Brahim Bouchareb. Enseignant chercheur en botanique, écologie et environnement : «Les changements climatiques créent aujourd’hui plus que jamais les conditions propices aux incendies de forêt»

Les changements climatiques et les canicules répétées créent des conditions de plus en plus propices aux incendies de forêt en Algérie, assèchant la biomasse et allongeant la période de risque de mai à octobre.
L'expert Brahim Bouchareb souligne que 80 % des causes d'incendies restent inconnues, la piste criminelle ou volontaire étant souvent privilégiée, tandis que les causes naturelles ne représentent que 1 à 3 % des départs de feu.
Une forêt bien entretenue, débroussaillée et surveillée résiste mieux aux incendies, ce qui impose de repenser la gestion forestière vers des modèles résilients face au climat.
La nouvelle loi forestière de 2023 et la loi sur les risques majeurs de 2024 modernisent l'arsenal législatif en intégrant les populations locales, en imposant des infrastructures de défense et en durcissant les sanctions contre les incendiaires.
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Au moment où de violents feux de forêt touchent plusieurs wilayas du pays, les interrogations se multiplient sur le rôle du changement climatique et les moyens de prévenir ces catastrophes. Dans cet entretien, Brahim Bouchareb analyse les facteurs qui favorisent les feux et revient sur les nouvelles stratégies de prévention mises en place en Algérie.
- D’importants incendies de forêt ravagent actuellement plusieurs wilayas du pays. Pensez-vous que la canicule, avec des températures dépassant parfois les 48 degrés, a créé des conditions propices à la propagation rapide des flammes ?
Les changements climatiques génèrent aujourd’hui plus que jamais des conditions propices pour le déclenchement des incendies de forêt. Avec une forte canicule étalée sur plusieurs jours, le couvert forestier et toute la biomasse se dessèchent considérablement. Cela rend le risque d’incendie très élevé et la criticité des incendies hautement dangereuse. Ce phénomène des incendies ira en grandissant avec les changements climatiques et tous les scénarios des changements climatiques et des élévations des températures laissent craindre des années encore plus chaudes avec de grands épisodes de canicules intenses et fréquentes. Finalement, les grandes périodes de chaleurs avec de fortes fréquences conjuguées à des pics de températures sont un facteur d’aggravation connu des risques d’incendie. C’est d’ailleurs le facteur n° 1 de risque temporel (limité à une période de l’année) en plus des risques spatiaux qui sont eux non dépendants de la saison ou d’aléas climatiques.
- Quels sont les différents facteurs spatiaux et temporels qui déterminent le risque d’incendie de forêt, et quels en sont les véritables éléments déclencheurs ?
Il faut savoir que les degrés de risque d’incendie dépendent d’une configuration spatiale dictée par un relief «pentes et expositions» une couverture végétale (strates et composition floristique) avec des différents degrés d’inflammabilité ainsi que la proximité des zones forestières aux infrastructures urbaines, comme les réseaux routiers, les habitations et les autres infrastructures de télécommunication. Ce risque spatial, plutôt facile à appréhender avec une bonne connaissance de terrain, contraste avec un risque temporel qui lui demeure très incertain et imprédictible à temps comme les grandes vagues de chaleur, les vents chauds du Sud et la stagnation atmosphérique des grandes masses d’air chaud, comme c’est le cas dans la région méditerranéenne. Il faut juste savoir que les grandes températures même celles dépassant 50° ne peuvent en aucun cas déclencher un incendie en l’absence d’étincelle ou d’une source de flamme. Malheureusement, nos forêts renferment toutes des déchets parfois inflammables après une certaine exposition à un rayonnement intense comme le verre, les piles alcalines, les batteries de téléphones jetées dans la nature sans omettre les causes humaines qu’elles soient volontaires à l’exemple de la pyromanie, la vengeance sociale ou encore la quête d’assurance ou involontaires telles qu’une inadvertance, mégots de cigarettes, feux de camps mal éteints.
- Vous estimez donc qu’une forêt bien entretenue peut mieux résister aux incendies ?
Si nos forêts sont propres, correctement aménagées et débroussaillées, bien surveillées et préparées aux déclenchements d’incendies, elles pourront mieux résister à toute forme de mise à feu et plus résilientes en cas de feux contenus rapidement. Cela n’empêche pas le déclenchement d’incendies de manière naturelle, mais cette cause demeure largement secondaire et ne représente en Méditerranée qu’environ 1 à 3% du total des incendies causés par l’énergie de la foudre et rarement les éruptions volcaniques. A noter qu’en Algérie, environ 80% des causes sont inconnues, et la piste criminelle ou volontaire est souvent évoquée pour les raisons citées antérieurement.
- Selon vous, est-il possible de concilier vacances en forêt et protection de la nature ?
Nos futures vacances forêts doivent être réfléchies et conçues selon des modèles de résilience climatique du patrimoine forestier face aux changements climatiques, et ainsi revoir toute la stratégie nationale de reboisement en plus des renforcements qu’il faudra apporter aux dispositifs de veille et d’alerte précoce qui se sont beaucoup développés en Algérie ces dernières années aussi bien par l’ONM
- Quand le risque d’incendie est-il le plus élevé dans nos forêts et pourquoi cette période s’allonge-t-elle ?
Selon les statistiques nationales, la période des incendies est généralement comprise entre le 10 juillet et la fin du mois d’août coïncidant généralement avec le dessèchement maximal du combustible (phytomasse forestière comprenant les arbres et les strates herbacées inférieures). Cette période n’empêche pas une vigilance qui s’étale chez nous de la fin du mois de mai au début du mois d’octobre, car les enseignements nous ont démontré qu’actuellement, les périodes des risques peuvent arriver précocement (si l’année est aride) ou tardivement (si les pluies automnales n’arrivent pas). Et les cas sont nombreux lors des dernières années sur des départs d’incendies au mois d’avril et au mois d’octobre sur plusieurs forêts du pays.
- Comment repenser la gestion des forêts pour mieux faire face aux incendies ?
Je pense qu’il faut améliorer la résilience sur tous les plans, y compris celle des milieux naturels, en pensant intelligemment à diminuer la fréquence et les intensités des incendies par des choix judicieux de boisement, reboisement, création de nouvelles forêts résilientes, gestion des espaces verts et des territoires, car les foyers d’incendies continueront d’exister et cela, quelles que soient les mesures de précautions prises par les gestionnaires. C’est d’ailleurs les axes majeures de réflexion que la direction générale des forêts a choisi de mettre en place avec une nouvelle vision de forêts utiles planté pour l’homme et géré par ce dernier afin de garantir une couverture forestière pérennes et génératrices de revenus décents pour une population locale prise comme partenaire pilotant et gérant les terres forestières de manière rationnelle et durable.
- Comment l’Algérie a-t-elle modernisé son arsenal législatif et stratégique au cours des trois dernières années pour faire face aux incendies et renforcer sa résilience climatique ?
Il est important de dire que les trois dernières années ont connu des changements et des orientations charnières dans la vision nationale des changements climatiques.
A titre d’exemple, il y a eu la nouvelle loi forestière de 2023. Celle-ci abroge le texte obsolète de 1984 et opère une refonte totale de la gestion du patrimoine forestier national. Grâce à elle, la forêt n’est plus seulement perçue comme un espace à préserver, mais comme un levier de développement économique et social, notamment pour les populations riveraines. Elle impose notamment l’installation systématique de réseaux de défense des forêts (tranchées pare-feu adaptées, pistes d’accès rapides pour les secours, postes de vigie et points d’eau fonctionnels). Aussi, elle implique directement les populations montagnardes et riveraines dans l’économie forestière durable et la surveillance précoce.
Enfin, dans le but de décourager les activités criminelles, elle durcit drastiquement les sanctions, jusqu’à prévoir la réclusion à perpétuité pour les incendiaires volontaires. Il est tout aussi important d’aborder la nouvelle loi des risques majeurs où l’on traite de la problématique des incendies forêts avec une nouvelle vision plus globale et plus intégrée dans la planification territoriale. Promulguée en février 2024, celle-ci fixe les règles de prévention, d’intervention et de réduction des risques de catastrophes. Dans le détail, cette loi impose par exemple de cartographier la vulnérabilité spatiale. En d’autres termes, l’urbanisation, les réseaux de transport et les infrastructures de télécommunication doivent obligatoirement intégrer des zones tampons face aux lisières forestières. Et afin de mieux protéger nos forêts, la loi exige une coordination en direct entre l’administration des forêts, la Protection civile, les collectivités locales (communes, daïras) et l’Armée nationale populaire (ANP).
En termes de moyens, celle-ci fait appel à la technologie, notamment l’usage de drones thermiques, de réseaux de caméras HD de la DGSN, et données satellitaires pour détecter l’étincelle initiale avant la propagation en méga-incendie. Et enfin, et non des moindres, il est primordial de parler du plan national d’adaptation au changement climatique qui est en cours d’élaboration pour améliorer la résilience climatique de l’Algérie et toutes ses forêts, écosystèmes et agrosystème face aux aléas climatiques. Elaboré en étroite collaboration avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), ce plan stratégique interconnecte les écosystèmes et l’agro-sylvo-pastoralisme.
Ce plan est finalement conçu comme un instrument de planification territorial global et intégré et vise à doter l’Algérie d’une feuille de route claire pour anticiper les chocs climatiques futurs et réduire sa vulnérabilité systémique. Il repense en profondeur l’aménagement du territoire en interconnectant la préservation du patrimoine forestier, la sauvegarde des agrosystèmes et la protection de la biodiversité.
En s’appuyant sur des modèles de résilience modernes et une gouvernance intersectorielle renforcée, le PNA ambitionne de transformer la gestion des risques majeurs en une opportunité de développement durable, garantissant ainsi la pérennité des écosystèmes nationaux face aux défis climatiques de demain.
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