La langue du savoir contre la langue de l’influence

L'introduction de l'anglais comme première langue étrangère à l'école primaire en Algérie soulève un débat qui dépasse la simple réforme scolaire, celui du rapport au savoir et à l'avenir.
Ses partisans soulignent que l'anglais domine largement la recherche scientifique mondiale, des publications aux brevets en passant par l'intelligence artificielle, ce qui en fait un outil d'accès direct au savoir.
Des pays comme le Japon, la Corée du Sud, la Chine, l'Allemagne ou les nations nordiques l'enseignent tôt sans renoncer à leur identité, considérant cette langue comme un simple instrument technique.
Le texte critique également la Francophonie, perçue dans les anciennes colonies comme le prolongement d'une influence culturelle et historique dépassant le cadre linguistique, tout en rappelant la formule de Kateb Yacine souvent sortie de son contexte.
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Le Quotidien d'Oran
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Le choix d’introduire l’anglais comme première langue étrangère dès l’école primaire appartient à cette vision. Derrière une réforme scolaire se dessine une question bien plus fondamentale : dans quel univers scientifique, technologique et intellectuel voulons-nous inscrire les générations qui viennent ? Dès lors, le débat n’oppose plus deux langues. Il interroge notre rapport au savoir et notre capacité à préparer l’avenir. Les faits, en la matière, sont difficilement contestables. Aujourd’hui, l’immense majorité des publications scientifiques est rédigée en anglais. Les grandes revues de recherche, les bases de données internationales, les brevets, les logiciels, les normes techniques, les conférences scientifiques, les travaux sur l’intelligence artificielle ou les innovations médicales utilisent cette langue comme moyen de communication. Ce n’est ni une préférence idéologique ni un jugement de valeur. C’est une réalité que confirment les chiffres.
C’est précisément pour cette raison que des pays qui n’ont ni l’histoire, ni la culture, ni les traditions du monde anglo-saxon ont fait le choix d’enseigner l’anglais très tôt. Le Japon est resté japonais. La Corée du Sud demeure profondément coréenne. La Chine continue de défendre sa langue et sa civilisation avec une remarquable assurance. Quant aux pays nordiques, aux Pays-Bas ou à l’Allemagne, ils maîtrisent l’anglais sans avoir jamais renoncé à leur identité. Ils ont simplement compris qu’une langue étrangère pouvait être un formidable outil sans devenir un modèle de société. Une langue peut appartenir au patrimoine d’un peuple. Elle peut aussi n’être qu’un instrument. Tout dépend de l’usage que l’on en fait. Personne n’imagine qu’un chirurgien adopte la nationalité du fabricant de son scalpel. De la même manière, utiliser une langue pour accéder au savoir ne signifie pas adopter la culture de ceux qui la parlent.
Si l’anglais s’est imposé dans les laboratoires, les universités, les cockpits d’avion, les entreprises technologiques ou les plateformes numériques, ce n’est pas parce qu’il aurait conquis les imaginaires ; c’est parce qu’il est devenu la langue commune de la connaissance. Le cas du français est différent. Personne ne songe à nier la richesse de son héritage littéraire ni la place qu’il occupe dans le patrimoine universel. De Molière à Victor Hugo, de Camus à Senghor, cette langue a porté des œuvres majeures. La question n’est donc pas esthétique. Elle est politique. Depuis plusieurs décennies, la Francophonie ne se limite plus à promouvoir une langue ; elle défend également un espace culturel et une sphère d’influence. Cette démarche est parfaitement légitime pour la France. Mais dans les anciennes colonies, elle entretient inévitablement une ambiguïté. La langue cesse parfois d’être un simple moyen d’expression pour devenir le prolongement d’un imaginaire historique et d’une influence qui dépasse largement la littérature. C’est dans cette perspective qu’il faut relire la célèbre formule de Kateb Yacine : « Le français est un butin de guerre. » Cette phrase est souvent invoquée comme un argument définitif alors qu’elle est fréquemment sortie de son contexte. Kateb Yacine expliquait que les Algériens avaient arraché cette langue à la puissance coloniale pour la retourner contre elle et raconter leur propre histoire. Il ne disait pas que le français devait devenir un horizon culturel permanent ni qu’il devait occuper une place privilégiée dans les choix stratégiques de l’Algérie indépendante. Le débat se brouille lorsqu’on attribue aux langues des responsabilités qui ne leur appartiennent pas. Pendant des années, certains milieux francophiles ont fait de la langue arabe le principal responsable des difficultés du système éducatif ou du retard scientifique. Aujourd’hui, les mêmes présentent l’introduction de l’anglais comme une menace. La contradiction est frappante. Hier, une langue expliquait tous les échecs ; aujourd’hui, une autre serait censée mettre en péril l’identité nationale. Dans les deux cas, le raisonnement repose sur une illusion. Les langues ne créent ni le développement ni le sous-développement. Elles facilitent ou limitent simplement l’accès aux ressources du savoir. Le contraste entre plusieurs pays africains mérite, à cet égard, d’être observé sans passion. Le Ghana, le Kenya, le Botswana ou encore l’île Maurice utilisent l’anglais comme langue de travail, d’enseignement supérieur et d’ouverture internationale. Aucun n’a cessé d’être africain. Aucun n’a renoncé à ses langues nationales, à ses traditions ou à sa culture. L’anglais y demeure un outil. À l’inverse, nombre de pays francophones d’Afrique peinent encore à s’intégrer pleinement aux grands réseaux mondiaux de recherche, d’innovation et de production scientifique.
Les causes sont nombreuses : héritages coloniaux, gouvernance, faiblesse des investissements, instabilité politique, insuffisance des infrastructures ou des politiques éducatives. Mais il serait tout aussi peu rigoureux d’ignorer que l’accès direct à la langue dominante de la recherche mondiale constitue aujourd’hui un avantage considérable.
L’anglais ouvre des portes. Celles des laboratoires, des universités, de l’ingénierie aéronautique, de la médecine, des nouvelles technologies, de la cybersécurité, de l’intelligence artificielle ou de l’économie numérique. Il permet d’accéder directement aux connaissances sans dépendre des traductions ni des intermédiaires. L’apprendre n’est pas un renoncement. C’est élargir son horizon intellectuel. Le débat n’a jamais été de choisir entre l’arabe, le français et l’anglais. L’arabe et le tamazight appartiennent à notre histoire, à notre mémoire et à notre identité nationale. Les langues étrangères répondent à une autre logique : elles servent à communiquer, à apprendre et à créer. Dès qu’une langue étrangère cesse d’être un outil pour devenir le support d’une fidélité affective ou d’une appartenance idéologique, elle change de nature. Elle n’est plus un moyen d’émancipation ; elle devient un objet d’attachement. Les peuples qui ont confiance en eux n’ont jamais eu peur d’apprendre les langues des autres. Ils savent que leur identité ne se dissout pas dans un dictionnaire. La Maison de la Sagesse de Bagdad traduisait les philosophes grecs sans cesser d’être un foyer majeur de la civilisation arabo-musulmane. Les grandes civilisations se sont toujours enrichies des connaissances venues d’ailleurs avant de produire les leurs. La véritable question n’est donc pas de savoir si un enfant algérien apprendra le français ou l’anglais. Elle est beaucoup plus simple et beaucoup plus décisive : voulons-nous lui donner accès au monde tel qu’il est ou tel que certains continuent de le regarder avec nostalgie ?
Une langue n’est jamais une patrie. Elle est une clé. Encore faut-il choisir celle qui ouvre aujourd’hui le plus grand nombre de portes, sans jamais oublier qui nous sommes.