Algérie, la puissance que la France ne voit pas
L'Algérie s'affirme comme un carrefour diplomatique et énergétique majeur, accueillant chefs d'État africains, le pape Léon XIV et multipliant les partenariats avec la Turquie, la Chine, la Russie, l'Italie et l'Espagne.
La crise du détroit d'Ormuz en avril 2026 a révélé le rôle stratégique de Sonatrach, qui a exporté 59 Gm³ de gaz en 2025 et lance le gazoduc transsaharien TSGP pour stabiliser le Sahel.
Paris s'est auto-marginalisée depuis la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, perdant son siège à la table du gaz et du Sahel tandis que les échanges franco-algériens reculent de 11,2 %.
Alger prépare l'après-gaz avec l'hydrogène vert (projet ALTEH2A), 15 000 MW de renouvelables d'ici 2035 et le nucléaire civil avec Rosatom pour la médecine et la désalinisation.
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Le Quotidien d'Oran
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Retour sur un décalage médiatique et la réalité d’une diplomatie de rupture.
Le silence des oracles parisiens
« L’Algérie est un pays isolé, en repli, en tension permanente. » Ce refrain, martelé depuis deux ans par certains éditorialistes français, a tout du prisme idéologique. Car jamais, depuis son indépendance, l’Algérie n’a reçu autant de visiteurs étrangers de haut niveau qu’au cours des douze derniers mois.
Des chefs d’État africains aux ministres européens, des investisseurs turcs aux émissaires chinois, Alger est devenue un carrefour diplomatique. En avril 2026, deux événements ont frappé les esprits : la visite d’État du président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno, ponctuée de 28 accords bilatéraux et d’un pèlerinage symbolique à l’Université d’Alger 1 ; et surtout, la première venue d’un pape en Algérie – Léon XIV – qui a prié sur les traces de saint Augustin, de Notre Dame d’Afrique à Annaba, envoyant un message de coexistence universelle.
Comment concilier cette effervescence diplomatique avec le récit d’un isolement ? La réponse tient en un mot : biais. Le biais d’une lecture franco centrée des relations internationales, où toute tension bilatérale devient une crise générale, et où les succès africains, asiatiques ou méditerranéens de l’Algérie sont systématiquement invisibilisés.
Trois mécanismes entretiennent ce récit erroné en France :
La survisibilité des tensions franco algériennes: mémoire, Sahara occidental, visas, OQTF, absence d’ambassadeur – chaque incident est amplifié en « rupture majeure ». L’invisibilisation des succès extra occidentaux : les accords avec le Niger, le Tchad, la Turquie ou la Chine sont rarement relayés dans les médias hexagonaux. La confusion entre perte d’influence française et isolement algérien : parce que Paris a perdu des parts de marché au Maghreb, on déduit qu’Alger serait coupé du monde. C’est un sophisme. La France s’est marginalisée ; l’Algérie, elle, s’est diversifiée.
Une diplomatie multipolaire en action
Loin du repli, l’Algérie déploie une stratégie cohérente autour de trois piliers :
La diversification des partenaires, notamment avec la Turquie : 21 milliards de dollars d’investissements, 1 500 entreprises, 30 000 emplois. Ankara est désormais le premier partenaire industriel hors hydrocarbures.
Chine : 13,5 milliards de dollars d’échanges en 2025, projets dans le numérique, les renouvelables et l’intelligence artificielle.
Russie : coopération nucléaire civile avec Rosatom, neuf accords majeurs en janvier 2025.
Italie et l’Espagne : fournisseur gazier de premier rang (40 % de l’électricité italienne dépend du gaz algérien), avec des contreparties industrielles.
La puissance énergétique offensive
En avril 2026, le blocage du détroit d’Ormuz a provoqué une perte de plus de 11 millions de barils par jour – un choc sans précédent. L’Europe n’a eu qu’une alternative crédible : le gaz algérien. Sonatrach a exporté 59 Gm³ en 2025, investit 48 milliards de dollars sur 2026 2030 et vise 200 Gm³/an en 2030. Les revenus supplémentaires pour 2026 sont estimés entre 10 et 20 milliards de dollars.
L’ancrage sahélien et le gazoduc transsaharien (TSGP)
La normalisation avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (Niger, Burkina) en février 2026 a rouvert le corridor. Le TSGP – 4 200 km, 30 Gm³/an, du Nigeria à l’Algérie – dépasse la technique : c’est un outil de stabilisation par le développement.
Début des travaux prévu après le ramadan 2026, financement par la Banque africaine de développement et partenaires privés.
La preuve par la crise : Ormuz, l’épreuve qui a tout révélé
Les agences Reuters et AFP ont documenté l’escalade en avril 2026 : frappes israéliennes et américaines en Iran, mort d’Ali Khamenei, représailles iraniennes sur 40 infrastructures dans 9 pays, saisies de navires, fermeture de fait du détroit. Résultat : 12 millions de barils/jour perdus (11,5 % de la demande mondiale). Prix du baril flirtant avec 100 120 dollars. Ras Laffan (Qatar) endommagé pour plusieurs années.
Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie, a déclaré : « Aucune crise énergétique dans l’histoire n’a eu un impact simultané aussi massif. » Et un seul pays avait anticipé : l’Algérie.
Depuis 1964, elle a investi constamment dans le gaz, refusé la dépendance à un client unique, gardé sa marge de manœuvre hors OPEP+ et cultivé un non-alignement actif.
Les quatre choix stratégiques qui ont tout changé (1968-2026)
Investissement constant dans le gaz (dès 1968) Infrastructures prêtes en temps de crise. Refus de dépendre d’un seul client Diversification Europe Asie Afrique. Refus d’être inféodé à l’OPEP+ Marge de manœuvre souveraine. Non-alignement et neutralité Zéro cible, zéro sanction – crédibilité diplomatique. Ces choix, maintenus sur six décennies, expliquent pourquoi l’Algérie est aujourd’hui l’alternative incontournable de l’Europe.
La France, grande absente d’une table qui se remplit
Pendant que Meloni (Italie), Albares (Espagne), le président tchadien et le pape Léon XIV défilaient à Alger, Paris brillait par son absence. L’ambassadeur français n’a pas regagné son poste depuis avril 2025.
Cause immédiate : la reconnaissance par Emmanuel Macron, en juillet 2024, de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental – une décision vécue par Alger comme une rupture unilatérale.
Résultat : la France n’a plus de siège à la table du gaz, ni du Sahel, ni des grands projets industriels. Ce n’est pas l’Algérie qui isole la France ; c’est Paris qui, par ses postures, s’est auto marginalisé. Les relations économiques ne sont pas rompues, mais elles sont devenues accessoires : les échanges bilatéraux ont reculé de 11,2 % en 2024, tandis qu’ils explosent avec l’Italie et l’Espagne.
Une fenêtre de 30-40 ans : le pari de l’après gaz
L’Algérie sait que la décarbonation réduira la demande de gaz à long terme. Mais entre 2026 et 2060, le gaz est reconnu comme une énergie de transition. Alger prépare l’après :
Hydrogène vert : projet ALTEH2A avec l’Allemagne (1,2 million de tonnes en 2040). Renouvelables : objectif 15 000 MW en 2035. Nucléaire civil : coopération avec Rosatom pour la médecine, la désalinisation, l’industrie.
Du « pays isolé » au pivot stratégique
L’analyse des faits – flux d’investissements, projets énergétiques, réouverture diplomatique avec le Sahel, partenariats avec la Chine, la Russie, la Turquie, l’Italie, l’Espagne – contredit radicalement le récit d’isolement. Ce que certains médias français appellent « isolement » est en réalité une redéfinition souveraine des alliances : l’Algérie ne tourne le dos à personne, mais elle ne se laisse plus enfermer dans une relation exclusive.
« Le TSGP n’est pas qu’un gazoduc, c’est le symbole d’une puissance qui a cessé d’attendre son avenir des anciennes puissances coloniales pour le construire elle même, au carrefour de l’Afrique et de l’Europe. »
Loin d’être isolée, l’Algérie est devenue l’une des plaques tournantes les plus convoitées du voisinage euro africain.
Ce n’est pas une opinion – c’est une réalité que les flux diplomatiques, économiques et énergétiques ne cessent de confirmer mois après mois. Et la venue du pape Léon XIV, comme le pèlerinage du président tchadien à l’Université d’Alger, viennent de rappeler au monde que l’Algérie est aussi un carrefour de légitimité, de mémoire et de rayonnement intellectuel.