Corps prescrits

Par Ahmed Farrah•4 min de lecture
Brifa
Corps prescrits
Résumé IA

En Afrique de l'Est, la rondeur féminine est valorisée comme signe de vitalité, poussant des femmes à consommer des produits non réglementés pour grossir malgré les risques sanitaires.

En Algérie, l'idéal inverse prévaut : corps mince, tonique et discipliné, entretenu par le sport, le comptage calorique et l'influence des réseaux sociaux.

Ces deux normes opposées révèlent une même contrainte sociale où le corps féminin doit sans cesse se transformer — par ajout ou par soustraction — pour être reconnu.

Au-delà de l'esthétique, c'est la difficulté universelle d'habiter un corps qui n'aurait rien à prouver qui unit ces expériences symétriques.

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Le Quotidien d'Oran

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À Mogadiscio, à Garowe ou dans les villes poussiéreuses du nord-est kényan, la beauté a le poids des choses pleines. Elle se mesure à la rondeur d’un visage, à la générosité des hanches, à cette promesse de vie que les formes semblent contenir. Être mince, ici, n’est pas toujours un idéal : c’est parfois une inquiétude, une suspicion, presque une maladie. Alors, dans l’ombre des officines et des étals improvisés, circulent des sirops, des comprimés, des poudres sans visage. Ils promettent ce que la nature n’offre pas assez vite : épaissir la chair, remplir les traits, donner au corps cette densité attendue.

Mais ces promesses ont un revers silencieux. Les corps gonflent d’eau plus que de force, se transforment sous l’effet de molécules détournées, absorbent des substances dont ils ignorent la langue. Et pourtant, le geste persiste, répété, presque ritualisé : il ne s’agit pas seulement de plaire, mais d’entrer dans l’ordre du visible, d’échapper à la marge.

À cette quête des formes s’ajoute une autre, plus diffuse encore : celle de la lumière. Éclaircir la peau, effacer l’ombre, tendre vers une clarté valorisée. Les crèmes promettent une peau plus uniforme, plus « pure », mais souvent au prix d’une lente altération. Le visage s’affine, parfois malgré lui, comme si la matière même du corps se retirait. Alors on compense : à la perte de volume répond l’ingestion de produits censés le restituer. Le corps devient un terrain d’ajustement permanent, pris dans un cycle où chaque correction en appelle une autre.

Plus au nord, de l’autre côté de la Méditerranée, le récit change de direction mais non de logique. En Algérie, dans les salles de sport d’Alger, d’Oran ou de Sid Bel-Abbes, d’autres corps s’écrivent — plus secs, plus tendus, plus disciplinés. Ici, la rondeur n’est plus promesse, mais excès. Il faut la réduire, la contenir, la maîtriser.

Les jeunes femmes courent, soulèvent, comptent les calories, ajustent les apports, sculptent leur silhouette comme on polit une forme. Les réseaux sociaux diffusent des images de corps calibrés, lisses, presque abstraits dans leur perfection répétée. La norme ne dit pas son nom, mais elle agit avec constance : être mince, mais pas fragile ; tonique, mais sans excès ; naturelle, mais travaillée.

Ce qui se joue alors, des deux côtés, dépasse la simple question esthétique. À l’est du continent africain comme sur ses rivages méditerranéens, le corps féminin est sommé de correspondre. Les directions diffèrent — grossir ici, maigrir là — mais la contrainte demeure, insistante, souvent intériorisée.

Il y a dans cette symétrie inversée quelque chose de troublant. Comme si le monde, dans sa diversité apparente, répétait une même injonction sous des formes opposées : transformer son corps pour être reconnu. Dans un cas, on absorbe pour ajouter ; dans l’autre, on retranche pour s’ajuster. Mais toujours, le corps devient projet, chantier, parfois épreuve.

Et peut-être est-ce là le point commun le plus discret et le plus profond : la difficulté, partout, à habiter un corps qui n’aurait rien à prouver.

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