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Le roman de Dino Buzzati le Desert des Tartares : Une allégorie existentielle sur la condition humaine

Par A. I.12 min de lecture
Le roman de Dino Buzzati le Desert des Tartares : Une allégorie existentielle sur la condition humaine
Résumé IA

Publié en 1940, Le Désert des Tartares suit le lieutenant Drogo qui passe trente ans au fort Bastiani à attendre une invasion mythique qui ne survient qu'au moment de sa mort.

Le roman déconstruit la propagande fasciste de l'époque en exposant l'absurdité d'une vie sacrifiée à l'illusion de la gloire militaire.

Le désert et les Tartares deviennent des métaphores du vide existentiel où l'homme s'enferme volontairement pour fuir la liberté et le présent.

Buzzati utilise une écriture dépouillée et monochrome pour rendre visible l'érosion du temps et la complicité de l'individu face aux systèmes qui l'étouffent.

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El Watan

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Un roman où l’espace et le temps se métamorphosent en une allégorie de la conscience humaine, endormie par la routine et bernée par l’illusion de la gloire. Quant aux Tartares, ils constituent une construction onirique nécessaire pour justifier le sacrifice des hommes.

Publié en 1940, le roman Le Désert des Tartares de Dino Buzzati relate l’histoire du jeune lieutenant Giovanni Drogo affecté au fort Bastiani, une citadelle isolée face à une frontière désertique du Nord. La garnison y vit dans l’attente d’une invasion, celle des Tartares. Les militaires espèrent une gloire glorieuse face à l’ennemi. L’espoir d’un destin héroïque devient la seule raison de vivre de Drogo. Il se dit au début qu’il ne restera que quatre mois au fort. Puis deux ans. Puis quatre ans. Mais le temps n’attend pas. Pendant qu’il repousse l’échéance de sa vie civile, sa jeunesse s’envole. L’homme s’endort dans la routine et se réveille vieilli, ayant manqué son existence. Il sacrifie sa jeunesse, ses amours et sa vie civile et après trente ans d’attente, Drogo est devenu vieux et malade. C’est à ce moment que l’ennemi apparaît enfin à la frontière. Incapable de se battre, Drogo est chassé du fort pour libérer un lit.
Privé de sa guerre, il meurt seul, mais souriant, de maladie dans une chambre d’auberge, au moment précis où l’invasion tant attendue commence. Il réalise au seuil de sa mort que le véritable héroïsme ne réside pas dans la guerre, mais dans la dignité face aux vicissitudes du temps. Ainsi trouve-t-il la paix avec lui-même et un sens à sa défaite existentielle. Que ce soit le grand amour, le succès professionnel, la fortune ou un événement extraordinaire, l’être humain a besoin d’un but lointain pour supporter la monotonie du quotidien. Les Tartares sont l’alibi existentiel. Pourtant, personne n’oblige Drago à rester au fort. L’allégorie met en lumière la complicité de l’individu face aux systèmes qui l’étouffent préférant la sécurité d’une prison routinière et hiérarchisée à la liberté. La publication du récit intervient alors que la Seconde Guerre mondiale est déclenchée. En parallèle, le régime fascisme tient d’une main de fer l’Italie qui s’apprête à entrer dans ce conflit aux côtés de l’Allemagne nazie. Benito Mussolini glorifie la guerre, le sacrifice militaire et l’héroïsme. Mais Buzzati va à l’encontre de cette propagande en montrant l’absurdité, l’ennui et le vide d’une vie entièrement sacrifiée à l’esprit belliciste.
Vu le contexte de l’époque, marqué par la censure, le fort Bastiani n’est rattaché à aucun pays réel. L’Italie et ses voisins ne sont pas nommés dans le récit qui incarne une allégorie existentielle sur les régimes totalitaires de l’époque, où l’humain est laminé par l’ordre établi.
Le titre du récit est métaphorique. Il ne désigne pas un lieu géographique réel mais un espace existentiel. Le désert est le lieu de l’aridité et de l’absence de vie. Le désert physique que Drogo regarde depuis les remparts est le reflet exact de sa propre existence désertique, une vie blanche et vide de tout accomplissement. Il passe ses journées à fixer cette immensité, ce qui l’empêche de regarder en arrière et se rappeler ainsi sa famille, sa fiancée, la ville.
Les Tartares sont un peuple ennemi mythique, une menace invisible. Ils représentent le but que se sont fixé les occupants du fort pour justifier leur raison d’être. Les attendre dispense de vivre au présent. C’est passer la vie à projeter des rêves de gloire sur une réalité monotone.

Représentation du vide

Associer le désert aux Tartares, traduit une hallucination collective, celle des soldats du fort qui voient la même chose parce qu’ils partagent le même besoin de croire que leur sacrifice a un sens. Les Tartares ne constituent qu’une invention de l’esprit ; le fort Bastiani est une structure mentale dans laquelle l’homme s’enferme pour échapper au vide. Il signifie aussi la routine quotidienne. L’attente de l’ennemi y est vécue comme une foi religieuse aux dépens de la vie terrestre sacrifiée pour l’héroïsme, comme il est relevé dans ces lignes : «C’est du désert du Nord que devait leur venir leur chance, l’aventure, l’heure miraculeuse qui sonne au moins une fois pour chacun. A cause de cette vague éventualité qui avec le temps, semblait se faire toujours plus incertaine, des hommes faits consumaient ici la meilleure part de leur vie. Ils ne s’étaient pas adaptés à l’existence commune, aux joies de tout le monde, au destin moyen ; côte à côte, ils vivaient avec la même espérance, sans jamais parler de celle-ci, parce qu’ils n’en étaient pas conscients ou, tout simplement, parce qu’ils étaient des soldats avec la jalouse pudeur de leur âme» (P.60). Le temps et l’espace cessent d’être de simples repères géographiques ou chronologiques. Pour la sentinelle, regarder l’espace à l’exemple du désert signifie regarder le temps passer. Le vide spatial devient le support visuel du vide temporel.
Le temps est la représentation visuelle du vide de la vie, tandis que la routine est cet engrenage invisible qui détruit l’homme pendant qu’il regarde ce vide. A contempler presque quotidiennement un horizon désertique, l’homme oublie que le temps peut devenir son ennemi. L’espace oppose la ville ou le monde réel et le fort, reflétant le monde de l’illusion. Le fort Bastiani est isolé sur des pitons rocheux. Il figure l’enfermement volontaire. Ses couloirs, ses remparts massifs et ses règles strictes les conventions forment le refuge dans lequel se cloître le jeune lieutenant pour fuir les contraintes de la vie. Le désert est un espace plat, monotone et vide. Il représente l’incertitude et l’absence de sens de l’existence. Mais c’est ce vide absolu qui nourrit l’espoir des soldats (l’apparition de l’ennemi) quant à donner sens à leur vie. La ville d’origine de Drogo représente la vie humaine avec le mouvement, le changement, les saisons, l’amour, la famille. Lors de ses permissions, il réalise qu’il n’y a plus sa place. Il préfère le confort immobile et mortifère du fort qui alimente l’illusion de l’héroïsme qu’il cherche.
Le temps au fort et marqué par la routine : les journées se ressemblent avec les mêmes rapports et rituels. La monotonie crée l’illusion que le temps est immuable et que la jeunesse est éternelle. «Que de temps devant lui ! Une seule année lui paraissait déjà interminable, et les bonnes années venaient à peine de commencer ; elles semblaient former une série illimitée qu’on ne pouvait apercevoir le terme, un trésor encore intact et si grand qu’on pouvait courir le rique de s’ennuyer un peu. Il n’ y avait personne pour lui dire ‘’Prends garde Giovanni Drogo‘’. Illusion tenace, la vie lui semblait inépuisable(…) Mais Drogo ignorait ce qu’était le temps. Fût-il même eu devant lui des centaines et des centaines d’années de jeunesse, tels les dieux, sa part aurait été toute maigre (…)» (P. 78-79). Et un peu plus loin : «‘’Que de temps devant moi’’ pensait-il (Dorogo). Pourtant, il avait entendu dire qu’il existait des hommes qui, à un certain moment (chose curieuse à dire), se mettaient à attendre la mort, cette chose connue et absurde qui ne pouvait le concerner. Drogo souriait en y pensant (…)» (P.79).

L’espace comme illusion d’optique

Au début, l’espace est grand comme il est décrit lors du voyage vers le fort. Plus le temps passe, plus l’espace se rétrécit : le fort, puis la chambre du fort, puis le lit de l’auberge. Le plus grand défi stylistique est de raconter une histoire où il ne se passe rien. Buzzati y parvient à l’aide d’une écriture dépouillée. Il met en valeur l’atmosphère du vide et du silence. Les descriptions évoquent notamment les bruits qui meublent le vide : le sifflement du vent, le pas d’une sentinelle, le goutte-à-goutte de l’eau. Les couleurs sont monochromes. Elles exposent le blanc de la neige, le gris de la pierre, le jaune du désert, pour susciter l’atmosphère du monde figé. Il recourt aussi à l’onirisme. L’espace est une illusion d’optique. Une tache noire qui bouge à l’horizon pourrait être un cheval et devient une source d’inquiétude. Les sentinelles croient sans cesse apercevoir des mouvements, des cavaliers ou des armées là où il n’y a que des rochers et du vent. Le temps prend aussi une dimension onirique. Ainsi ce passage : «(…) Cela semblait hier, et pourtant le temps avait tout de même passé, à son rythme immuable, identique pour tous les hommes, ni plus lent pour ceux qui sont heureux, ni plus rapide pour les malchanceux» (P.68). Le personnage s’aperçoit que la réalité physique, à savoir les années de vieillissement, a continué d’avancer alors que son esprit est resté figé au premier jour de son arrivée. Le temps est décrit comme une machine froide, un monstre invisible insensible aux désirs humains. Drogo, piégé dans le rêve d’une gloire future, a oublié de vivre. Lorsqu’il tombe malade et qu’on le force à quitter le fort au moment même où les Tartares arrivent, la bulle onirique éclate. Drogo est brutalement rejeté dans le monde réel, celui de la vieillesse, de la déchéance physique et l’atmosphère lugubre d’une chambre d’auberge. Il intériorise la discipline du fort Bastiani au point de devenir le complice de sa propre perte, broyé par le système parce qu’il y croit. Le narrateur n’est pas un personnage de l’histoire. Extérieur à l’histoire et omniscient, il choisit de décrire la réalité à travers le personnage de Drogo. Les dialogues sont courts et indissociables de l’atmosphère du vide, de la monotonie et de l’attente qui entourent le fort. Ils se caractérisent par cette tension entre la banalité des mots et la gravité de la situation psychologique. Comme les dialogues entre les sentinelles ou les officiers inférieurs se ressemblent tous, les personnages perdent leur individualité pour devenir les voix anonymes de la routine. Leur humanité et leurs pensées sont absorbées par les lieux.
Les échanges entre les personnages sont secs, leur vocabulaire est pauvre, limité au jargon protocolaire, souvent à des formules rituelles à savoir, ordres, transmissions de mots de passe, signalements de garde ou saluts hiérarchiques. Ils évitent de parler de la peur de la mort, le regret de la jeunesse perdue, l’inutilité de leur mission. Un simple doute sur une silhouette à l’horizon rompt la monotonie des échanges habituels. Les voix féminines sont absentes. Le fort Bastiani et le désert sont des univers exclusivement masculins où on ne fait que vieillir et mourir. Les rares figures féminines, la mère de Drogo, sa fiancée Maria, n’apparaissent que lors des permissions en ville. Elles incarnent tout ce que le fort refuse et susceptible de briser la discipline et l’illusion de l’attente obsessionnelle de l’ennemi vu qu’elles incarnent la vie, les sentiments, la famille, rappelant qu’une vie existe ailleurs.

(1) Dino Buzzati. Le désert des Tartares. Editions Robert Laffont. Collection le Livre de Poche 1977. (1949 pour la traduction française chez Robert Laffont).

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