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Entre la tolérance sans limites et le radicalisme : la citoyenneté comme équilibre

Par Mustapha Aggoun6 min de lecture
Entre la tolérance sans limites et le radicalisme : la citoyenneté comme équilibre
Résumé IA

Dans les sociétés musulmanes, une polarisation oppose une tolérance sans limites à un radicalisme rejetant toute remise en question, deux extrêmes qui s'alimentent mutuellement et enferment le débat dans l'irrationnel.

La démocratie ne se réduit pas à la liberté d'expression mais repose sur un contrat constitutionnel acceptant des règles communes pour exercer ses droits sans fragiliser la paix civile.

L'Algérie a payé le prix de la violence idéologique quand le dialogue a disparu, mais court aussi le risque d'une provocation culturelle qui présente ses références comme des survivances dépassées.

La citoyenneté offre le cadre d'équilibre : reconnaître que la paix civile est un bien commun plus précieux que toute victoire idéologique, sans renoncer à ses convictions ni les imposer.

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Le Quotidien d'Oran

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Il existe des débats qui ne disparaissent jamais. Ils s'effacent parfois sous l'effet des préoccupations quotidiennes, puis ressurgissent brusquement à la faveur d'une vidéo devenue virale, d'une déclaration maladroite, d'une œuvre artistique, d'un geste public ou d'un simple symbole. Dans de nombreuses sociétés musulmanes, cette ligne de fracture demeure particulièrement sensible. D'un côté, ceux qui revendiquent une tolérance sans autre limite que la liberté individuelle ; de l'autre, ceux qui considèrent que toute remise en question des références religieuses, morales ou culturelles constitue une menace à laquelle il faudrait répondre par le rejet. Deux visions opposées, mais qui finissent souvent par s'alimenter mutuellement.

L'histoire enseigne pourtant que les extrêmes ont besoin les uns des autres pour prospérer. Plus un discours devient provocateur, plus il offre de matière au radicalisme. Plus le radicalisme se montre agressif, plus il renforce ceux qui réclament l'effacement de toute référence collective au nom de la liberté absolue. Chacun justifie son existence par les excès de l'autre. La société, elle, se retrouve enfermée dans une polarisation qui laisse de moins en moins de place à la raison.

Cette mécanique n'est pas propre au monde musulman. Les sociétés occidentales elles-mêmes sont confrontées à des tensions comparables entre identités, croyances, libertés individuelles et cohésion nationale. Mais dans des pays où la religion demeure un élément important de l'identité collective, la question prend une dimension particulière. Les débats ne portent pas uniquement sur des opinions ; ils touchent à ce que beaucoup considèrent comme des fondements de leur existence commune.

C'est précisément pour cette raison que la démocratie ne peut être réduite à une confrontation permanente entre sensibilités irréconciliables. Une société ne tient pas uniquement par la liberté d'expression ; elle tient également par un ensemble de règles acceptées par tous, qui permettent à chacun d'exercer ses droits sans porter atteinte aux droits des autres ni fragiliser la paix civile. La Constitution n'est pas seulement un texte juridique. Elle représente le contrat qui permet à des citoyens différents de vivre ensemble sans que leurs divergences ne dégénèrent en affrontement.

La tolérance elle-même mérite d'être comprise avec précision. Elle ne signifie pas l'indifférence à tout ni l'effacement des valeurs d'une société. Une tolérance illimitée risque de conduire à la disparition même de la tolérance si elle laisse prospérer ceux qui veulent l'anéantir. À l'inverse, l'intolérance absolue détruit toute possibilité de coexistence. Entre ces deux impasses existe un espace plus exigeant : celui du respect réciproque, où chacun demeure libre de ses convictions sans prétendre les imposer par la force ou par la provocation.

L'Algérie connaît intimement le prix de cet équilibre. Son histoire récente porte encore les blessures des années où la violence idéologique a prétendu imposer sa vérité. Cette tragédie a laissé une leçon que nul ne devrait oublier : lorsqu'une société perd le goût du dialogue, les désaccords cessent d'être politiques ou intellectuels ; ils deviennent existentiels. L'adversaire n'est plus un citoyen avec lequel on débat, mais un ennemi que l'on cherche à faire taire.

Mais l'expérience algérienne rappelle également un autre risque, plus discret mais tout aussi réel : celui de la provocation culturelle permanente. Une société peut être fragilisée non seulement par le fanatisme, mais aussi par des discours qui présentent ses références religieuses, historiques ou culturelles comme des survivances qu'il faudrait dépasser ou ridiculiser. La liberté autorise la critique ; elle ne dispense ni de la responsabilité ni de l'intelligence du contexte. Dans une communauté nationale, chacun est libre de penser, mais nul ne peut ignorer les conséquences de ses paroles sur une société dont l'équilibre demeure fragile.

Il ne s'agit donc ni de sanctuariser toute tradition ni de censurer toute expression. Une culture vivante accepte la discussion, l'évolution et parfois la remise en question. Mais elle ne peut survivre si elle perd tout repère commun. De la même manière, une démocratie ne peut prospérer si chaque désaccord devient un prétexte à l'anathème ou à la violence. La liberté n'a jamais été synonyme d'absence de limites ; elle suppose au contraire un sens partagé de la responsabilité.

La citoyenneté offre précisément ce cadre. Elle rappelle que, malgré nos convictions différentes, nous appartenons à une même communauté. Avant d'être croyants, laïques, conservateurs ou progressistes, nous sommes des citoyens liés par des droits, des devoirs et un destin collectif. C'est cette appartenance qui impose de préférer la parole à la violence, l'argument à l'invective et le droit à la vengeance symbolique.

Les sociétés qui traversent durablement les crises ne sont pas celles où les conflits disparaissent. Elles sont celles qui apprennent à les contenir dans les limites du droit, du respect et de la raison. Entre une tolérance qui finirait par nier les constantes d'une nation et un radicalisme qui refuse toute coexistence, il existe une voie plus difficile mais infiniment plus féconde : celle de la citoyenneté. Elle ne demande ni de renoncer à ses convictions ni de les imposer aux autres. Elle exige simplement de reconnaître que la paix civile est un bien commun, plus précieux que toutes les victoires idéologiques. C'est peut-être là la plus grande leçon de l'histoire algérienne : une nation se construit moins par l'unanimité que par la capacité de ses citoyens à préserver, ensemble, ce qui leur permet de continuer à vivre ensemble malgré leurs différences.

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