Nouvelle architecture géoéconomique
La visite de Pedro Sánchez à Alger révèle un basculement géoéconomique : l'Algérie négocie désormais en position d'arbitre sur le gaz, et non de simple fournisseur, profitant de la dépendance énergétique européenne.
Le président Tebboune a arrimé l'engagement gazier à un élargissement vers l'hydrogène et les renouvelables, selon la même stratégie que celle déployée avec Berlin autour du corridor SoutH2.
Alger active des pôles européens différenciés : un pôle germanique tourné vers l'hydrogène vert et un pôle ibérique orienté vers le gaz, le dessalement et l'investissement industriel conjoint.
Cette logique dépasse le dossier espagnol et s'inscrit dans une diversification fonctionnelle des partenaires — technologie pour Berlin, infrastructures pour Pékin, pharmaceutique pour Moscou, levier géopolitique pour Washington.
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La visite de Pedro Sánchez à Alger révèle un basculement en cours dans l’équilibre des rapports énergétiques euro-méditerranéennes. Mars 2022, Madrid bascule sur le Sahara occidental, Alger suspend le traité d’amitié de 2002, le commerce bilatéral s’effondre. Seul le gaz continue de couler, signal, à l’époque déjà, de la dépendance énergétique espagnole, indépendamment des crispations politiques. Quatre ans plus tard, cette dépendance n’a pas disparu : elle a changé de statut. Elle est devenue un levier assumé par Alger. Car le fait marquant n’est pas que l’Algérie redevienne incontournable pour Madrid, c’est qu’elle négocie désormais en position d’arbitre, non de demandeur. Le gaz algérien irrigue toujours l’Espagne via MedGaz, et Sánchez le sait mieux que quiconque : aucun gouvernement européen ne peut se permettre de fragiliser durablement sa principale source d’approvisionnement dans un marché gazier sous tension depuis la rupture des flux russes. Ce rapport d’équilibre silencieux explique la rapidité du réchauffement diplomatique bien plus que n’importe quelle déclaration d’amitié. Mais réduire cette visite à une simple reconduction du segment gazier serait une erreur d’analyse. Le vrai signal est ailleurs : le président Tebboune a explicitement arrimé l’engagement gazier à un élargissement vers l’hydrogène et les renouvelables. C’est la même grammaire diplomatique qu’Alger a déjà rodée avec Berlin autour du corridor SoutH2 : sécuriser d’abord la relation par les hydrocarbures, puis s’en servir comme rampe de lancement vers une coopération technologique de nouvelle génération. L’Algérie ne construit donc pas une simple liste de clients gaziers, elle active des pôles européens différenciés et complémentaires. Un pôle germanique, tourné vers l’hydrogène vert et les corridors industriels de long terme. Un pôle ibérique, ancré dans le gaz mais désormais orienté vers le dessalement et l’investissement industriel conjoint. Le secteur du dessalement, mis en avant par Sánchez, n’est pas anodin : Alger n’y cherche plus des usines clé en main, mais un transfert de compétences et une intégration industrielle locale.
Cette architecture à deux piliers n’est pas de la diplomatie de vitrine, c’est une stratégie à vocation éminemment géoéconomique au sens propre : diluer la dépendance à un partenaire unique tout en maximisant, de chaque côté, les transferts technologiques captés. L’échéance de la 8e réunion de haut niveau algéro-espagnole, en octobre, sera le vrai levier qui concrétisera les intentions affichées en des contrats fermes.
Cette logique dépasse largement le seul dossier espagnol. Elle s’inscrit dans un mouvement à large spectre : l’abandon progressif et pragmatique, par Alger, du modèle gazier concentré sur un cercle restreint de clients européens (Italie et Espagne en tête), héritage direct des infrastructures postindépendance. Ce schéma, longtemps vécu comme une évidence géographique, s’est révélé une vulnérabilité chaque fois que la demande européenne fléchissait. La diversification vers l’Allemagne, la Chine, la Russie et les Etats-Unis n’est donc pas un élargissement diplomatique : c’est un «hedging» assumé, où chaque partenaire occupe une niche fonctionnelle précise, technologie et normes industrielles pour Berlin, exécution rapide d›infrastructures lourdes pour Pékin, coopération pharmaceutique montante pour Moscou et levier géopolitique et technologies pour Washington. L›Algérie ne cherche plus à multiplier ses partenaires par prudence diplomatique. Elle spécialise ses relations bilatérales par filière, et transforme ainsi une diplomatie historique en instrument d›autonomie stratégique.
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