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Le Guépard. Un roman de Giuseppe Tomasi Di Lampedusa : Changer pour que rien ne change

Par Amnay Idir•12 min de lecture
Brifa
Le Guépard. Un roman de Giuseppe Tomasi Di Lampedusa : Changer pour que rien ne change
Résumé IA

Le Guépard, unique roman posthume de Giuseppe Tomasi di Lampedusa publié en 1958, dépeint l'agonie de l'aristocratie sicilienne face à l'unification italienne de 1860.

Le prince Fabrice Salina observe lucidement la fin de son monde tandis que son neveu Tancrède épouse la fille d'un bourgeois parvenu pour assurer la survie de sa classe.

Le roman illustre l'adage selon lequel « tout doit changer pour que rien ne change », la noblesse cédant la place à une nouvelle élite aux mêmes vices.

Les derniers chapitres scellent la disparition totale de la famille Salina, entre la mort du prince et l'existence recluse de ses filles collectionnant de fausses reliques.

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Chaque bouleversement socio-politique est précédé d’un discours qui le justifie: il faut changer l’ordre établi. Mais le changement tant miroité n’est effectué que dans le but de ne rien changer. C’est ce que met en lumière Le Guépard en dressant un portrait intime de l’aristocratie sicilienne en déclin. La frontière entre la voix du narrateur et celle du prince Salina s’efface souvent, transformant le récit en une longue méditation sur le temps et l’immobilisme de l’ancien ordre social.

Considéré comme un des monuments de la littérature italienne, le roman publié en Italie en 1958 Le Guépard de Giuseppe Tomasi de Lampedusa, un aristocrate sicilien, décrit l’agonie d’un monde qui finit et l’avènement d’un monde nouveau qui s’impose pour que rien ne change. Le Guépard constitue son unique roman publié de façon posthume en 1958 et échappe donc à toute interprétation univoque (1) : Roman historique ou roman sur l’histoire, roman autobiographique ou fresque historico-politique et sociale.
Le récit a essuyé plusieurs refus de publication de la part d’éditeurs et surtout il est situé à contre-courant de toutes les préoccupations et expériences littéraires du moment, comme le néo-réalisme et le nouveau roman. Composé autour d’un personnage principal, le prince Fabrice Salina, l’ouvrage s’étend sur huit chapitres. Il couvre une période allant de mai 1860 (débarquement de Garibaldi) à 1910. Agé de 45 ans, don Fabrice est à la tête d’une famille prestigieuse, l’une des plus anciennes de Sicile, et dont l’emblème est un guépard. Symbole du blason familial, l’animal représente une noblesse prédatrice vouée à être remplacée par des «hyènes et des chacals», à savoir la nouvelle classe bourgeoise.
Le récit est imprégné d’une atmosphère de décomposition. Il ne glorifie pas le passé, mais exprime une époque en voie de disparition. Le prince a très peu de goût pour la politique. Il observe la fin de son monde, certain qu’il ne fera pas partie du monde qui s’avance. Il vit en retrait de la cour, contemplant dès qu’il peut les étoiles du haut de l’observatoire de son palais palermitain. Il utilise l’ironie mordante pour démasquer l’hypocrisie politique et l’arrivisme des personnages comme Don Calogero et porte un regard lucide, teinté de cynisme, sur sa propre décadence et celle de sa classe sociale.
Les événements politiques (l’histoire) commencent à partir du débarquement en Sicile des Chemises rouges de Garibaldi en mai 1860 pour chasser les Bourbon et réaliser l’unité de l’Italie sous l’égide de la monarchie piémontaise un an plus tard. Fabrice refuse de quitter sa terre natale et d’adhérer à un mouvement qui aboutira à une République. Son neveu Tancredi Falconeri, dont il est le tuteur, s’enrôle dans les troupes garibaldiennes. Le Prince cautionne le mariage de ce dernier, noble mais désargenté, avec la belle et riche Angelica Sedara, fille du maire Don Calogero. La conversation entre l’oncle et le neveu au chapitre premier met en lumière deux visions du temps opposées : le Prince aime les étoiles, elles sont immuables. Il incarne l’inertie et le fatalisme siciliens. Pour lui, l’histoire est un cycle où tout finit par mourir. Contrairement à Tancrède, Fabrice est trop fier pour feindre d’adhérer aux idées nouvelles. Quand on lui propose de devenir sénateur du nouveau royaume d’Italie, il refuse. Mais il n’est pas dupe du discours pro-révolutionnaire de son neveu. Loin de le blâmer, il admire son génie pragmatique. Il accepte de l’aider à rejoindre la révolution (en lui donnant une bourse de louis d’or), parce qu’il comprend que cet argent est un investissement sur l’avenir sans pour autant pactiser avec le nouveau régime bourgeois.

Nouveaux masques

Tancrède est doté de cette capacité à masquer son opportunisme sous les dehors du romantisme révolutionnaire. Il ne s’engage pas auprès de garibaldiens par amour de la liberté ou de l’Italie unie, mais par pur calcul de survie de sa classe menacée par la bourgeoisie.
Ce n’est pas un jeune idéaliste naïf, il est lucide et conscient que «plus ça changera, plus ça sera la même chose» (P.53). L’oncle et le neveu se joignent néanmoins sur un point : Garibaldi, la république ou le futur roi de Sardaigne ne sont que de nouveaux masques sur un vieux visage. Le pouvoir change de mains, mais la nature humaine et la misère siciliennes demeureront inchangées. Le nouveau pouvoir n’apportera rien de neuf, il constitue seulement un décor différent pour la même pièce de théâtre sociale. Dans ce récit, le monde ancien s’effrite pour laisser céder la place non sans violence à une classe nouvelle. A travers le prince Fabrice Salina et son neveu, sont explorés entre autres la nostalgie, l’opportunisme politique et l’illusion du changement. Ainsi est dépeint l’agonie lente mais inéluctable d’une classe sociale, l’aristocratie incarnée par le prince qui observe avec lucidité la disparition de son monde.
Le cinquième chapitre constitue une incise dont le but, à travers le récit du chapelain de la famille, le père Pironne, est d’offrir à l’auteur le moyen de disserter sur ce qu’est la noblesse. Jusque-là, le roman adopte presque exclusivement le point de vue de l’aristocrate Fabrice. Introduire le dialogue intérieur de Don Pirrone est un choix technique pour créer de la polyphonie. Son dialogue intérieur permet d’exposer sa vision de l’histoire en train de se faire, offrant une alternative au regard mélancolique et nihiliste du prince. «Une classe difficile à supprimer, car au fond, elle se renouvelle continuellement ; quand il le faut, elle sait bien mourir, c’est-à-dire jeter une graine au moment même de sa fin» (P.275-276), dit Pironne dans son monologue intérieur. Et de poursuivre plus loin : «… si cette classe devait disparaître, comme cela s’est déjà plus d’une fois produit, il s’en créerait immédiatement une autre douée des mêmes qualités et défauts. Elle ne serait peut-être pas fondée sur le sang, mais que sais-je, sur l’ancienneté de sa présence en un lieu, ou sur une connaissance soi-disant meilleure d’un texte prétendu sacré.» (P.276) Cette classe, dépassée par les forces montantes de la bourgeoisie, tente de se maintenir, notamment à travers le mariage opportuniste de Tancrède, le neveu du prince, avec Angelica, fille du maire riche et parvenu, représentant de la bourgeoisie montante qui achète les terres et les titres de la noblesse.

Fausses reliques de saints et chien empaillé

Ainsi, la noblesse doit accepter des changements de façade, à savoir l’unification italienne, l’alliance avec la bourgeoisie pour conserver ses privilèges. Le neveu opportuniste est d’abord révolutionnaire garibaldien par calcul, il incarne l’aristocratie qui sait «tourner casaque» pour garder son pouvoir. A travers une scène de bal, au sixième chapitre, il est mis en évidence la dislocation du monde nobiliaire : commencé fastueusement sous les ors d’un palais, le bal se clôt sur le constat que ce monde vit ses derniers instants. Au bal réel se superpose un bal social, celui du bal des élites et de leur remplacement qui s’exprime à travers le mariage de Tancredi.
Situés bien plus tard, respectivement en 1883 et 1910, les deux derniers chapitres achèvent le récit du déclin. Le septième relate la mort physique du prince Fabrice et le huitième celle de la mort sociale de la famille à travers la description de l’existence pathétique des filles du prince, célibataires recluses ne s’occupant qu’à rassembler de fausses reliques de saints. L’anéantissement est total : la fin de la noblesse et de son monde. Tancrède incarne l’adaptation nécessaire de la noblesse dans l’espoir de conserver son pouvoir pour survivre aux bouleversements. Le récit est imprégné de la nostalgie de l’auteur pour son enfance et de la Sicile, mêlant beauté et décadence. Il s’adapte aux circonstances et inscrit la noblesse dans une nouvelle trajectoire politique et sociale. Il représente un pan de l’histoire de sa classe qui a su se convertir à la vie politique nouvelle. Comme il montre des changements de surface qui dissimulent une continuité profonde des structures de pouvoir. Le narrateur est extérieur à l’histoire et utilise la troisième personne. Il adopte une distance, mélangeant une profonde nostalgie pour le monde disparu, les travers de la noblesse et les illusions de la révolution. La frontière entre la voix du narrateur et celle du prince Salina s’estompe régulièrement. Il en sait plus que les personnages. Il connaît leurs pensées, leur passé. Il observe avec une certaine ironie mêlée de nostalgie, les bouleversements politiques que connaît l’Italie et l’ascension de la bourgeoisie. Bien que le Prince soit le centre de gravité du récit, la focalisation glisse parfois vers d’autres personnages (comme Tancredi ou le prêtre) pour révéler leurs propres contradictions. L’espace dépasse la dimension géographique pour devenir une métaphore traduisant le déclin d’une classe face à la montée de la bourgeoisie.
Les palais aristocratiques clos représentent le poids des traditions et le déclin. Ils reflètent une classe sociale figée et incapable de s’adapter aux mutations politiques. Le palais Salina à Palerme est un lieu de repli, coupé de la réalité. Il incarne le passé et l’illusion d’éternité de la noblesse. Donnafugata, cette résidence d’été, symbolise l’enracinement de l’aristocratie.
La campagne sicilienne est caractérisée par sa sécheresse, son immobilité. Elle traduit le vide. Face aux bouleversements politiques du Risorgimento, le Prince trouve refuge dans l’observatoire astronomique. En contemplant les étoiles, seul espace préservé des déchéances de l’histoire. Le temps évoque la force de destruction et de renouveau mettant en lumière la fin d’une ère aristocratique et la montée en puissance de la bourgeoisie. Le temps politique du Risorgimento permet à la classe dirigeante (incarnée par Tancrède) d’accepter l’histoire pour mieux conserver ses privilèges ou d’en acquérir.
Le prince Salina est conscient de la mort irréversible de son monde. A travers son regard, le récit explore la tension entre la permanence et la destruction. Le temps historique (Débarquement de Garibaldi) signifie bouleversement politique et social. Mais les détenteurs du pouvoir changent tout en préservant le même esprit de domination. Une vision désenchantée de l’histoire qui fait que le pouvoir change de mains sans améliorer le quotidien de la société. Le temps cosmique illustre l’immuabilité des étoiles, lesquelles ne changent pas avec les révolutions humaines. Mais le prince préfère la permanence des étoiles aux agitations des hommes. Le temps biologique consiste en le constat du prince de son propre vieillissement et la décadence de sa propre lignée qui reflète la décadence de sa classe sociale. Le jet final du chien empaillé Bendico par la fenêtre traduit la disparition définitive des derniers vestiges du passé.

-(1)- Giuseppe Tomasi Di Lampedusa.
Le Guépard. Editions du Seuil 1953.

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