Actualités

Ali Daoudi. Agroéconomiste. Enseignant-chercheur à l’Ecole nationale supérieure agronomique : «Repenser le rôle de la forêt dans les systèmes agricoles et ruraux locaux»

Par Samira Imadalou12 min de lecture
Ali Daoudi. Agroéconomiste. Enseignant-chercheur à l’Ecole nationale supérieure agronomique : «Repenser le rôle de la forêt dans les systèmes agricoles et ruraux locaux»
Résumé IA

Ali Daoudi, agroéconomiste à l'ENSA, analyse l'impact des incendies sur l'agriculture algérienne qui dépasse les seules forêts pour toucher vergers, oliveraies, élevages et infrastructures, avec des conséquences économiques et environnementales durables.

Les filières les plus vulnérables varient selon les territoires — oléiculture et apiculture dans le Nord-Est, élevage ovin et caprin à Saïda — mais l'enjeu majeur reste les petites exploitations familiales multifonctionnelles de montagne dont le système de production s'effondre en quelques heures.

Daoudi préconise de repenser le rôle de la forêt comme composante intégrée des systèmes territoriaux, avec une gouvernance partagée entre agriculteurs, collectivités, services forestiers et société civile pour prévenir les risques et renforcer la résilience rurale.

Les nouvelles technologies et l'IA constituent des outils indispensables mais non une stratégie à elles seules, devant s'inscrire dans cette approche territoriale globale d'adaptation aux méga-feux.

E

Publié par

El Watan

Publié le

ou lire sur le site source →

Article Original

Contenu complet de la source

Soulignant que les filières les plus vulnérables face aux incendies dépendent des caractéristiques agricoles et forestières des territoires touchés par les incendies, Ali Daoudi, agroéconomiste et enseignant-chercheur à l’Ecole nationale supérieure agronomique (ENSA) estime que le véritable enjeu est celui des petites exploitations agricoles familiales multifonctionnelles qui structurent une grande partie de la vie économique et sociale des zones de montagne. Pour notre spécialiste, la priorité doit donc être de les accompagner dans la reconstitution progressive de leurs moyens de subsistance et de leur outil de production.

  • Les phénomènes climatiques extrêmes  et les feux de forêts se répètent  Peut-on évaluer l’impact sur l’agriculture algérienne ?

Il faut d’abord rappeler que les incendies ne touchent pas uniquement les forêts au sens strict. Ils affectent également les exploitations agricoles situées à proximité des massifs forestiers, notamment les vergers, les oliveraies, les élevages et les bâtiments agricoles. Leur impact sur l’agriculture est donc beaucoup plus large que les seules superficies forestières brûlées. On peut distinguer plusieurs niveaux de conséquences. Il y a d’abord les pertes directes de capital productif : destruction d’arbres fruitiers et d’oliviers, de cheptels, de ruches, de bâtiments d’exploitation, de matériel agricole, mais aussi parfois d’habitations et d’infrastructures dans les villages. À cela s’ajoute le coût de reconstitution de ce capital. Replanter un verger ou une oliveraie, reconstruire un bâtiment ou reconstituer un cheptel représente un investissement important, auquel il faut ajouter les pertes de revenus pendant plusieurs années, le temps que les nouvelles plantations ou les nouveaux élevages retrouvent leur capacité de production. L’impact économique réel des incendies est donc considérable et dépasse largement la valeur des biens détruits au moment du sinistre. Il faut également prendre en compte les dommages écologiques, qui sont plus difficiles à chiffrer : perte de biodiversité (faune et flore), dégradation des paysages et des sols, destruction des habitats naturels. Enfin, dans les zones montagneuses à forte pente, la disparition du couvert végétal fragilise les sols face à l’érosion hydrique. Elle peut ainsi accroître le ruissellement et le transport de sédiments vers les cours d’eau, contribuant à l’envasement des barrages et à la réduction de leur capacité de stockage. Les incendies constituent donc un problème à la fois agricole, économique et environnemental, dont les conséquences peuvent se faire sentir pendant de nombreuses années après le passage du feu. Cette analyse porte ici spécifiquement sur les impacts agricoles, économiques et environnementaux des incendies. Les conséquences humaines, qui sont évidemment fondamentales, constituent une dimension à part entière qui mériterait un développement spécifique.

  • Quelles sont les filières les plus vulnérables ?

Il n’y a pas une seule réponse à cette question, car les filières les plus vulnérables dépendent des caractéristiques agricoles et forestières des territoires touchés par les incendies. Dans les wilayas du Nord-Est, notamment Béjaïa, Jijel, Skikda, Annaba et El Tarf, les massifs forestiers remplissent plusieurs fonctions : production de liège, activités sylvopastorales, mais aussi soutien à une agriculture familiale de montagne particulièrement importante. Dans ces territoires, les incendies peuvent affecter notamment la filière oléicole et les autres types d’arboriculture rustique, ainsi que l’élevage bovin local et certaines activités avicoles. Ils peuvent également compromettre durablement les ressources forestières nécessaires à l’apiculture et à d’autres activités qui dépendent directement des écosystèmes forestiers. Dans des wilayas comme Saïda, où la vocation sylvopastorale est importante, les élevages ovins et caprins sont particulièrement exposés, notamment en raison de la destruction des parcours et des ressources fourragères. Mais, au-delà des filières prises séparément, je pense que le véritable enjeu est celui des petites exploitations agricoles familiales multifonctionnelles qui structurent une grande partie de la vie économique et sociale des zones de montagne. Ces familles ne vivent pas nécessairement d’une seule production : elles combinent souvent arboriculture, élevage, activités forestières et autres sources de revenus. Lorsqu’un incendie détruit leurs oliviers,leur cheptel, leurs bâtiments agricoles ou leur habitation, c’est tout leur système de production et, plus largement, leur économie familiale qui est déstabilisé. Ces familles peuvent perdre en quelques heures un capital productif qu’elles ont mis des années, voire des décennies, à constituer. La priorité doit donc être de les accompagner dans la reconstitution progressive de leurs moyens de subsistance et de leur outil de production, et pas seulement de compenser les pertes immédiates. Il faut leur permettre de retrouver rapidement une capacité à produire et à générer des revenus, car la reconstruction de ces exploitations peut prendre plusieurs années.

  • Comment adapter l’agriculture à ces perturbations ?

La multiplication des incendies de forêt et l’émergence de feux d’une ampleur et d’une intensité exceptionnelles, que l’on peut qualifier de méga-feux, doivent nous conduire à nous interroger sur les modèles agricoles et les modes de gestion des territoires de montagne et des espaces à vocation forestière. L’Algérie dispose d’un domaine forestier qui s’étend sur près de 4,5 millions d’hectares, majoritairement situé dans le Nord du pays. Autour de ces forêts, et parfois au sein même des espaces forestiers, s’est développée une économie rurale et agricole importante. Il faut donc mieux connaître ces systèmes agricoles, leurs interactions avec les espaces forestiers et leur vulnérabilité face au risque d’incendie, afin de les accompagner dans leur adaptation. Une piste de réflexion importante serait de repenser la place et le rôle de la forêt dans les systèmes agricoles et ruraux locaux. La forêt ne devrait pas être considérée comme un espace isolé, séparé des territoires qui l’entourent. Elle constitue une composante d’un système territorial plus large, dans lequel elle peut jouer différents rôles : économique, écologique, pastoral, agricole et social. Il faut donc réfléchir à la manière dont ces différentes fonctions peuvent être articulées, tout en intégrant davantage le risque d’incendie dans la gestion des territoires. Cela suppose également de faire évoluer la gouvernance. La gestion des espaces forestiers ne peut pas relever exclusivement de l’administration forestière. Les agriculteurs et les populations riveraines, les collectivités locales, les services forestiers et la société civile doivent pouvoir contribuer, chacun selon ses responsabilités et les spécificités du territoire, à la définition de règles de gestion partagées. Il s’agit de construire une vision territoriale dans laquelle la forêt, l’agriculture et les activités rurales sont pensées ensemble, avec des pratiques adaptées au risque d’incendie. L’enjeu n’est donc pas seulement d’adapter les pratiques agricoles aux incendies, mais de repenser l’organisation et la gouvernance des territoires forestiers et agricoles afin de mieux prévenir le risque, réduire la vulnérabilité et renforcer la capacité des populations rurales à faire face aux incendies et à se reconstruire après les sinistres…

  • Quels rôles des nouvelles technologies et de l’IA dans ce cadre ?

Les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle peuvent jouer un rôle très important, voire devenir indispensables, pour faire face aux défis futurs liés aux incendies. Mais il faut d’abord rappeler qu’elles ne constituent pas une stratégie en elles-mêmes. Ce sont des moyens qui doivent être mobilisés au service d’une stratégie globale, claire et partagée entre les différents acteurs concernés. Cette stratégie devrait, à mon sens, être structurée autour de trois grands volets : la prévention et l’anticipation des risques, l’intervention et la gestion des incendies, puis la restauration et la gestion des espaces forestiers après les incendies. Une fois ces orientations clairement définies, il devient possible d’identifier, pour chacun de ces volets, les technologies nécessaires, les acteurs responsables, les partenariats à développer et les moyens à mobiliser. Dans le domaine de la prévention et de l’anticipation, par exemple, les technologies de surveillance météorologique, de modélisation du risque et d’alerte précoce pourraient être développées et intégrées dans des dispositifs opérationnels placés sous la responsabilité des institutions compétentes, en partenariat avec les universités et les écoles spécialisées en météorologie, en télédétection, en géomatique et en intelligence artificielle.
De même, les systèmes de détection précoce des départs de feu pourraient s’appuyer sur l’imagerie satellitaire, les drones et l’analyse automatisée des données. Ces outils pourraient être développés et déployés par les institutions en charge de la gestion des forêts, en collaboration avec les établissements scientifiques et technologiques spécialisés. L’IA pourrait notamment contribuer à croiser en temps réel différentes sources de données — conditions météorologiques, état de la végétation, sécheresse, vents et images satellitaires — afin d’améliorer la détection et l’évaluation du risque. Les nouvelles technologies peuvent également contribuer à améliorer la gestion des incendies eux-mêmes, en fournissant aux équipes d’intervention des informations actualisées sur la localisation et la progression des feux, et en facilitant la coordination des opérations. Enfin, elles peuvent être mobilisées dans la phase post-incendie pour cartographier les surfaces affectées, évaluer les dommages, suivre la régénération des écosystèmes et aider à cibler les opérations de restauration.

  • Et en termes de moyens….

L’enjeu est donc de passer d’une logique où l’on acquiert ponctuellement des technologies à une logique de système intégré de gestion du risque incendie. Cela suppose de définir une stratégie nationale et territoriale, d’identifier pour chaque axe les institutions pilotes et leurs partenaires, de consacrer des moyens dédiés et de créer les conditions permettant aux universités, aux centres de recherche et aux start-up spécialisées de développer des solutions adaptées aux besoins réels du terrain. Les technologies et l’intelligence artificielle peuvent ainsi devenir de puissants leviers de prévention, d’intervention et de reconstruction. Mais leur efficacité dépendra avant tout de notre capacité à les inscrire dans une stratégie cohérente, coordonnée et partagée entre les différents acteurs.

Posez votre question à la rédaction

Votre question…

Prénom ou pseudo *

Adresse e-mail * Votre e-mail ne sera pas publié.

Votre question * 0/1000

Envoyer Annuler

Voir sur le site source