La guerre en Iran révèle les lignes de fracture de l’économie mondiale

Par Jayati Ghosh•9 min de lecture
Brifa
La guerre en Iran révèle les lignes de fracture de l’économie mondiale
Résumé IA

La guerre en Iran révèle les fractures de l'économie mondiale, les pays riches absorbant le choc grâce à l'IA tandis que les pays à faible revenu en supportent durablement les coûts.

Les marchés pétroliers restent très volatils sous l'effet des annonces de Trump, mais le baril oscillait début juillet autour de 70 dollars et les Bourses américaines ont signé leur meilleur trimestre depuis 2020.

Le FMI prévoit un ralentissement des économies développées, de 1,9 % à 1,7 % en 2026, et la Banque mondiale repousse après 2028 le retour à l'écart de revenu prépandémique.

Les prix des engrais ont bondi de 15 à 20 % au premier semestre 2026, aggravant la pression sur des pays du Sud déjà fragilisés par la pandémie et la crise énergétique post-Ukraine.

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Le Quotidien d'Oran

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Prenons l’exemple des marchés pétroliers. Certes extrêmement volatils depuis le début du conflit, leurs fluctuations résultent davantage de l’évolution des perceptions et des anticipations – souvent influencées par les publications imprévisibles du président américain Donald Trump sur les réseaux sociaux – que de changements immédiats dans l’offre et la demande.

La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran a évidemment perturbé l’approvisionnement mondial en pétrole. Pour autant, en raison des distances de transport et des délais logistiques, les effets ne se sont pas fait sentir immédiatement chez les consommateurs et les producteurs.

Les prix du pétrole brut et du gaz naturel ont certes connu d’importantes fluctuations, les annonces officielles contradictoires ayant à plusieurs reprises modifié les anticipations du marché. Début juillet, à la suite de l’accord de cessez-le-feu initial entre les États-Unis et l’Iran, le pétrole brut s’échangeait en dessous de 70 $ le baril – soit à peu près au même niveau qu’en février, avant le début de la guerre. La reprise des hostilités qui a suivi n’a elle-même entraîné qu’une hausse modérée des prix jusqu’à présent.

Malgré la volatilité des prix mondiaux de l’énergie, les marchés boursiers américains ont enregistré entre avril et juin leur meilleur trimestre depuis 2020, et continué de progresser début juillet. Ce mouvement haussier a été soutenu par les valeurs liées à l’intelligence artificielle (IA), sur la base de la conviction selon laquelle l’IA générera des gains sans précédent en termes de productivité et de croissance économique.

Dans une certaine mesure, cette progression témoigne d’un impact relativement limité de la guerre sur l’activité économique des pays riches. Le Fonds monétaire international ne prévoit pour 2026 qu’un ralentissement modéré de la croissance du PIB des économies développées, laquelle devrait passer de 1,9 % en 2025 à 1,7 %. Les États-Unis devraient pour leur part enregistrer une croissance de 2,3 %, contre 2,1 % en 2025. Dans l’ensemble des économies de l’OCDE, le taux de chômage s’élevait à 5 % au mois d’avril, quasiment inchangé depuis février 2022.

La résilience des économies développées est largement attribuable à l’essor récent des investissements dans l’IA et les cryptomonnaies. Plusieurs économies asiatiques – notamment la Chine, Taïwan, la Corée du Sud et la Malaisie – ont également bénéficié de cette tendance. L’actuelle complaisance des marchés financiers se trouve encore davantage renforcée par l’idée largement répandue selon laquelle la guerre en Iran est de fait terminée, malgré l’agressivité des deux camps, ou qu’elle ne persistera que sous la forme d’un conflit de faible intensité, permettant au moins une circulation partielle dans le détroit.

Cette confiance néglige cependant les conséquences économiques à long terme de la guerre. Malgré le cessez-le-feu, les exportations de pétrole du Golfe sont restées bien inférieures aux niveaux d’avant-guerre. Et même si les exportations se redressent totalement, les pays à revenu faible continueront de supporter les coûts de la crise énergétique actuelle pendant de nombreuses années encore.

Ces pays ne disposaient pas des moyens de mettre en œuvre les interventions publiques exceptionnelles qui ont permis de limiter l’impact du choc énergétique sur les économies développées. Environ 440 millions de barils de pétrole brut et de produits raffinés ont été prélevés sur les réserves commerciales et stratégiques entre avril et juin, principalement par les États-Unis. La Réserve stratégique de pétrole américaine se situant désormais en dessous de la moitié de sa capacité, et approchant de son seuil opérationnel de 33 %, pendant que les stocks totaux de l’OCDE continuent de baisser, la marge de manœuvre pour une intervention similaire se réduit considérablement. Bien qu’une incertitude prolongée concernant le détroit soit susceptible d’accélérer la diversification des sources d’énergie comme des voies commerciales, ces ajustements nécessiteront des années d’investissement et de nouvelles infrastructures.

Si l’attention du monde se concentre largement sur le pétrole brut, la production moderne repose également en grande partie sur les dérivés du pétrole. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les exportations de produits pétroliers raffinés et de gaz de pétrole liquéfié en provenance du Golfe s’élevaient encore au mois de juin à moins de la moitié de leurs niveaux d’avant-guerre, le conflit ayant notamment détruit une partie des capacités de raffinage de la région.

Essentiels à la productivité agricole, les engrais comptent parmi les dérivés du pétrole les plus importants sur le plan économique. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture évoque une hausse de 15 à 20 % des prix mondiaux des engrais au cours du premier semestre 2026. Les agriculteurs – en particulier dans les pays à revenu faible – doivent par conséquent faire face désormais à la hausse des prix des engrais ainsi qu’à l’augmentation des coûts de carburant pour l’irrigation et le transport.

Une réduction même modeste de l’utilisation d’engrais est susceptible d’entraîner une forte baisse des rendements agricoles, en particulier là où les doses appliquées sont déjà faibles. Les marchés alimentaires n’attendront toutefois certainement pas de constater une baisse de production pour réagir, les entreprises oligopolistiques augmentant généralement leurs prix en prévision d’une offre plus restreinte, bien avant que les pénuries physiques ne se concrétisent.

Les conséquences s’étendent bien au-delà de l’agriculture. Plus de 6 000 produits dépendent de dérivés des combustibles fossiles et de sous-produits de transformation tels que l’hélium, le soufre, le méthanol, le polyéthylène et le polypropylène, dont beaucoup sont fournis par les pays du Golfe. Ces intrants sont essentiels à la fabrication des plastiques, des lubrifiants, des cires, des goudrons, de l’asphalte, des textiles synthétiques, ainsi que de dispositifs médicaux vitaux tels que les appareils d’IRM et les stimulateurs cardiaques. Ironie de la situation, la transition vers les énergies vertes dépend également de produits pétroliers spécifiques, utilisés pour fabriquer, entretenir et faire fonctionner les éoliennes et autres infrastructures liées aux énergies renouvelables.

Ces perturbations impacteront disproportionnellement les pays à revenu faible, notamment en Asie et en Afrique, qui demeurent fortement dépendants du Moyen-Orient à la fois pour leurs importations et leurs exportations. Pire encore, ces turbulences surviennent alors que de nombreuses économies émergentes et en voie de développement se remettent à peine des dégâts causés par la pandémie de COVID-19, de l’explosion des prix des produits alimentaires et des carburants à la suite de l’invasion russe en Ukraine, ainsi que des hausses de taux d’intérêt, qui ont fait grimper les coûts d’emprunt.

Dans ce contexte, la Banque mondiale estime que l’écart de revenu par habitant entre les économies développées et les économies en voie de développement, à l’exclusion de la Chine et de l’Inde, ne retrouvera son niveau prépandémique qu’après 2028. Pour de nombreux pays du Sud, cela pourrait se traduire par une décennie perdue ; pour ceux qui se trouvent déjà en situation de surendettement, les conséquences économiques pourraient être désastreuses.

Une question fondamentale se pose par conséquent : comment une économie mondiale de plus en plus fragmentée redessinera-t-elle la géopolitique ? Les gouvernements du monde entier ont compris que le fait d’ignorer les inégalités croissantes au sein de leur propre société alimentait l’instabilité politique. La même leçon s’applique au fossé économique qui se creuse aujourd’hui entre les États. Si les marchés financiers peuvent se permettre de l’ignorer pour le moment, ce n’est pas le cas du reste du monde.

*Professeure d’économie à l’Université du Massachusetts d’Amherst, est membre de la Transformational Economics Commission du Club de Rome.

Coprésidente de la Commission indépendante pour la réforme de l’impôt international sur les sociétés.

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