La douleur des cendres

Par Mustapha Aggoun•5 min de lecture
Brifa
La douleur des cendres
Résumé IA

Les incendies qui ravagent les forêts algériennes chaque été ne détruisent pas seulement des arbres centenaires : ils effacent une part de la mémoire nationale forgée durant la guerre d'indépendance.

Ces forêts ont servi de refuge aux moudjahidine contre l'armée française, dissimulant combattants, blessés et maquis, ce qui leur confère un statut de sanctuaire de la Révolution.

Les sapeurs-pompiers, les militaires de l'ANP, les agents des forêts et des citoyens anonymes se mobilisent au péril de leur vie pour défendre villages et espoir contre les flammes.

Le changement climatique, les négligences humaines et les actes criminels exigent une mobilisation durable au-delà de l'émotion passagère, car les cicatrices des montagnes dureront des décennies.

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Le Quotidien d'Oran

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Je voudrais détourner les yeux, mais je n’y parviens pas. À chaque vidéo, à chaque photographie, c’est la même douleur qui revient, la même boule dans la gorge, le même sentiment d’impuissance.

Une forêt qui brûle n’est pas seulement un paysage qui disparaît. C’est une mémoire qui s’effondre.

Les flammes ne consument pas uniquement des arbres. Elles dévorent des décennies, parfois des siècles de vie. Elles abattent en quelques minutes ce que la nature avait patiemment construit pendant cent ans. Ces sapins, ces chênes, ces pins qui dressaient leur silhouette vers le ciel avaient connu les saisons, les sécheresses, les tempêtes et les hommes. Ils avaient survécu au temps. Ils n’ont pas résisté au feu.

Il est impossible d’aimer l’Algérie sans aimer ses montagnes. Et il est impossible d’aimer ses montagnes sans souffrir lorsqu’elles deviennent un immense brasier. Lorsqu’après le passage des flammes il ne reste qu’une terre noire, des troncs dressés comme des fantômes et un silence que même les oiseaux ont abandonné, quelque chose se brise au fond de nous. Ces paysages calcinés ressemblent à des tableaux d’apocalypse. La vie semble avoir déserté les lieux.

Pour nous, ces forêts ne sont pas de simples espaces verts que l’on mesure en hectares. Elles appartiennent à notre histoire. Elles furent les cathédrales de la Révolution algérienne. Dans leur épaisseur végétale, les moudjahidine trouvèrent un refuge lorsque la liberté semblait encore impossible. Elles cachèrent les combattants, protégèrent les blessés, dissimulèrent les maquis, transportèrent les espoirs. Chaque sentier portait un secret. Chaque arbre pouvait devenir un rempart. Les feuilles servaient parfois de toit, la montagne de forteresse, la forêt de complice silencieuse. Elle ne parlait pas, mais elle protégeait. Comment ne pas ressentir un immense déchirement en voyant aujourd’hui ce sanctuaire livré aux flammes ? J’ai le sentiment que ce n’est pas seulement du bois qui brûle. C’est une partie de notre mémoire nationale qui se consume sous nos yeux.

Au cœur de cet enfer, une autre image s’impose avec une force bouleversante. Des hommes avancent là où tout le monde recule. Les sapeurs de la Protection civile, les militaires de l’Armée nationale populaire, les agents des forêts, les pilotes d’hélicoptères, mais aussi ces citoyens anonymes qui quittent leur maison pour défendre leur village, affrontent les flammes avec un courage qui dépasse les mots. Le feu brûle les arbres ; eux refusent de laisser brûler l’espérance.

Leurs visages noircis par la fumée racontent davantage que de longs discours. Derrière chaque regard se lisent l’épuisement, la peur parfois, mais surtout une détermination admirable. Ils combattent un ennemi invisible, imprévisible, nourri par les vents et par une chaleur devenue presque insoutenable. Ils savent que chaque minute gagnée peut sauver une maison, un village, une vie ou un pan entier de notre patrimoine naturel.

Dans ces moments-là, l’Algérie retrouve son visage le plus noble. Celui d’un peuple qui oublie les querelles lorsqu’il s’agit de protéger ce qui lui est le plus précieux. Les flammes révèlent parfois le pire de la nature ; elles révèlent souvent le meilleur des hommes. Cette tragédie nous oblige aussi à regarder l’avenir avec lucidité. Le changement climatique n’est plus une théorie débattue dans les conférences internationales ; il est désormais devant nos yeux, dans nos montagnes, dans nos campagnes, dans ces étés qui deviennent chaque année plus longs, plus secs et plus violents. À cette réalité s’ajoutent les négligences humaines et parfois les actes criminels. Face à cela, nous ne pouvons plus nous contenter d’être émus quelques jours avant d’oublier jusqu’à l’été suivant.

Une forêt se défend bien avant que la première fumée ne s’élève. Lorsque les flammes s’éteindront, les caméras repartiront. Les réseaux sociaux passeront à un autre sujet. Mais les montagnes, elles, garderont leurs cicatrices pendant des décennies. Les arbres centenaires ne repousseront pas de notre vivant. Il faudra des générations pour réparer ce que quelques heures ont détruit. C’est peut-être cela qui me bouleverse le plus.

Nous parlons souvent de transmettre l’Algérie à nos enfants. Mais quelle Algérie leur laisserons-nous si nos montagnes deviennent, été après été, des cimetières d’arbres ? Les forêts ne connaissent ni les drapeaux ni les discours. Elles demandent seulement qu’on les protège. Elles nous donnent l’ombre, l’eau, l’air, la beauté et le silence. En retour, elles n’exigent qu’une chose : notre fidélité.

Aujourd’hui, elles brûlent sans pouvoir appeler au secours. À nous de devenir leur voix. Car lorsqu’une forêt algérienne disparaît, ce n’est pas seulement la nature qui perd une bataille. C’est une part de l’âme de l’Algérie qui s’en va en fumée.

- est conçue pour laisser au lecteur une émotion durable.

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