Société

Célébrations du baccalauréat en Algérie : Quand la réussite scolaire devient un spectacle social

Par Yousra Salem•7 min de lecture
Brifa
Célébrations du baccalauréat en Algérie : Quand la réussite scolaire devient un spectacle social
Résumé IA

La proclamation des résultats du baccalauréat en Algérie a déclenché des célébrations excessives transformant l'espace public en scènes de liesse bruyante et parfois dangereuse.

Le sociologue Mahdi Abid analyse ce phénomène comme une anomie temporaire où la réussite scolaire devient un spectacle social consommé et exhibé plutôt qu'une simple performance académique.

Les familles participent activement à ces débordements pyrotechniques et automobiles, révélant selon l'expert la pauvreté de l'offre récréative pour la jeunesse et une logique consumériste où le diplôme sert de capital symbolique à exhiber.

Cette dynamique illustre la « modernité liquide » de Bauman : l'érosion des normes traditionnelles confisque l'espace public au profit de communautés éphémères qui s'en approprient l'usage exclusif au détriment de la coexistence partagée.

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La proclamation des résultats du baccalauréat a, cette année encore, donné le signal d’un débordement festif dans plusieurs villes d’Algérie, dont l’ampleur et la violence symbolique interpellent.

Klaxons ininterrompus, cortèges nocturnes bruyants, recours massifs aux artifices pyrotechniques : l’espace public s’est mué, durant près de deux jours, en scène d’une exubérance que d’aucuns qualifient déjà d’hystérie collective plutôt que de simple réjouissance. Sur les réseaux sociaux, nombre d’internautes ont exprimé leur effroi face à des images de départs de feu et d’accidents de la circulation, loin de l’image bon enfant que l’on prête habituellement à ce rite de passage scolaire.

Une facture salée pour une joie éphémère

Le prix de cette liesse se compte parfois en salaires entiers. Un internaute a ainsi affirmé avoir déboursé 30 000 dinars en fumigènes, quand l’unité ne coûte pourtant que 2000 dinars, soit l’équivalent de plusieurs mois d’économies ou un salaire dilapidé en quelques heures de fumée colorée. Les scènes de liesse parentale n’ont pas été en reste : des pères et mères plus démonstratifs encore que leurs propres enfants, à l’image de ce jeune homme filmé hurlant à pleins poumons : « Maman, j’ai eu le bac à 10,00. C’est terminé la misère !» Une phrase à elle seule révélatrice de l’enjeu social démesuré désormais accolé à ce diplôme.

De nombreux riverains ont dénoncé un désagrément confinant à la panique, des nuisances qui se sont prolongées bien après minuit, sans que l’ordre public ne parvienne véritablement à s’imposer. Sollicité pour décrypter ce basculement comportemental, le sociologue Mahdi Abid convoque la notion d’anomie développée par Emile Durkheim.

Ces débordements traduiraient, selon lui, un moment de suspension momentanée des normes sociales au profit d’une expression collective et débridée de la joie.

Emile Durkheim qualifiait ce genre de célébrations d’anomie temporaire. Mais le phénomène, insiste-t-il, ne saurait se réduire à un simple exutoire festif : il révèle une mutation plus profonde du rapport des individus à l’espace commun, ainsi qu’une redéfinition de la notion même de réussite. «Le succès scolaire n’est plus seulement perçu comme une performance académique ; il devient un événement social que l’on expose publiquement», résume M. Abid.

Pour le sociologue, cette explosion de joie tapageuse aurait trahi avant tout la pauvreté de l’offre récréative accessible et destinée à la jeunesse. Soumis tout au long de l’année scolaire à une pression psychologique intense, les candidats au baccalauréat trouveraient dans l’annonce des résultats l’unique occasion de libérer une tension longuement contenue. «Faute de lieux où canaliser cette tension, ils investissent le moment de l’annonce des résultats comme une occasion unique de libérer cette charge émotionnelle accumulée», précise-t-il.

Les familles elles-mêmes, loin de freiner ces excès, s’en font désormais les complices actives, considérant ces célébrations comme une véritable consécration sociale — quitte à fermer les yeux sur les risques bien réels qu’elles engendrent : accidents de la route, incendies déclenchés par des produits pyrotechniques, mise en danger d’autrui. «Cette évolution témoigne aussi de la montée d’une logique consumériste au sein de la société algérienne. La réussite tend à devenir un objet de démonstration sociale, une forme de capital symbolique qu’il convient d’exhiber», analyse M. Abid. Autrement dit, ce n’est plus tant le savoir qui est sacralisé que sa mise en scène publique.

Dissolution des repères traditionnels

Pour approfondir cette lecture, Mahdi Abid convoque également la théorie de la «modernité liquide» élaborée par le sociologue polono-britannique Zygmunt Bauman. Celui-ci soutenait que les institutions historiquement chargées d’encadrer les comportements individuels — famille, école, mosquée, Etat — ont progressivement perdu leur autorité normative. Autrefois garante de règles stables régissant la conduite dans l’espace public, la famille algérienne a, selon cette grille de lecture, adopté une posture plus souple et négociée, allant jusqu’à tolérer des pratiques à risque, souvent justifiées par la reconnaissance de la pression psychologique endurée par les lauréats. «Cette évolution est également renforcée par l’influence des réseaux sociaux et des tendances mondialisées, qui valorisent la spectacularisation de la réussite», ajoute le sociologue. Bauman établissait par ailleurs un basculement d’une société de production vers une société de consommation, où la valeur de l’individu se mesure désormais à l’aune de ce qu’il exhibe et consomme. Cortèges automobiles, feux d’artifice, sonorisation assourdissante : ces manifestations bruyantes illustreraient à la perfection cette logique où la réussite, cessant d’être une valeur strictement intellectuelle ou morale, se transforme en produit à consommer et à montrer.

L’espace public confisqué

Dernier apport de la grille baumanienne mobilisée par M. Abid : la notion de communautés éphémères, ces groupements qui se cristallisent autour d’un événement ponctuel avant de se disperser aussi vite qu’ils se sont formés. «Les groupes qui se forment autour des célébrations du baccalauréat relèvent précisément de cette logique : ils naissent de l’événement, mobilisent temporairement les jeunes et leurs proches, puis se dissolvent une fois la séquence festive terminée», observe le sociologue. Sous l’effet de cette dynamique, l’espace public perdrait sa fonction de lieu de coexistence partagée pour devenir, le temps de la célébration, un territoire confisqué par certains groupes qui s’en approprient l’usage exclusif — contraignant les autres riverains à se retirer, par crainte des rodéos automobiles et des nuisances sonores. Une lecture qui rejoint, selon M. Abid, l’analyse baumanienne de l’érosion du sentiment de sécurité collective et de la fluidité croissante des normes sociales. Un terreau susceptible d’ouvrir la voie à d’autres dérives, profitant du climat de désordre installé par ces nuits de liesse.

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