LES «SULTANS» DE LA MUSIQUE
Deux ouvrages rendent hommage aux figures emblématiques de la musique algérienne : une biographie d'Amar Ezzahi par Saad Saïd et une étude anthropologique sur Lounis Aït Menguellet par Tassadit Yacine.
L'essai de 111 pages sur Ezzahi, pionnier du chaâbi rénové dans les années 1970, retrace son parcours discret mais influent, de ses origines kabyles à son ancrage dans le quartier de Rampe Vallée à Alger.
L'étude de 516 pages sur Aït Menguellet, grand poète berbère engagé, analyse son œuvre à travers le prisme de l'anthropologie culturelle, explorant ses thèmes de la guerre, de l'exil et de l'identité.
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Le Quotidien d'Oran
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Livres :
Amar Ezzahi. Une légende de renouveau de la chanson «chaâbi». Essai de Saad Saïd. Editions El Qobia, Alger 2025, 111 pages
Amar Ezzahi, « ‘Amimer », est décédé le 30 novembre 2016 à l’âge de 75 ans. Là où il a toujours vécu. Rampe Vallée (Alger), son quartier d’adoption, entre Casbah et Bab El Oued, c’est-à-dire là où il a grandi auprès de sa mère et de ses grands-parents, à partir de l’âge de 9 ans, là où il a découvert la musique, sous toutes ses dimensions et de tous les horizons, là où il avait tous ses amis, là où il était entouré d’affection et d’admiration. D’affection car il était un homme simple, humble fils du peuple, compréhensif, ouvert sur le monde et généreux. D’admiration car il a promu une chanson « chaâbi » exceptionnellement novatrice, recueillant assez vite les suffrages des foules, tout particulièrement des jeunes. Un véritable « maître enchanteur ».
Amar Ezzahi, est né Amer Ait-Zai un 1er janvier 1941 au village d’Ighil Bouamas (Iboudrarène/Beni Yenni/Tizi Ouzou), berceau d’une autre icône de la chanson algérienne, Lounis Aït Menguellet.
Ce fut, peut-être, l’artiste le moins médiatisé sur la scène nationale... en raison un peu de sa timidité (une timidité presque maladive héritée de l’enfance) mais, surtout, de sa farouche volonté de demeurer loin des caméras et des feux de la rampe. Il détestait la célébrité et il la fuyait.
Alors qu’il maîtrisait parfaitement ses sujets, ce qui faisait que son passage, par exemple, à la radio, interviewé, il captait tout de suite, et jusqu’à la fin, l’attention des auditeurs. A vrai dire, Amar Ezzahi ne s’est presque jamais confié à la presse. Et quand il s’est exprimé çà et là au gré de quelques vidéos enregistrées lors d’occasions différentes, c’est pour ne balbutier que quelques mots qui laissaient tout le monde sur sa faim.
Bien sûr, le Chaâbi a connu bien des vedettes, mais Amar Ezzahi sera celui qui va donner, durant les années 69-70, à une période où le « Chaâbi » était en perte de vitesse et d’audience face à la musique orientale et au Raï naissant, une seconde vie, car plus vivant, plus doux, plus léger, plus varié dans les modes et une voix qui plaît aux jeunes. Il avait su écouter les mélodies de Mahboub Bati.
Et, il a su porter l’héritage de Hadj M’hamed El Anka vers des sommets de spiritualité et d’improvisation. De plus, maîtrisant parfaitement le sens des mots et la langue populaire, avec des textes très imagés et proches du roman, il avait très vite capté l’attention des jeunes... et des moins jeunes, du quartier... et d’ailleurs. Bref, un « Chaâbi » qui bouleversait les âmes.
L’Auteur : Né en 1955 en Kabylie. Etudes en langues étrangères, traducteur de formation puis journaliste à l’Aps (Algérie Presse Service) durant 32 ans. Grand reporter spécialisé, il a été, aussi, correspondant permanent de presse à Londres. A déjà publié plusieurs romans.
Table des matières : Préface/Remerciements/ Avant-propos/ 10 chapitres (dont une revue de presse et quelques photographies de l’artiste).
Extraits : « C’est l’artiste le moins médiatisé sur la scène nationale, non pas qu’il fut oublié, ou sous-estimé, mais en raison de sa volonté farouche de demeurer loin des caméras et des feux de la rampe » (p15), « Oui, Ezzahi était un mythe.
Il fait partie de la légende. Un mythe qui dépasse le cadre restreint de la chanson » (p19), « Une vie faite de travail, de persévérance dans la recherche de l’excellence, de rigueur et d’authenticité » (p38), « Il a introduit un nouveau genre de « chaâbi », un « chaâbi » plus vivant, plus doux, plus léger et plus varié dans un mode qui plaît aux jeunes. Une nouvelle forme de musique populaire était née » (p 39), « Il a su attirer vers lui la jeunesse en quête d’amour, de rêves et de compréhension » (p 51).
Avis : La vie d’un très grand artiste de Chaâbi, créatif, modeste, généreux, et à la vie exemplaire. A noter que déjà, plusieurs ouvrages retraçant sa carrière ont été publiés dont celui de Abdelkader Bendamèche. C’est tout dire !
Citations : « Son drame était d’être devenu ce qu’il était devenu : une véritable star » (p 85), « Il n’a pas eu de famille. Sa famille était ses amis, ses voisins, il n’avait personne d’autre au monde. Il faisait partie de notre maison, de notre chair » (p 91).
Aït Menguellet chante. Etude de Tassadit Yacine (préface de Kateb Yacine). Editions Alpha, Alger 2008 (et Editions Bouchène/Awal, Alger 1990), 516 pages, 1 200 dinars (Extraits pour rappel. Fiche de lecture déjà publiée en juillet 2020. Fiche complète in www.almanach-dz.com/culture/bibliotheque dalmanach))
Incontestablement, Lounis Aït Menguellet est un des plus grands poètes du pays. Lorsqu’il chante (ses poèmes), c’est lui qui rassemble le plus de foules frémissantes... Car, il va droit au cœur. « Il touche, il bouleverse, il fustige les indifférents ».
Quand la guerre de libération éclate, Lounis (Abdennebi) n’a que quatre ans. A la victoire, il en a douze... Mais il se souvient avoir vu, « criblé de balles, un jeune soldat... ». « N’y a-t-il pas mieux qu’un climat de guerre pour faire apprécier les moindres bienfaits de la vie ». D’où son « combat ».
Peut-être ! En tout cas, cela marque pour toujours. Une de ses chansons la plus écoutée, la plus émouvante, la plus prenante, la plus marquante est bien Amjahed (Le Combattant) : « Le corps de son mari est parti en morceaux/ Ravi par le plomb/ Son nom au vent s’est envolé ».
Il commence à chanter en 1967. Il aime la poésie, mais les contraintes et les servitudes que le métier impose freinent son élan. La culture acquise dans les grandes villes (dont l’arabe algérien appris en peu de temps) vient se superposer au fonds culturel ancien, commun au patrimoine universel, mélangé à la réalité des paysans kabyles (...)
L’Auteure : Directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, chercheur au laboratoire d’anthropologie sociale (Cnrs/France)... directrice d’une revue (Awal)... spécialiste de l’anthropologie culturelle consacrée au monde berbère.
Avis : Amoureux de poésie et de chants berbères engagés, admirateurs de Aït Menguellet, lecteurs et/ou apprenants de tamazight... un recueil incontournable d’un « poète au cœur du monde... et du peuple ».
Citations : (...), « Le vide (divin ou naturel) fait fuir (ilem yessewhac). Il est immense, il désintègre l’être, le rend minuscule devant la grandeur de l’abîme. Il est signe de la non-existence, de la fin des fins » (p 36), « La haine du poète est en réalité une forme d’amour retourné » (p 40) , « La langue - voix, culture - frappée de mutisme depuis l’Antiquité souffre de mort... elle s’éteint avec le temps (comme la mère que guettent les ans) avec la puissance des dominants et aussi la faiblesse - ou le consentement-– des dominés (p 52), (...), « Quand tu auras changé de place/ Quelquefois interroge ton cœur / Il te rappellera le passé/ Et tout ce que ta main a brisé » (Aït Menguellet Lounis, Poème « Zu% eçç-iyi/Quitte-moi », Extrait, pp 224-225-226-227) « Le verbe est immortel/ Alors que l’homme meurt/ Quand le verbe a jailli/ Toute génération qui le veut le trouve/ Sans doute vaut-il mieux prendre la parole/ Dis-la avant qu’il ne soit trop tard « (Aït Menguellet Lounis, Poème « Targit/ Rêve », Extrait, pp 453-454-455 )