui parlent de l'Algérie à partir de certitudes préconçues. J'y percevais au contraire une curiosité sincère, une réelle courtoisie et surtout le désir de comprendre avant de juger.

Notre échange dura plus d'une heure. Au fil des messages, je cessai de voir derrière mon écran un Français venant défendre les certitudes de son pays. J'avais le sentiment de dialoguer avec un homme animé d'une véritable curiosité intellectuelle, désireux de comprendre comment un Algérien pouvait penser la liberté à partir d'une histoire différente de la sienne.

Très rapidement, il m'expliqua que ce qui l'avait le plus interpellé dans mon article n'était pas mon attachement à la liberté d'expression. Sur ce point, disait-il, nous semblions parfaitement nous rejoindre. Ce qui retenait surtout son attention était l'importance que j'accordais à la notion de limites. En France, ajoutait-il, toute référence à des limites de la liberté d'expression était fréquemment perçue comme une remise en cause de l'idéal démocratique. Il souhaitait comprendre pourquoi cette notion occupait une place aussi centrale dans ma réflexion. Je lui répondis que notre divergence provenait moins d'une opposition de principes que de la différence de nos trajectoires historiques. Deux peuples qui n'ont pas traversé les mêmes épreuves ne donnent pas nécessairement le même sens aux mêmes concepts. Les mots peuvent être identiques ; leur profondeur historique, elle, ne l'est jamais.

Mon interlocuteur observa alors que la liberté demeurait malgré tout une valeur universelle. Je partageai volontiers cette idée, tout en lui faisant remarquer que si les aspirations humaines pouvaient effectivement être universelles, leur traduction politique et culturelle dépendait toujours de l'histoire des sociétés qui les portent. La liberté n'existe jamais dans l'abstraction. Elle s'inscrit dans une mémoire collective, dans une langue, dans une culture, dans des blessures parfois anciennes et dans des espérances transmises de génération en génération.

Il me confia alors que l'histoire française avait conduit son pays à se méfier de tout ce qui pouvait apparaître comme une limitation de la liberté individuelle. Cette méfiance était, selon lui, le produit d'une longue expérience historique. Je lui répondis que c'était précisément l'idée centrale de mon article. Chaque peuple construit son rapport à la liberté à partir de son propre parcours. La France avait connu les affrontements entre l'Église et le pouvoir politique et avait bâti sa République dans ce contexte particulier. L'Algérie, elle, avait vécu cent trente-deux années de colonisation. Durant cette longue période, la religion, les zaouïas, les oulémas, les familles et les solidarités traditionnelles avaient constitué autant de remparts contre l'effacement culturel. Notre rapport à l'islam ne pouvait donc être analysé avec les mêmes catégories historiques que celui de l'Europe.

Je lui demandai alors si deux peuples ayant connu des expériences aussi profondément différentes pouvaient raisonnablement être invités à construire exactement le même modèle démocratique. Cette interrogation sembla le faire réfléchir. Il reconnut n'avoir jamais envisagé les choses sous cet angle. J'en profitai pour évoquer Ibn Khaldoun, que je considère comme l'un des plus grands penseurs de notre civilisation. Je rappelai que, selon lui, les sociétés ne survivent pas uniquement grâce aux institutions ou aux lois. Elles vivent d'abord grâce à ce qu'il appelait l'asabiyya, cette cohésion morale et sociale qui donne aux individus le sentiment d'appartenir à une même communauté de destin. Lorsque cette cohésion disparaît, expliquais-je, les institutions elles-mêmes finissent par perdre leur solidité.

Mon interlocuteur observa que, dans la tradition politique française, on insistait davantage sur la citoyenneté que sur la cohésion culturelle. Je lui répondis que les deux dimensions étaient complémentaires. La citoyenneté demeure essentielle, mais elle ne peut durablement s'épanouir sans un socle commun de valeurs, de mémoire et de références partagées. Lorsqu'une société perd progressivement ce socle, la démocratie risque de se réduire à un simple ensemble de mécanismes juridiques dépourvus d'une véritable âme collective. Sa réponse me surprit par sa franchise. Il reconnut que nombre de Français avaient aujourd'hui le sentiment que ce socle commun s'était lui-même fragilisé. Les débats récurrents autour de l'identité, de la transmission ou du vivre-ensemble traduisaient, selon lui, une inquiétude réelle au sein de la société française.

Au terme de notre échange, mon interlocuteur me confia qu'il comprenait enfin le véritable sens de mon article. Il avait d'abord cru y voir une critique de la démocratie occidentale ; il découvrait qu'il s'agissait avant tout d'une réflexion sur les conditions d'une démocratie algérienne, fidèle à son histoire et à son identité.

C'est précisément là le cœur de mon propos. Depuis plusieurs années, certains discours, souvent portés depuis la France, présentent le modèle démocratique français comme la voie naturelle que devrait emprunter l'Algérie. À les entendre, notre pays ne pourrait devenir pleinement démocratique qu'en reproduisant les références politiques, culturelles et sociétales de la France.

C'est cette vision que je conteste. Je ne rejette ni la démocratie ni les libertés. Je refuse simplement l'idée d'une démocratie copiée. Une démocratie ne s'importe pas ; elle se construit à partir de l'histoire, de la mémoire et des valeurs du peuple qu'elle est appelée à servir. Ibn Khaldoun nous rappelle que les sociétés vivent de leur cohésion. Malek Bennabi nous enseigne qu'une civilisation ne renaît jamais par l'imitation, mais par la conscience de soi.

L'Algérie aspire, sans aucun doute, à consolider sa démocratie. Mais il s'agit d'une démocratie algérienne, fidèle à son histoire, à ses valeurs et à ses réalités, non d'une « Algérie à la française ». C'était, au fond, la véritable finalité de mon article.

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