Djahida Houadef. Artiste-peintre et céramiste : «Une œuvre d’art authentique est destinée au mouvement, à la circulation et au dialogue»

L'artiste-peintre et céramiste Djahida Houadef, formée aux Beaux-Arts d'Alger dans les années 80, expose jusqu'au 31 juillet dans «Celles qui inspirent» à la galerie Mamia Bretesché d'Oran, située dans la maison natale d'Yves Saint-Laurent.
Son processus créatif, qu'elle décrit comme mystique et imprévisible, lie le corps, l'esprit et les sens pour matérialiser l'inconnu, chaque œuvre restant ouverte au dialogue avec le regardeur bien après son achèvement matériel.
Houadef explore la mémoire, le patrimoine et les valeurs humaines comme remparts contre l'individualisme et la violence contemporains, aspirant à un art vecteur d'amour, de paix et de transmission identitaire.
Elle déplore pourtant l'absence d'ateliers adaptés et d'un marché de l'art stable qui limitent ses formats à la bidimensionnalité et entravent la circulation des œuvres comme le renouvellement de la création algérienne.
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Forte de ses bases acquises dans les années 80 à l’Ecole supérieure des beaux-arts d’Alger, l’artiste-peintre et céramiste Djahida Houadef s’est bâti une solide réputation, portée par la seule force de son travail. Elle s’est imposée sur la scène artistique algérienne au fil des remarquables créations parlantes et musicales à la fois. L’artiste participe jusqu’au 31 juillet à une exposition collective prestigieuse intitulée «Celles qui inspirent» au sein de la galerie Mamia Bretesché, située dans la résidence et maison natale d’Yves Saint-Laurent à Oran. Avec toute la sincérité et l’authenticité qu’on lui connaît, elle évoque aujourd’hui sa passion pour la peinture. Djahida Houadef aspire aux grands formats immersifs, mais déplore le manque de structures et l’instabilité du marché de l’art en Algérie. Un secteur mieux structuré permettrait de faire circuler les œuvres, de libérer les ateliers pour de nouvelles recherches et d’enrichir l’histoire des arts visuels de l’Algérie.
- Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous lancer dans le monde de l’art ?
Petite, il y avait beaucoup d’images chez nous. Un butin de guerre, des cadres accrochés aux murs, des reproductions d’œuvres d’artistes célèbres, des albums d’anciennes photographies d’Algérie et d’ailleurs. Toutes ces images m’interpellaient profondément. Je pouvais les contempler pendant de longues heures. Je ne restais jamais inerte devant elles : elles me transportaient et nourrissaient mon imaginaire. En réponse à cette fascination, j’ai d’abord eu envie de les reproduire, comme pour me prouver qu’il m’était, moi aussi, possible d’accéder à cet univers. Je montrais mes dessins autour de moi, à ma famille, qui a rapidement commencé à me demander de dessiner ceci ou cela. Puis, un jour, quelqu’un m’a dit : «Pourquoi ne fais-tu pas les Beaux-arts ?» Je ne savais même pas ce que c’était. Je n’aurais jamais imaginé que l’on puisse faire des études d’art ni même en faire un métier. Je me suis alors engagée dans un cursus de quatre années à l’Ecole nationale des beaux-arts d’Alger, où je me suis spécialisée en céramique. A l’ouverture de l’Ecole supérieure des beaux-arts, je me suis de nouveau lancée dans un second cursus de quatre années, cette fois à l’atelier de Denis Martinez, afin de me spécialiser en peinture. Depuis les années 1980, je poursuis ce chemin avec la même passion. En tant qu’artiste plasticienne, je suis présente sur la scène culturelle nationale et internationale, où je développe une démarche artistique nourrie par la mémoire, le patrimoine, la poésie et une quête constante de liberté créatrice.
- Comment sélectionnez-vous la matière et les supports que vous travaillez ?
J’aime explorer tous les médiums. Cependant, faute d’un espace de travail adapté et d’un atelier où je pourrais m’exprimer librement, je me limite aujourd’hui aux supports classiques, en deux dimensions : la toile et le papier, sans dépasser certains formats. Cette contrainte nourrit une véritable frustration lorsque l’envie me prend de modeler la terre, de réaliser des sculptures en argile ou d’expérimenter d’autres matériaux. De même, j’aspire souvent à peindre sur de très grands formats, afin que l’œuvre puisse dialoguer avec l’espace et offrir au spectateur une véritable expérience d’immersion. Ce manque de conditions propices à la création et à l’épanouissement artistique est parfois décourageant, d’autant plus qu’il s’ajoute à l’absence d’un marché de l’art stable et structuré. Un tel marché permettrait pourtant aux artistes de libérer leurs ateliers, de céder la place à de nouvelles réalisations et d’élargir le champ de la recherche et de l’expérimentation. Il contribuerait ainsi à écrire, dans toute sa richesse et sa diversité, l’histoire des arts visuels en Algérie.
- Quand considérez-vous qu’une œuvre est achevée ?
Parfois, lorsque j’entame une création, j’ai déjà une idée globale du sujet que je souhaite traiter. Mais en chemin, de nombreux éléments se transforment inévitablement et deviennent incontrôlables, car l’esprit ne possède jamais une image précise avant la naissance d’une nouvelle œuvre. Celle-ci vient souvent indépendamment de ma volonté. Créer est un acte mystique, où l’esprit, le geste et les sens entrent en symbiose et se trouvent intimement connectés pour matérialiser l’inconnu et l’impalpable. C’est un processus mystérieux, une expérience de transcendance où la matière prend subtilement forme et accède à l’existence. Tout le corps de l’artiste se livre alors à un ailleurs chargé de généreuses énergies. Ne demeurent que ses yeux, éveillés et témoins, qui accompagnent silencieusement le processus de cette naissance. Lorsque cette charge énergétique s’épuise, l’arrêt s’impose naturellement. Il n’est pourtant qu’une suspension, une étape cyclique avant qu’un nouvel élan ne reprenne son cours, ou jusqu’à ce que la saturation impose un arrêt, sans le retour d’aucune intervention. Cela dit, une œuvre n’est jamais véritablement achevée, elle demeure ouverte, vivante. Elle se métamorphose au gré des regards, des émotions et des souffles qui lui sont insufflés à travers le temps et l’espace. L’œuvre poursuit ainsi son existence bien au-delà de son accomplissement matériel, dans un dialogue incessant avec celles et ceux qui la rencontrent.
- De quoi parlent vos œuvres et quels messages cherchez-vous à transmettre ?
Les sociétés changent. Notre époque a adopté de nouvelles visions, de nouveaux usages et de nouvelles manières d’habiter le monde. Les mœurs ne sont plus celles d’autrefois. L’intimité s’exhibe désormais au quotidien, tandis que les regards sont trop souvent captés par ce qui scintille plutôt que par ce qui élève. Les principes et les valeurs semblent peu à peu s’effacer, et les esprits se trouvent absorbés par les préoccupations immédiates de leur siècle. Les écarts entre les couches sociales se creusent davantage, accentuant les distances entre les individus.
Dans cette équation complexe, préserver les valeurs, l’identité et la mémoire collective devient un équilibre fragile, constamment menacé. Souvent, lorsque je marche dans la ville, mes pensées défilent comme un film. Je réalise alors qu’autrefois, les images qui traversaient mon esprit étaient peuplées de tout ce que j’avais rencontré de beau : un livre qui m’avait marquée, un film qui m’avait émue, une mélodie dont le refrain continuait de résonner en moi. Mes pensées gravitaient naturellement autour d’une culture artistique que je prenais plaisir à nourrir et à renouveler. Aujourd’hui, mes promenades sont bien différentes. Elles se résument souvent à l’inventaire silencieux de tout ce qu’il me faut résoudre pour avancer. Cette transformation intérieure ne cesse de confirmer une conviction qui irrigue profondément mon travail : l’art adoucit les mœurs. Il insuffle une énergie positive, cultive le goût du beau, ravive les valeurs, nourrit les racines, enrichit l’identité et participe à la préservation du patrimoine. Il est une transmission saine, capable de rappeler à chacun ce qu’il y a de plus profondément humain.
A l’inverse, lorsqu’un être humain se nourrit exclusivement des maux de son époque, de l’individualisme, de la violence, des guerres et des multiples catastrophes qui façonnent notre quotidien, il finit inévitablement par refléter cette matière accumulée dans sa manière d’être et d’agir. Nous devenons, en partie, le miroir de ce qui nourrit notre esprit. Mon aspiration est simple, mais essentielle, offrir, à travers mon œuvre, un art qui soit un vecteur d’amour, de paix et d’acquis utiles. Un art qui ne se contente pas de représenter le monde, mais qui contribue à le rendre plus habitable, en rappelant la beauté de notre héritage commun et la force des valeurs qui fondent notre humanité.
- Quels artistes ou courants vous inspirent le plus au quotidien ?
Tout ce qu’un artiste crée m’inspire, depuis l’artiste préhistorique, avec les traces de ses peintures rupestres et de ses gravures, jusqu’à nos jours, où l’art contemporain se déploie à travers ses créations éphémères, ses ready-made, ses œuvres conceptuelles et son recours aux nouvelles technologies. Tout ce qui est juste, signifiant, porteur de sens et d’esthétique, tout ce qui s’appuie sur une morale, une philosophie, une histoire sublimée ou une idée profondément incarnée, peut devenir un signe, une étincelle capable d’ouvrir de nouveaux horizons de recherche et d’explorer de nouveaux territoires visuels. A l’Ecole des beaux-arts, nous suivions un enseignement consacré à l’histoire de l’art, grâce auquel j’ai découvert l’immense richesse du patrimoine artistique universel et les créateurs qui l’ont façonné. Cette découverte demeure fascinante ; elle nourrit sans cesse ma curiosité, éveille mes sens et enrichit mon regard. Pourtant, au cœur de ce florilège d’inventions et d’une créativité presque infinie, l’art algérien conserve une place privilégiée. Il me touche plus intimement. Il éveille en moi un profond sentiment d’appartenance, interpelle ma sensibilité et rend ma pensée plus attentive. Ma force créatrice demeure fidèle à celles et ceux qui m’ont frayé le chemin, à mes prédécesseurs. Poursuivre leur héritage n’est pas seulement un hommage : c’est un engagement essentiel, une manière de construire dans la continuité, de prolonger leur élan tout en y inscrivant ma propre voix.
- Si vous regardez en arrière, comment décririez-vous le chemin parcouru par votre style ?
Avec l’assiduité, par la présence ininterrompue de mon œuvre sur la scène culturelle nationale et internationale, par un travail constant, et grâce à l’empreinte singulière d’une démarche nourrie de ma personnalité, façonnée dans un environnement fertile et propice à son épanouissement, mon langage artistique s’est progressivement affirmé. Ma destinée d’artiste, tout comme l’aura de mes racines, de mon histoire et de leur mysticisme, a toujours déjoué les chemins de l’égarement et éviter toutes imprévisibles déviations. Au fil des années, avec toutes les traversées de résilience contre vents et marées, ma touche artistique a trouvé la force de forger sa propre existence et de consolider les fondements qui l’animent. Ce constat est loin d’être narcissique. Il est le fruit de l’intérêt sincère que de nombreuses âmes sensibles portent à mon œuvre, ayant su en percevoir la singularité, le langage et le message. Au bout du compte, l’écriture, les traces laissées et les témoignages d’une existence ne peuvent véritablement rendre compte du parcours d’une vie que grâce à ces veilleurs de la transmission, porteurs de valeurs essentielles, qui les incarnent avec conviction, intelligence et savoir-faire. A travers l’histoire de résistance de mon pays et sa quête incessante de liberté et de dignité, j’ai, à ma manière, porté le flambeau de celles et ceux qui nous ont légué cet héritage, fondé sur l’authenticité de notre identité et la fidélité à nos racines. Aujourd’hui, ma plus grande fierté est d’être honorée par un public sensible à l’art, qui, avec une générosité profondément émouvante, m’a attribué un titre auquel je mesure toute la responsabilité et tout l’honneur qu’il représente : «L’héritière de Baya».
- Quelle est votre plus grande difficulté artistique ou professionnelle en ce moment ?
Ma difficulté est loin de concerner ma muse. Le potentiel et l’énergie créatrice, Dieu merci, demeurent toujours actifs, disponibles et prêts à l’œuvre. Cet apprivoisement de la création ne demande qu’à atteindre son noyau, ce cœur vivant qui met en mouvement la mécanique des émotions et des idées, qui capte l’essence de l’expression, nourrit le dialogue et révèle les multiples formes de communication qu’il véhicule. Ma difficulté se situe davantage sur le plan logistique, là où l’art exige un accompagnement sérieux et concret, des moyens matériels, et un apport humain et spirituel, ainsi que des relais médiatiques capables de lui offrir la visibilité, la reconnaissance et la pérennité qu’il mérite. Disposer d’un atelier d’artiste constitue également une priorité. Il est ce laboratoire d’expérimentation où toutes les audaces de la création deviennent possibles, où chaque geste, chaque mouvement et chaque liberté trouvent naturellement leur place. C’est un espace essentiel à l’épanouissement de la créativité, mais aussi un point d’ancrage, une adresse permanente où l’artiste construit son univers, façonne son œuvre et lui donne pleinement corps. Créer ne relève pas seulement de l’inspiration ; cela exige aussi un environnement propice, des conditions de travail dignes et des ressources permettant à l’œuvre de naître, de mûrir, de rencontrer son public et de traverser le temps. Une œuvre d’art authentique ne doit pas demeurer figée dans un coin poussiéreux. Elle est destinée au mouvement, à la circulation, au dialogue permanent avec les regards et les consciences. Elle doit continuer à respirer, portée par celles et ceux qui favorisent sa transmission, sa diffusion et son rayonnement. C’est par une volonté à la fois individuelle et politique que le statut de l’artiste peut véritablement s’établir, s’imposer et s’épanouir. Cette volonté doit s’incarner dans un écosystème nourricier où un marché de l’art stable, régulier et pérenne permet aux créateurs d’avancer sereinement, de produire sans interruption et de vivre dignement de leur travail. Car l’art ne génère pas uniquement une richesse économique ; il produit une richesse essentielle, indispensable à l’esprit, aux sens, à l’âme et à la mémoire collective d’une société.
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