Deux siècles après le coup de l’éventail, la France commande de l’air algérien

Par Laala Bechetoula•6 min de lecture
Brifa
Deux siècles après le coup de l’éventail, la France commande de l’air algérien
Résumé IA

Deux siècles après l'invasion française de l'Algérie déclenchée par l'affaire de l'éventail, la France importe massivement des climatiseurs algériens Condor pour faire face aux canicules.

Fabriqués à Bordj Bou-Arréridj pour résister à 60 °C, ces appareils équipent désormais foyers et bureaux français, inversant le rapport de force colonial en échange commercial.

L'ironie atteint son comble quand des ministres climatisés débattent de sobriété écologique pendant que le « service après-vente » de la mission civilisatrice fonctionne silencieusement, garanti deux ans.

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Le Quotidien d'Oran

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Le dey d’Alger avait agité son chasse-mouches devant le consul Pier       re Deval. Le geste fut aussitôt promu au rang d’humiliation nationale. Il y avait pourtant, derrière cette prestigieuse affaire de ventilation, une dette, du blé, deux négociants, des comptes obscurs et une diplomatie française qui savait déjà qu’un prétexte bien repassé vaut mieux qu’une vérité froissée.Mais l’Histoire retint l’éventail.C’était plus présentable.On ne mobilise pas une flotte pour une facture impayée. Pour l’honneur, en revanche, on trouve toujours du carburant.

Il fallut trois ans pour transformer un mouvement de poignet en expédition militaire. En 1830, la France débarqua à Sidi-Ferruch avec des soldats, des canons et cette vieille certitude européenne selon laquelle tout pays que l’on convoite souffre nécessairement d’un déficit de civilisation.La brise avait trouvé son artillerie. La suite dura cent trente-deux ans.

Ce qui prouve qu’en matière de courant d’air, certains mettent vraiment longtemps à refermer la porte derrière eux. Près de deux siècles plus tard, le vent a décidé de reprendre le dossier.

Nous sommes en 2026.L’Europe cuit.Les thermomètres montent, les rails se déforment, les pelouses jaunissent et les autorités recommandent de boire de l’eau, d’éviter l’effort, de fermer les volets et, si possible, de ne pas habiter au dernier étage sans héritage immobilier.

Les chaînes d’information installent des journalistes devant les pharmacies pour filmer les croix lumineuses affichant quarante degrés. Des experts expliquent gravement que lorsqu’il fait chaud, la température augmente.L’analyse est implacable.

À Paris, on découvre la chaleur comme on découvre chaque hiver le froid, chaque automne la pluie et chaque printemps le pollen : avec des éditions spéciales.

Pendant que les ministres compatissent, les centrales d’achat, moins portées sur la philosophie climatique, cherchent des climatiseurs.Et elles regardent vers le Sud.Plus précisément vers Bordj Bou-Arréridj.

Le groupe Condor y fabrique des appareils conçus, selon le fabricant, pour fonctionner entre –15 et +60 °C et les expédie notamment vers la France, l’Espagne et l’Italie.

Soixante degrés.À ce niveau-là, ce n’est plus un climatiseur. C’est un membre de la Protection civile.On croyait ces machines destinées au Sahara, au chergui, au sirocco, aux murs chauffés à blanc et aux après-midi où même les chats renoncent à leur dignité pour dormir sous une voiture.Erreur.

Elles conviennent aussi à Paris.Il faut dire que le Parisien, depuis qu’il a découvert la canicule, possède désormais une expérience du désert comparable à celle d’un Algérien coincé vingt minutes sur le périphérique d’Alger en plein mois d’août : aucune, mais beaucoup de choses à raconter.Le progrès a parfois un sens de l’humour très frais.

La France était venue en Algérie pour lui apporter la civilisation. L’Algérie lui expédie désormais le service après-vente. La mission civilisatrice s’achève donc dans un carton renforcé, entre deux plaques de polystyrène, avec une télécommande, un manuel trilingue et une garantie de deux ans. Le canon avait son affût. Le climatiseur a son support mural. Il faut savoir évoluer.

Durant plus d’un siècle, la puissance coloniale expliqua aux Algériens comment parler, s’habiller, travailler, cultiver, écrire leur histoire et, probablement, ouvrir correctement une fenêtre.

Aujourd’hui, elle leur achète l’appareil qui permet de la fermer.On mesure le chemin parcouru.À Paris, toutefois, le débat reste moral.

La climatisation est-elle compatible avec la transition écologique ?

La question est posée dans des studios réglés à dix-neuf degrés par des spécialistes qui recommandent aux populations de s’adapter naturellement aux saisons.

Le technicien, lui, reçoit l’ordre de ne surtout pas toucher au thermostat.

Il y a des limites à la décroissance.

Dans les ministères, on prépare déjà des plans de sobriété. On éteindra peut-être une lampe dans un couloir. On demandera aux citoyens de faire un effort collectif. On publiera un guide de quarante pages, sur papier glacé, pour expliquer comment consommer moins.

Puis on augmentera la climatisation parce que la salle de réunion est pleine.

La planète attendra la fin du PowerPoint.

Le bicentenaire du coup de l’éventail approche. En 2027, il y aura sans doute des colloques, des commissions, des historiens prudents, des diplomates préoccupés et quelques discours invitant les Algériens à ne pas rester prisonniers du passé.

Le passé, comme chacun sait, devient surtout encombrant lorsqu’il demande à consulter les archives. Mais le plus bel hommage est déjà parti de Bordj Bou-Arréridj.

Deux cents ans après avoir pris la mouche pour un peu d’air remué par un Algérien, la France commande de l’air algérien par conteneurs entiers. Cette fois, le débarquement est commercial. Les appareils arrivent avec une facture, un certificat de conformité et un numéro de série. Aucun consul n’a encore été giflé. Aucun navire de guerre n’a été mobilisé.

Personne n’a proposé d’occuper Bordj Bou-Arréridj pour vérifier le compresseur. C’est un progrès diplomatique que les historiens devraient signaler. Le vent a tourné. Il souffle désormais du Sud.

Il franchit la Méditerranée, passe la douane, acquitte les taxes, entre dans les entrepôts et termine sa carrière dans un appartement parisien où quelqu’un explique probablement que l’Algérie ne produit rien.

Le climatiseur, lui, ne répond pas. Il est algérien. Il connaît les discussions qui ne mènent nulle part. Il se contente de fonctionner. Silencieux, réversible, économe en énergie et garanti deux ans.

Ce qui, dans les relations franco-algériennes, constitue déjà un miracle industriel.

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