Le passé remodelé au gré des alliances
L'article critique le rapprochement diplomatique du Burkina Faso avec Israël et le récit concomitant qui désigne la civilisation arabo-musulmane comme principale responsable des malheurs historiques de l'Afrique.
Il démontre qu'assimiler les conquêtes arabo-musulmanes à l'entreprise coloniale occidentale relève d'un anachronisme qui gomme les différences fondamentales de nature, d'échelle et de finalités entre ces deux phénomènes historiques.
L'auteur soutient que réécrire sélectivement le passé pour légitimer un revirement diplomatique affaiblit la crédibilité du pouvoir et trahit l'esprit révolutionnaire africain fondé sur la solidarité anticoloniale et le droit des peuples à l'autodétermination.
Publié par
Le Quotidien d'Oran
Publié le
Article Original
Contenu complet de la source
Après l'accueil de l'ambassadeur de l'entité sioniste à Ouagadougou, voir aujourd'hui les plus hautes autorités burkinabè désigner la civilisation arabo-musulmane comme l'une des principales sources des malheurs historiques de l'Afrique ne peut qu'interroger. Les États sont naturellement libres de définir leurs alliances en fonction de leurs intérêts stratégiques. En revanche, lorsque ces choix s'accompagnent d'une relecture sélective du passé, il devient légitime de s'interroger sur la fonction politique de cette nouvelle narration.
L'histoire montre pourtant que les rapprochements diplomatiques se construisent rarement sur le seul terrain des intérêts économiques ou militaires. Ils s'accompagnent souvent d'un travail sur les représentations, les symboles et la mémoire collective. Avant de modifier les alliances, on modifie parfois le récit qui les rend acceptables. Les anciens adversaires deviennent des partenaires naturels ; les anciennes solidarités sont relativisées, parfois même discréditées. Le passé cesse alors d'être un objet de connaissance pour devenir un instrument de politique étrangère.
les conquêtes arabo-musulmanes comme toutes les expansions de leur époque, elles ont produit des héritages complexes, mêlant conflits, échanges et influences culturelles. Mais les assimiler à l'entreprise coloniale occidentale relève d'un anachronisme historique. Les deux phénomènes ne sont ni de même nature, ni de même échelle, ni de mêmes finalités. Les conquêtes arabo-musulmanes ont favorisé, au fil des siècles, l'émergence d'espaces de circulation des savoirs, du commerce et de la culture, ainsi que l'intégration progressive de nombreuses sociétés africaines dans un ensemble civilisationnel partagé.
À l'inverse, l'expansion occidentale des XIX? et XX? siècles s'est construite sur un projet méthodique de conquête territoriale, de domination politique, de hiérarchisation raciale et d'exploitation économique des peuples colonisés. De la traite transatlantique à la conférence de Berlin, de la colonisation aux mécanismes du néocolonialisme, elle a profondément bouleversé les structures politiques, économiques et sociales du continent africain. Vouloir établir une équivalence entre ces deux séquences historiques revient donc à gommer leurs différences fondamentales et à relativiser l'ampleur des violences systémiques qui ont accompagné la domination occidentale en Afrique.
Pourquoi, dès lors, déplacer aujourd'hui le regard vers un autre chapitre de l'histoire ? La question mérite d'être posée non pour interdire le débat historique, mais parce que le choix des priorités mémorielles n'est jamais innocent. Lorsqu'un pouvoir décide de mettre en lumière certaines blessures tout en reléguant d'autres au second plan, il ne raconte pas seulement le passé ; il construit une grille de lecture du présent. Il désigne implicitement les responsables d'hier et, par conséquent, les partenaires légitimes d'aujourd'hui.
Cette évolution est d'autant plus remarquable que l'Afrique, depuis les indépendances, s'est largement construite sur des solidarités historiques avec les peuples ayant eux aussi connu la domination coloniale et les luttes pour l'autodétermination. Recomposer ces solidarités est un choix souverain. Les justifier en recomposant la mémoire historique est une démarche d'une tout autre nature. Car l'histoire n'est pas un simple réservoir d'arguments diplomatiques dans lequel chaque gouvernement pourrait puiser les épisodes qui servent le mieux ses orientations du moment.
Une mémoire sélective peut procurer un avantage politique immédiat, mais elle finit toujours par affaiblir la crédibilité de ceux qui la manipulent et par priver les peuples d'une compréhension sereine de leur propre passé.
C'est à cette exigence que la junte burkinabè devrait demeurer fidèle. Une nation est libre de faire évoluer ses alliances, de diversifier ses partenariats et de défendre ce qu'elle estime être ses intérêts. C'est l'expression légitime de sa souveraineté. Mais aucune souveraineté ne saurait être renforcée par la dénaturation de l'histoire.
Réécrire le passé pour justifier un revirement diplomatique, aussi profond soit-il, ne peut effacer les fondements de l'esprit révolutionnaire africain, historiquement construit autour des combats anticoloniaux, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et de la solidarité avec les peuples soumis à l'occupation.
Si la junte de Ouagadougou a fait le choix d'un rapprochement avec l'entité sioniste , qu'elle l'assume comme un choix politique. Qu'il ne cherche pas à le légitimer en inversant les responsabilités historiques ou en faisant de la conquête arabo-musulmane la source principale des malheurs de l'Afrique. Les alliances relèvent de la politique et peuvent évoluer ; l'histoire, elle, n'est pas un instrument de circonstance. La manipuler pour accompagner un changement d'orientation diplomatique ne grandit ni ceux qui gouvernent, ni la mémoire des peuples qu'ils prétendent défendre.