La politique de la victimisation
Certains mouvements privilégient la provocation pour susciter une répression qui leur offre une légitimité de victime internationale, remplaçant la conquête de l'électorat national.
Cette stratégie vise les médias et ONG étrangers, où des récits binaires simplifiés, amplifiés par les réseaux sociaux, substituent l'émotion au débat démocratique.
La solidarité sélective d'instances internationales incite à fabriquer des narratifs plutôt qu'à établir les faits, la visibilité tenant lieu de preuve.
Une démocratie sûre doit appliquer sereinement la loi sans gouverner sous le regard étranger, car une idée ne survivant que par des martyrs fabriqués révèle son faible enracinement.
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Le Quotidien d'Oran
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Conscients de leur incapacité à entraîner une majorité de leurs concitoyens, certains mouvements ou courants recherchent moins l’adhésion que l’incident. Ils choisissent des sujets dont ils savent qu’ils touchent aux fondements culturels, religieux ou identitaires de la société, non parce qu’ils espèrent ouvrir un dialogue, mais parce qu’ils anticipent qu’une réaction des pouvoirs publics ou de l’opinion leur offrira l’opportunité de se voir victimes. La provocation n’est plus un accident du militantisme ; elle devient une méthode de communication.
Cette stratégie répond à une logique simple : lorsqu’il est impossible de gagner le débat démocratique ou les élections, il devient plus rentable de déplacer le conflit sur le terrain moral. Faute d’obtenir la légitimité des urnes ou celle de l’opinion, certains cherchent à acquérir une légitimité de substitution, celle de la victime. Dans ce schéma, la réaction de l’État cesse d’être une conséquence ; elle devient l’objectif recherché. L’interpellation, la poursuite judiciaire ou l’interdiction ne constituent plus un échec de l’action militante, mais son aboutissement, puisqu’elles permettent de transformer une marginalité politique en visibilité médiatique.
La véritable audience n’est alors plus nationale. Elle est internationale. Les citoyens du pays ne sont plus les arbitres décisifs ; ils sont remplacés par les rédactions étrangères, les ONG, certains rapporteurs internationaux et les organisations de défense des droits de l’Homme. L’enjeu n’est plus de convaincre une société qui résiste à leurs idées, mais d’obtenir une validation extérieure susceptible de revenir peser sur le débat intérieur.
Ce déplacement du centre de gravité est révélateur : lorsqu’une cause ne trouve pas sa légitimité auprès de son propre peuple, elle cherche parfois à l’importer depuis l’étranger.
Une telle stratégie suppose inévitablement une simplification du réel. Le contexte juridique disparaît, les provocations initiales sont minimisées, la succession des faits est condensée jusqu’à produire un récit binaire opposant un individu présenté comme sans défense à un État décrit comme arbitrairement répressif. Plus un récit est simple, plus il voyage. Plus il suscite l’émotion, moins il appelle la vérification. À l’ère des réseaux sociaux, quelques images sorties de leur contexte peuvent peser davantage que des centaines de pages d’une procédure judiciaire.
Cette mécanique trouve parfois un terrain favorable dans le fonctionnement même de certaines instances internationales. Les organisations de défense des droits de l’Homme jouent un rôle irremplaçable lorsqu’elles dénoncent des violations avérées. Leur existence demeure indispensable. Mais leur autorité morale exige une impartialité sans faille. Or elles sont régulièrement confrontées à une critique récurrente : celle d’une solidarité sélective. Certaines crises bénéficient d’une mobilisation immédiate, de rapports abondants et d’une couverture mondiale, tandis que d’autres drames, pourtant d’une gravité comparable, demeurent dans une relative indifférence. Ce décalage, qu’il résulte de contraintes pratiques, de priorités institutionnelles, de l’influence médiatique ou de considérations géopolitiques, nourrit inévitablement le soupçon d’une application inégale des principes universels.
Cette sélectivité n’est pas sans conséquences. Elle crée un puissant effet d’incitation. Les groupes les plus habiles à produire des images, à mobiliser des relais médiatiques ou à internationaliser leurs revendications disposent d’un avantage évident sur ceux qui choisissent la voie, plus discrète, du débat démocratique. Le risque est alors de voir la capacité à fabriquer un récit l’emporter sur la capacité à établir les faits. La communication devient plus décisive que la vérité, et la visibilité finit par tenir lieu de preuve.
Une démocratie sûre d’elle-même ne doit céder ni à la provocation ni à la tentation de gouverner sous le regard des caméras étrangères. Sa force réside dans l’application sereine de la loi, dans le respect des garanties judiciaires et dans la confiance accordée au jugement de ses citoyens. Quant aux mouvements politiques, ils devraient mesurer leur influence non au nombre de communiqués publiés à leur sujet à l’étranger, mais à leur capacité à convaincre leur propre peuple. Car une idée qui ne survit qu’à travers la fabrication de martyrs révèle, en définitive, moins la dureté de ceux qu’elle combat que la faiblesse de son enracinement dans la société.