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La fabrique du consentement et de la résignation

Par Khider Mesloub10 min de lecture
La fabrique du consentement et de la résignation
Résumé IA

Le traitement médiatique des catastrophes, notamment des incendies de forêt, transforme des choix politiques en fatalités naturelles et dépolitise le débat public.

La répétition saisonnière du même scénario médiatique produit l'accoutumance et la résignation, l'exception cessant d'apparaître comme un scandale.

En privilégiant l'émotion, les récits individuels et la parole étatique, les médias effacent les responsabilités structurelles et désarment l'esprit critique.

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Le Quotidien d'Oran

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(1) Il faut encore que cette hiérarchie des priorités soit socialement acceptée et que cette politique de l’imprévoyance apparaisse comme une fatalité plutôt que comme le produit de choix politiques. C’est précisément à cette fonction que concourent les médias. Ils contribuent à construire une représentation des catastrophes qui rend acceptable ce qui devrait susciter une contestation politique.

En tout état de cause, le traitement médiatique des catastrophes, notamment des incendies de forêt, n’est pas neutre. Il tend à transformer des choix politiques, tels que le sous-investissement dans la prévention, en fatalités naturelles. Ce déplacement du regard contribue à dépolitiser les catastrophes et à produire un consentement social à l’inaction ou à l’insuffisance des politiques publiques.

La répétition médiatique comme fabrique de la résignation

Chaque été, le même scénario médiatique se reproduit. Les chaînes d’information diffusent en continu les images des flammes, des villages évacués, des pompiers épuisés et des habitants en détresse. Les mêmes journalistes commentent les mêmes événements, les mêmes experts sont invités sur les plateaux et les mêmes responsables politiques promettent de tirer les leçons du drame. Cette répétition transforme l’incendie en un rendez-vous saisonnier. À force de revenir chaque année, l’exception cesse d’apparaître comme un scandale ; elle devient une composante ordinaire du paysage estival. La répétition finit par produire l’accoutumance, et l’accoutumance nourrit la résignation.

Cette banalisation s’accompagne d’une naturalisation du désastre. Les incendies sont principalement expliqués par la canicule, la sécheresse ou la violence du vent. Ces facteurs climatiques sont bien réels, mais leur omniprésence dans le discours médiatique tend à occulter une autre réalité : la vulnérabilité de ces territoires résulte également de choix politiques anciens et de carences gouvernementales. Les rapports scientifiques alertent depuis des années sur l’aggravation du risque, sans que les moyens consacrés à la prévention aient été renforcés à la hauteur des enjeux. Le feu apparaît ainsi comme une fatalité naturelle, alors qu’il est aussi le produit de carences institutionnelles et d’un sous-investissement chronique dans la prévention. La dépolitisation des catastrophes passe aussi par le langage. Les expressions de « catastrophe naturelle », « épisode exceptionnel » ou « aléa climatique » semblent neutres. Pourtant, elles orientent déjà l’interprétation des événements en plaçant la nature au premier plan et les responsabilités politiques au second. Les mots ne décrivent jamais seulement la réalité ; ils contribuent également à la construire.

Naturaliser les catastrophes pour effacer les responsabilités

À cette naturalisation s’ajoute une forme de culpabilisation individuelle. Les campagnes officielles, abondamment relayées par les médias stipendiés, rappellent la responsabilité des citoyens : mégots jetés sur les routes, barbecues mal maîtrisés, débroussaillements insuffisants. Ces comportements peuvent effectivement être à l’origine de certains départs de feu. Mais en concentrant l’attention sur les fautes individuelles, le débat médiatique se détourne des responsabilités structurelles. La question n’est plus de savoir pourquoi la prévention demeure structurellement sous-financée, mais si chacun a correctement respecté les consignes.Le discours du « bon comportement » constitue ainsi un instrument idéologique de déplacement des responsabilités : les défaillances structurelles de l’État s’effacent derrière la mise en accusation des comportements individuels.

L’émotion contre la conscience politique

Le traitement médiatique des catastrophes participe de cette même logique. Les reportages privilégient les visages, les émotions et les récits individuels. On montre le maire bouleversé, le pompier héroïque, la famille sinistrée. Cette personnalisation suscite l’empathie mais détourne l’attention des mécanismes économiques et politiques qui rendent ces catastrophes toujours plus récurrentes etdestructrices. L’émotion remplace l’analyse.

Ainsi, la théâtralisation permanente des catastrophes, le sensationnalisme médiatique et la multiplication des récits individuels mobilisent l’émotion au détriment de la réflexion. L’empathie est soigneusement mise en scène pendant que l’esprit critique est méthodiquement neutralisé. Le citoyen est invité à pleurer, non à comprendre ; à compatir, non à questionner ; à admirer les héros du moment, non à demander des comptes aux responsables politiques. L’émotion instantanée se substitue ainsi à l’analyse de long terme, transformant l’information en un puissant instrument de dépolitisation.

Cette focalisation médiatique sur l’immédiat renforce encore la dépolitisation du débat. Les caméras suivent les flammes en direct, comptabilisent les hectares détruits et relatent le déroulement des opérations de secours. L’information se concentre sur l’événement en train de se produire, tandis que son histoire et ses causes disparaissent du champ médiatique. Les alertes ignorées des années précédentes, les arbitrages budgétaires ou les politiques d’aménagement du territoire qui ont accru la vulnérabilité des zones concernées sont rarement évoqués. La catastrophe est ainsi présentée comme un événement isolé, privé de passé comme d’avenir.Le fonctionnement économique des médias favorise le spectaculaire plutôt que l’explication. Les images de flammes et les témoignages de sinistrés captent davantage l’attention qu’une enquête sur les budgets de prévention ou sur les carences des politiques forestières. L’information en continu privilégie ainsi l’émotion et l’urgence au détriment de l’analyse des causes profondes.

Le cadrage étatique de la catastrophe

Enfin, la parole publique demeure largement monopolisée par les représentants de l’État : ministres, préfets, responsables de la sécurité civile. Les chercheurs indépendants, les syndicats de pompiers, les spécialistes des politiques forestières ou les habitants qui alertent depuis longtemps restent beaucoup plus rarement entendus. Le cadrage médiatique contribue ainsi à imposer une lecture étatique de la catastrophe au détriment d’une analyse critique des responsabilités politiques.

Le résultat est paradoxal. La population est ainsi surinformée sur les conséquences, mais méthodiquement maintenue dans l’ignorance des causes. Elle connaît l’heure du départ de feu, le nombre d’hectares détruits et le visage des victimes ; elle ignore les arbitrages budgétaires, les renoncements politiques et les intérêts économiques qui ont transformé un risque connu en catastrophe annoncée.Ainsi se construit, année après année, une forme de consentement à la catastrophe : les incendies apparaissent comme une fatalité climatique, alors qu’ils sont le produit de décisions politiques scélérates.

La médiatisation des catastrophes ne se contente donc pas d’informer : elle conditionne les consciences. Elle transforme des choix politiques en fatalités naturelles, des responsabilités gouvernementales en simples malchances climatiques. Chaque reportage éteint l’esprit critique aussi sûrement que les pompiers combattent les flammes. Le téléspectateur quitte son écran bouleversé, convaincu d’avoir été informé, alors qu’il vient surtout d’être désarmé politiquement. Le spectacle médiatique de la catastrophe devient ainsi une formidable machine à produire du consentement et à organiser la résignation.

Cette mise en récit médiatique ne contribue pas seulement à neutraliser la contestation ; elle accompagne également un modèle économique dans lequel la catastrophe devient un moment de redistribution de ressources. Les incendies ne produisent pas seulement des destructions ; ils génèrent également une importante activité économique. Reconstruction, indemnisations, marchés publics, travaux forestiers ou achats d’équipements mobilisent des sommes considérables. La catastrophe devient ainsi un moment d’accumulation du capital autant qu’une tragédie humaine.

La mémoire contre l’oubli organisé

Ce travail d’anesthésie collective orchestré par les médias serait pourtant impossible si chaque catastrophe demeurait inscrite dans la mémoire politique du pays. Il faudrait des commissions d’enquête véritablement indépendantes, des investigations publiques permanentes, des mécanismes institutionnels capables de mettre en cause les décideurs qui, par leurs arbitrages budgétaires et leurs renoncements, ont contribué à transformer un risque connu en désastre annoncé. Il faudrait que chaque forêt détruite laisse une trace durable dans la conscience nationale et que chaque promesse gouvernementale soit confrontée, année après année, aux faits.

Mais précisément, le pouvoir ne redoute pas les incendies ; il redoute la mémoire. Car une société qui se souvient devient une société qui réclame des comptes. C’est pourquoi l’oubli est organisé avec autant de soin que les opérations de médiatisation. Une catastrophe en efface une autre, une émotion chasse la précédente, un ministre succède au précédent, et les responsabilités se dissolvent dans le flot continu de l’actualité. L’amnésie collective n’est pas un accident de la vie politique ; elle constitue l’une des conditions essentielles de la perpétuation de l’irresponsabilité politique.

Ainsi, à chaque nouvelle catastrophe la médiatisation cesse d’être un simple dispositif d’information pour devenir un puissant mécanisme de fabrication de la résignation : elle canalise l’émotion tout en neutralisant la contestation.

  1. Lire notre article Incendies en France : le capital préfère la reconstruction à la prévention, publié dans Le Quotidien d’Oran le 27 juillet 2026.
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