Compétitivité et investissement social
L'article analyse comment l'investissement social, désormais étendu aux agents non-humains comme l'IA, est devenu le levier central de la compétitivité nationale dans la pensée occidentale.
L'Europe mise sur un État-providence keynésien investissant dans le capital humain par redistribution, tandis que la Chine crée les conditions pour que la société s'auto-investisse dans la compétition via l'épargne et l'exportation.
L'investissement social n'est donc pas un concept universel mais un mot-valise masquant deux stratégies antagonistes : dépense publique socialisée d'un côté, investissement privé et infrastructurel de l'autre.
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Le Quotidien d'Oran
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Sa vie est investie de nombreux autres êtres qu’humains qu’elle s’est appropriés. Comment est réparti son effort ? Comment l’ensemble de ses investissements font-ils corps, sa force ou sa faiblesse ? Que faut-il entendre donc par « investissement social » ? Toutes les sociétés ne sont pas dotées de la même manière, ne font pas la même chose de leur argent, de leur temps et de leur vie. Quels rapports établissent-elles entre ce qui les compose dans leur compétition et face changements de la vie matérielle?
À l’époque où la technologie consistait en simples outils, l’on pouvait distinguer distinctement deux étages de la vie, un de la vie matérielle et un autre de la vie sociale, on pouvait se représenter la société n’être composée que de citoyens humains, bien que vie sociale et vie animale pouvaient être encore suffisamment intriquée. Ce n’est qu’avec la citoyenneté des êtres parlants que s’instaure la séparation des sociétés, ainsi que celles entre humains et autres qu’humains. Cette séparation est encore activée par l’organisation sociale et politique malgré une plus grande intrication des humains et des non-humains. Des automates et de nombreux êtres vivants partagent désormais la vie de la société humaine. L’investissement social comprend désormais une part considérable d’êtres autres qu’humains que les sociétés ont tendance à privilégier dans leur compétition. De plus, l’agentivité cesse d’être une caractéristique humaine. « Pendant près de deux millénaires, les sociétés occidentales ont construit leur droit autour d’une idée simple : une action est d’abord le produit d’une volonté. …
L’émergence des agents d’intelligence artificielle (IA) nous oblige aujourd’hui à interroger cette évidence. … Une machine peut produire un comportement que le droit qualifierait d’« illicite » sans nourrir la moindre intention.»[1]On ne peut plus dénier aux autres êtres qu’humains le caractère d’agent, ainsi un virus affecte, un pont transporte, etc. Les choses ne parlent pas, mais agissent, lient et sont liées.
Ce qui n’est pas sans conséquence sur l’articulation des rapports sociaux étant donné l’importance que la société accorde à chacune des composantes et de ce que le rendement de son investissement en obtient.
Compétitivité et capital humain
Dans les littératures économique et politique occidentales, les termes de «compétitivité» et «d’investissement social» sont désormais étroitement liés. Cette association marque un changement de paradigme fondamental : on voudrait passer d’une vision de la politique sociale comme un « fardeau » ou un « coût » économique à celle d’un « investissement social » susceptible de générer des rendements économiques. Il s’agit comme de transformer une force devenue faiblesse, pour ne pas être emportée par cette faiblesse et lui trouver une force qui doit être gagnée.
Car elle constituait une force de l’État-providence : la protection sociale au service de l’économie constituait une partie de la politique de la demande. Il faudra donc armer les droits sociaux qui sont menacés.
La littérature construit ce lien principalement à travers l’investissement dans le capital humain. Les politiques d’investissement social (éducation, formation professionnelle, développement de la petite enfance) visent à améliorer la qualité de la main-d’œuvre, c’est-à-dire le «capital humain».
L’essor du paradigme de l’investissement social répond directement au fait que, dans l’économie de la connaissance, la compétitivité d’un pays dépend de plus en plus des compétences, de la capacité d’innovation et d’adaptation de sa force de travail. Investir dans les personnes est vu comme fondamental pour stimuler la productivité et l’innovation.
Il répond aussi directement aux pressions concurrentielles économiques liées à la mondialisation. Face à la mobilité mondiale des capitaux et des technologies, les nations sont perçues comme devant maintenir leur « compétitivité institutionnelle » et améliorer les compétences de leur main-d’œuvre.
La compétitivité dépend de l’investissement social, cela est désormais acquis dans la pensée occidentale. Il reste que derrière la notion d’investissement social des stratégies différentes peuvent être à l’œuvre.
En Europe, on entend par investissement social investissement public dans le social, le social étant entendu comme éducation, santé et formation, et non comme investissement de la société dans le social. La redistribution est toujours à l’œuvre et suppose la permanence d’une certaine croissance. En Chine l’investissement public n’est pas dans le social entendu comme éducation, santé et formation, mais dans les conditions de l’investissement de la société dans le social. Action directe ici, indirecte là. Il y a une différence entre l’État providence qui investit dans la compétitivité sociale dans une démarche top-down (croissance-redistribution-investissement public-compétitivité) et l’État chinois qui dispose la société dans son ensemble à s’investir dans la compétitivité (croissance-investissement social + investissement public-compétitivité). L’État chinois implémente les conditions d’un fort investissement de la société dans la compétition sociale afin que la société développe de fortes dispositions à la compétition. Il n’investit pas dans la compétitivité, mais dans les conditions de la compétition.
On est dans l’État-providence dans un cas qui s’appuie sur une redistribution des résultats de la croissance, dans un autre, on est dans un État qui ne sépare pas croissance et redistribution pour devoir ensuite les réunir. L’État chinois associe croissance et redistribution, la redistribution consistant en une distribution des conditions de la compétition dans les termes de la stratégie retenue.
Le contenu de l’investissement public est différent dans les deux cas, l’un va à des facteurs de la compétition, l’autre va aux conditions de la compétition. L’un est soumis au modèle mécanique de la concurrence pure et parfaite, l’autre pas. De ces comportements sociaux et étatiques, il résulte des sociétés dont les unes sont marquées par une forte propension à la consommation et à la redistribution, et dans d’autres, caractérisées par une forte propension à épargner et à exporter.
En Europe, l’investissement social est une dépense publique directe adossée à une logique keynésienne et redistributive.
L’idée est que l’État, par son action, produit de la compétitivité en « fabriquant » du capital humain et en soutenant la demande.
En Chine, l’État ne se perçoit pas comme un acteur direct de l’investissement social au sens occidental, mais comme l’architecte de la compétition. En Asie de l’Est, on parle d’un État développementaliste, il ne se contente pas de planifier, il crée les conditions environnementales pour que la société, d’elle-même, développe de fortes dispositions compétitives.
Face à cet environnement compétitif et à un investissement public limité dans les secteurs sociaux (protection sociale limitée, éducation supérieure coûteuse), les ménages chinois adoptent une forte propension à épargner et la société une forte propension à l’exportation en congruence avec sa faible propension à consommer. L’investissement et l’exportation sont alors les moteurs de la croissance, la faiblesse relative de la consommation intérieure permettant de maintenir des coûts de production bas pour conquérir les marchés extérieurs.
L’investissement social n’est donc pas un concept universel. C’est un mot-valise qui cache deux stratégies opposées.
L’un est une dépense de fonctionnement socialisée (Europe), l’autre est un investissement privé de la société et un investissement public dans une infrastructure compétitive (Chine).
De la fin de l’histoire à la fin de l’hégémonie occidentale
Mais en vérité une politique sociale comme tout investissement est toujours marquée de ces deux dimensions coût/bénéfice. Elle devient coût économique quand la consommation et l’exportation ne sont plus des moteurs de la croissance, quand la dépense de consommation ne soutient plus l’investissement productif, quand la propension à consommer se transforme en propension à importer. La politique de redistribution qui n’est plus soutenue par la croissance devient une charge. La domination de l’un des aspects charge sociale (coût) ou investissement économique (bénéfice) dépend de la performance du système, de sa capacité à transformer du social en économique. Dans un premier temps, la performance du système faisait de la redistribution une incitation à consommer pour soutenir la croissance, dans un deuxième temps cette incitation à consommer se transformant en incitation à importer entame la performance du système. C’est que dans le premier temps une surproduction (une balance commerciale excédentaire) autorisait une redistribution, alors que le second temps ne disposait plus de cet excédent.
Transformer une chose en son contraire, une faiblesse en force, une charge en un bénéfice n’est pas ce que peuvent réussir particulièrement des sociétés victimes d’un vieillissement de la population et d’une polarisation du marché du travail. Les charges sociales augmentent et la compétitivité ne concerne qu’une faible partie de la force de travail. Le contexte ne permet pas une telle transformation.
Au moment où le monde occidental croyait avoir gagné la guerre idéologique, se reposant comme sur ses lauriers, il se rend compte qu’il a perdu sa compétitivité. De par sa propension à consommer, sa propension à exporter s’est retournée en propension à importer. Pourra-t-il retrouver une propension à investir qui puisse transformer les conditions de la compétition ? L’État-providence défié par l’État développementaliste est en jeu.
Investissement social et système social
En comparant deux systèmes, celui européen et celui de l’Asie de l’Est, on peut distinguer deux définitions différentes de l’investissement social. Une première qui confond investissement social et investissement public dans les secteurs sociaux.
Une seconde qui associe investissement dans le social et investissement privé dans les secteurs sociaux. Ces deux définitions relèvent de deux États différents : la première de l’État providence de type occidental, la seconde de l’État développemental de type est asiatique[2]. Mais pourquoi dans l’État-providence l’ « investissement social » est-il public et confondu avec l’investissement dans le social alors que dans l’État développementaliste l’investissement dans le social, distinct de l’investissement social, est-il privé ? La réponse apportée jusqu’ici est que le premier investit dans la compétitivité des personnes, le capital humain, et le second dans les conditions de la compétitivité. La compétitivité sociale ne met pas en cause la seule forme du capital humain, mais la compétitivité de la société dans son ensemble, dans sa manière d’investir son temps, son argent et sa vie, et dans la manière dont tout cela lui permet de progresser dans l’investissement.
Arrivé là, il faut se garder d’enfermer la définition de l’investissement social dans une définition limitée de la compétition. Il faut distinguer la compétition entre puissances productives et la compétition entre sociétés. La seule puissance productive ne suffit pas à faire la différence dans la compétition entre les sociétés.
Dans les systèmes sociaux et politiques, l’investissement de la société dans la production est matériel et immatériel, celui immatériel consiste en un investissement d’une énergie sociale et d’un savoir dans la production. Cette énergie sociale est une partie de l’énergie que la société engage dans la compétition. Si une société ne dispose que d’une faible énergie à investir dans la compétition, celle qu’elle pourra accorder à la production en sera affectée. Si une société n’a pas l’énergie sociale pour se défaire d’une production qui n’est plus soutenable, elle ne pourra pas disposer de l’énergie nécessaire au développement d’une nouvelle production.
Il nous faut distinguer donc énergie investie dans la production et énergie investie dans la compétition.
La différence de l’énergie sociale mise dans la compétition de celle mise dans la production se manifeste dans l’énergie mise dans le savoir, savoir-être et savoir-faire. L’énergie sociale mise à s’adapter aux transformations de la vie matérielle et des conditions de la compétition. La société est dans la vie matérielle, ses transformations, elle s’adapte et configure ce qui lui est donné de pouvoir sur la compétition et la vie matérielle. La séparation de la société et de l’économie dans les sociétés libérales explique la faible implication de l’énergie sociale mise dans la compétition par la société dans celle de la production. Cela se manifeste dans une dégradation du capital social[3]. Dans la société capitaliste caractérisée par une séparation du travail et du capital et une classe capitaliste héréditaire, on peut dire que l’intensité de cette énergie sociale est mesurée dans celle de l’exploitation de la force de travail. L’antagonisme du capital et du travail que tente de colmater le nationalisme mine l’implication de la société dans la production du fait de la soumission de la compétition à la reproduction de classes. On peut constater dans la conjoncture mondiale actuelle une certaine impuissance occidentale de la puissance productive qui se traduit par une crise de l’État providence. Le travail s’attache à la consommation et le capital se détourne de la production vers la spéculation financière.
Investissement social et taux d’investissement matériel
Les puissances occidentales reprochent à la Chine de déséquilibrer les rapports mondiaux en investissant dans la surproduction et en freinant la consommation. Elles lui reprochent de faire ce qu’elles ont fait avant de substituer au moteur de l’exploitation de leur force de travail celui de la consommation mondiale. C’est leur surproduction qui a détruit la production des anciens pays colonisés. C’est par leur surproduction qu’elles ont ensuite dominé la production mondiale.
Ce n’est qu’ensuite que leur compétition procédant à des délocalisations de la production a conduit à la délocalisation des chaînes de valeur. Parce qu’elles n’ont pas vu que la compétitivité des sociétés qui ont accueilli ces délocalisations de la production pouvait transformer ces délocalisations de la production en délocalisation des chaînes de valeur. C’est leur compétitivité sociale qui a conduit à une imitation innovante lors des délocalisations. Le capital financier et le capital humain occidental ont perdu leur domination sur les chaînes de valeur mondiales. La Chine surproduit pour élargir la base de son apprentissage, de son incorporation du savoir-faire mondial, accélérer son assimilation, et se donner les conditions de l’innovation.
Pour préserver la supériorité de sa puissance productive, l’Occident a substitué au moteur de l’exploitation de la force de travail occidentale celui de la consommation occidentale. Maintenant que la propension occidentale à consommer est devenue une propension à importer avec les délocalisations et la montée en puissance de l’innovation non occidentale, l’on peut se demander si à l’avenir, la consommation peut rester un moteur de la croissance.
Les besoins en investissements face à la crise climatique exigent de nouvelles propensions sociales auxquelles les habitudes sociales résistent.
L’intérêt à brève échéance des puissances occidentales à réduire la pression de la compétition chinoise est évident.
Elles lui reprochent ses subventions à la production, son taux de change sous-évalué et la faiblesse de son système de protection sociale. Le potentiel de consommation de la Chine est réel, mais la Chine a-t-elle intérêt à faire de la consommation le moteur de sa croissance si son objectif est d’accroitre sa part dans la production mondiale et si la tendance mondiale est à la contraction du pouvoir d’achat des pays riches ? L’heure pour la Chine, les pays émergents et les pays riches, est-elle à la consommation ? Quand on parle d’investissement social d’un point de vue économique, on devrait donc d’abord prendre en compte la propension des sociétés à investir dans la production. Autrement dit, leur préférence à différer leur consommation.
L’Occident a vécu sur le mythe d’une croissance infinie du pouvoir d’achat, il a fait de la consommation le moteur de sa croissance. Il a investi pour lui-même en même temps que d’autres investissaient dans la production pour sa consommation. Investissement dans le progrès technologique et désinvestissement dans la production. La Chine étend sa production, s’incorpore le progrès technologique américain pendant que le progrès technologique perd sa base productive en Occident.
Le moteur de l’investissement se dissocie du moteur de la consommation. L’investissement financier, de spéculatif, s’est détourné de l’investissement productif au lieu de le soutenir. Les pays émergents doivent développer une propension à investir dans la production afin de transformer la structure mondiale de la production, mais surtout parce qu’investir dans la production est la condition nécessaire pour investir dans le savoir. Produire pour apprendre et non pour s’attacher à une consommation, l’avenir de la production étant incertain.
L’occident croyait tenir la structure mondiale de la production et ses chaînes de valeur sous la domination du capital financier et du progrès technologique.
Il a accepté une délocalisation de sa production en Asie de l’Est pour combattre le communisme et accroitre son pouvoir d’achat. Mais l’Asie de l’Est s’est soustraite de la domination du capital financier occidental et a développé ses formes de capitaux. La structure de la production mondiale est entrée dans une nouvelle dynamique, elle s’est trouvée nouvellement répartie et met en cause l’ancienne hiérarchie des capitaux, l’hégémonie occidentale comme domination du capital financier occidental sur les autres formes de capitaux.
Il faut relever du point de vue du primat du savoir sur la production que la propension à investir dans la production, pouvant impliquer une nouvelle répartition de la production, ne conduit pas nécessairement à une modification durable de la structure de la production mondiale et de ses chaînes de valeur. Les stratégies d’import-substitution peuvent laisser les autres formes de capitaux sous la domination du capital financier occidental qui peut les déplacer à loisir comme l’a révélé la crise financière asiatique de 1998. Or dans quel sens la structure mondiale de la production est-elle en train de se transformer ? Pour l’heure, dans la répartition de la production mondiale et de ses chaînes de valeur. La nouvelle répartition de la production mondiale s’accompagne d’un déplacement des centres de gravité de la production et de ses chaînes de valeur.
Rupture des anciennes chaînes de valeur et formation de nouvelles chaînes autour des nouveaux centres de gravité. Mais comment évolueront cette structure et ses chaînes de valeur dans quelques décennies, l’incertitude est reine. Investir dans la production, que l’on ne séparera pas de la production de la nature, pour apprendre à faire et à être dans la nature, est la seule alternative. Ce faisant, je suis, nous sommes.
Investissement social et accumulation culturelle
Dans le cours de la production de la vie matérielle, un processus de production est un processus de destruction créatrice. Il est processus de destruction d’un ancien processus et création d’un nouveau processus de production. Le nouveau processus peut-être le résultat d’une accumulation du savoir.
Dans le système colonial, il y a destruction d’un processus de production indigène par un processus de production colonial, destruction d’une production et d’un savoir-faire indigène et une prolétarisation de la société. La société colonisée n’accumule pas de savoir, elle ne s’incorpore pas un savoir au travers de son activité de production. Dans le système postcolonial, la société imite la production étrangère, mais a des difficultés à s’incorporer le savoir-faire incorporé dans la production imitée parce qu’il n’y a pas de processus d’accumulation du savoir qui s’enclenche pour se l’assimiler.
On peut distinguer dans la propension à investir dans la production une tension entre deux tendances contraires. Une première tendance où l’on produit plus pour consommer que pour apprendre à faire. La production est production de consommation. La consommation est pure consommation de la production, production d’un savoir-être dépourvu de savoir-faire. Être aliéné, ce faisant on désapprend sans apprendre. On importe des machines pour leur production, on épargne et diffère la consommation pour importer des machines et maximiser la consommation. Le plan de la consommation surdétermine celui de la production, la production n’a pas d’unité, elle est fragmentée. Production naturelle et production sociale sont dissociées. La consommation est destruction et non création de savoir-faire.
La production a une histoire, elle a un passé qui se prolonge dans un avenir. Sur quelle base une société dont la production n’a pas d’histoire et de passé peut-elle accumuler ?
Une seconde tendance où l’on produit moins pour consommer que pour apprendre à faire. La production est production de production, production de savoir-faire et non pas pure consommation. Autrement dit, la consommation est consommation productive de savoir-faire, elle est incorporation de savoir-faire par la société, elle n’est pas pure consommation... En vérité, il n’y a pas de pure consommation, il y a une consommation qui rend plus fort, plus puissant et une autre qui rend moins puissant et même malade. La destruction de la production est création et destruction de savoir-être et de savoir-faire. Dans la destruction créatrice, la destruction peut l’emporter sur la création, un aspect pouvant l’emporter sur l’autre.
Dans la première tendance, on s’attachait à la puissance productive matérielle et son pouvoir d’achat, à l’aspect visible de la puissance productive, dans la seconde à la puissance productive immatérielle, à son aspect invisible. Dans la première, la production est sans sujet, sans producteur collectif qui accumule le savoir-faire. Elle est prolétarisation de la société.
Le processus de destruction créatrice dans la seconde tendance est processus d’accumulation culturelle, il engendre une société apprenante qui s’incorpore le savoir-faire et le transforme. Dans le long cours de la vie matérielle, c’est l’accumulation culturelle qui accompagne les grandes transformations de la vie matérielle[4]. Les conditions de production changent, elles ne sont que partiellement du ressort d’une société. L’accumulation du savoir pertinent si.
Une société peut accumuler des richesses matérielles sans avoir de prise sur cette accumulation parce que ne connaissant pas de processus d’accumulation culturelle. Elle peut produire en imitant d’autres sociétés sans pouvoir accumuler de savoirs (savoir-être et savoir-faire). Il suffit qu’il n’y ait pas accumulation significative du savoir et/ou qu’il n’y ait pas transmission du savoir accumulé d’une génération à une autre. Une société qui privilégie la consommation à l’éducation, fait donc preuve d’une faible propension à différer sa consommation, se caractérise par une faible propension à accumuler du savoir. Si s’ajoute une discontinuité de l’expérience sociale qui rend la transmission du savoir accumulé difficile, il n’y aura pas accumulation culturelle, mais prolétarisation de la société. Séparation du producteur et du savoir.
On comprend mieux pourquoi la Chine ne fait pas de la consommation son moteur de la croissance. Pour la Chine, l’histoire est accumulation culturelle et non accumulation matérielle[5]. Dans sa longue histoire, préserver son savoir-faire et son savoir-être a préservé sa civilisation des destructions matérielles. Et ne pas renouveler son savoir-faire et son savoir-être, cesser d’accumuler, a occasionné ses humiliations.
Accumuler des richesses dépend des circonstances, accumuler du savoir-faire donne la capacité de les développer en temps voulu. Le souci est de mieux faire, produire des richesses matérielles n’en est que le moyen. Apprendre de l’Occident et mieux faire que lui. Avec une telle disposition d’esprit, le résultat de la compétition est comme prédéterminé. La Chine se compare à l’Occident pour faire mieux que lui, l’Occident refuse de se comparer à la Chine, il s’érige toujours en modèle, jusqu’à quand le pourra-t-il ?
En s’intéressant aux conditions de la compétition, la Chine développe en son sein une compétition qui ne peut avoir nulle part ailleurs son pareil. Ensuite de son savoir accumulé, elle propose à la consommation du monde sa production, puis le monde moins en quête de consommation que de savoir-faire, elle exportera son savoir-faire et son savoir-être. La Chine devra sa centralité au monde de par son accumulation culturelle, par sa constitution en centre de gravité de l’accumulation culturelle mondiale.
Ce n’est donc pas le déplacement des centres de gravité de la production mondiale qui importe le plus pour les sociétés de l’Est asiatique et même pour l’Occident qui voulait en faire son atelier, mais les processus d’accumulation culturelle qui survivent aux processus de transformation de la vie matérielle.
Le déplacement des centres de gravité de la vie matérielle n’est que conséquent. La vie matérielle est soumise à la permanence du changement, le savoir est soumis à la loi de l’accumulation et de la désaccumulation. Ce qui compte c’est ce qui reste de l’investissement dans la production matérielle, et non la production matérielle elle-même, c’est ce qui va permettre de faire corps social à nouveau avec une vie matérielle soumise à la loi du changement.
Le changement dans les modes de production que va impliquer la crise climatique appellera une transformation des structures sociales et un autre investissement d’elle-même de la société. Le véritable investissement social est celui par lequel une société s’investit dans une structure et son évolution. Un attachement à une certaine production et consommation constituera un obstacle à une telle transformation. Face au changement, seule une société pouvant se départir d’un type de production pour un autre et comptant sur son savoir-faire et son savoir-être pour faire corps avec la nouvelle vie matérielle sera en mesure de préserver sa cohésion. Une structure sociale est performante et résiliente, parce qu’elle est adaptée aux conditions de la compétition et de la vie matérielle.
La crise climatique et les besoins des pays émergents vont affecter les conditions de la production. Les nouvelles conditions de production peuvent affecter les structures sociales. Pour ne pas subir leur transformation, la société devrait alors investir pour se transformer, transformer sa composition et les rapports entre ses composantes, transformer ses rapports avec le vivant et l’artificiel. Entre l’étage marchand et non marchand de l’économie un autre rapport que celui capitaliste d’extorsion de plus-value pourrait s’imposer. Tout se passe comme si ayant obtenu de la nature plus qu’on ne lui donnait, perturbant ainsi ses conditions de reproduction, les termes de l’échange s’inversaient : lui donner plus et en obtenir moins pour rétablir ses conditions de reproduction et en obtenir ce qui ne peut nous faire défaut. Lui donner pour obtenir d’elle ce qu’elle nous offrait de manière gratuite, mais n’offre plus. Comme s’il fallait désormais entrer autrement dans la production de la nature, l’aider à produire ce qu’elle ne produit plus, mais dont notre consommation ne peut se passer. Nous avons voulu soumettre la nature à l’industrie, le vivant au mécanique, il faut désormais soumettre le mécanique au vivant et entrer dans une économie politique adaptative[6].
En guise de conclusion
Les séparations de la société et de la nature, de la société et de l’économie, de l’État et du marché, sont des constructions de l’organisation sociale et politique. En vérité, la société est dans la nature et inversement, l’économie est dans la société et inversement. L’une ne subsume jamais complètement l’autre, même quand elle y est poussée[7]. L’humain ne subsume pas complètement le non humain et inversement. Le capitalisme par le marché aspire à subsumer la société et la nature dans l’économie, il aspire à tout transformer en marchandises.
Le paradigme conventionnel en économie politique traite généralement les systèmes sociaux vivants, complexes et adaptatifs comme des objets mécaniques. Cette approche a conduit les économistes politiques à simplifier à l’excès les processus sociaux vastes et complexes à l’aide de modèles mécaniques, voire à les ignorer complètement. Un système social n’est pas composé de pièces distinctes qui ne s’adaptent pas les unes aux autres, qui ne s’adaptent pas à l’environnement, il est composé de parties interconnectées qui s’adaptent constamment les unes aux autres et à l’environnement.[8] C’est la construction institutionnelle occidentale et les croyances qui la soutiennent, qui sont aujourd’hui en crise. Le monde n’est plus lisible par ses paradigmes. Économise et société, société et nature ne sont pas des séparations universelles. Elles sont des dichotomies occidentales qui, en faisant de la nature une image de l’industrie et de l’industrie une force géologique intrusive, engendre crises climatiques, sociales et économiques. Une société est un système vivant, complexe et adaptatif qui se compose d’humains et de non-humains (naturels et non-naturels) qui se complètent et/ou se substituent les uns aux autres. L’appropriation capitaliste tend à substituer des artefacts (autres qu’humains artificiels) aux vivants humains et naturels. Une société compétitive et résiliente adopte la combinaison de facteurs humains et non humains adéquate à la conjoncture pour préserver sa force et sa cohésion. Elle se développe en multipliant également et inégalement ses composants. L’Occident s’imaginait en sociétés souveraines, il découvre son impuissance face aux crises sociales et économiques, et avec la crise climatique une nature qui lui dispute la souveraineté. Persistant dans sa propension guerrière et ses velléités de contrôle, refusant d’apprendre et de s’adapter, il échoue à influencer son environnement.
Le processus occidental de différenciation (de modernisation) a séparé et articulé d’une certaine manière le social et l’économique, l’éducation, la santé et l’économie productive. L’histoire de la co-construction des marchés et des institutions est effacée dans la représentation du processus de différenciation. S’est substitué un idéal de société libérale que l’on a supposé universel.
C’est précisément dans le rapport non dichotomique du social et de l’économique qu’il faut penser leur différenciation ainsi que le rapport de la compétitivité et de l’investissement social. C’est dans le processus de différenciation des humains et des autres qu’humains, et leurs interactions, qu’il faut penser l’institutionnalisation des champs séparés. Séparés, mais solidaires d’une certaine manière. S’ils se désolidarisent dans un tel processus d’institutionnalisation, le processus de différenciation ne peut se reproduire et se développer. L’économique doit être dans le social, et inversement le social (la santé et l’éducation) dans l’économique, unité où ils se différencient, progressent simultanément et s’adaptent l’un à l’autre. Une compétence sociale ne devient capital humain, capital économique que si l’économie est déjà dans le social, pour que le social puisse se transformer en économique. La bonne santé, la bonne éducation deviennent alors capacités sociales et économiques. Il faut donc penser le social et l’économique dans la différenciation de leur indifférenciation, dans leur unité différence, afin que leur unité dynamique ne soit pas rompue. On peut alors penser l’investissement social dans l’investissement économique comme son ressort social, comme exploration et expérimentation de sa transformation économique. La société tendue par la compétition, apparait alors la compétitivité comme une disposition sociale structurée par un dispositif institutionnel et encouragée par des incitations. Dispositions sociales et dispositif institutionnel relevant d’un même système de croyances[9].
Nous avons voulu soutenir que le véritable investissement social est celui qu’investit une société dans son organisation sociale et politique. Une organisation sociale qui, pleine de l’énergie sociale, rend possible une accumulation culturelle. L’investissement social qui est réduit à un investissement public dans le social (le capital humain), est celui que peut effectuer un certain type d’organisation sociale et politique : l’État providence. Pour qu’un tel investissement puisse se transformer en compétitivité, autrement dit qu’il ait quelque effectivité, il faut que l’organisation sociale et politique puisse rendre possible une telle transformation. Or, on ne saurait en général réduire ni l’investissement social à un investissement public ni l’investissement social à un investissement dans le social. On ne saurait réduire une société qui s’investit à un investissement de la puissance publique dans la société. La société ne s’investit pas seulement dans le capital humain, mais dans différentes formes de capital et dans des conditions générales qui sont celles de la compétition sociale et de la vie matérielle. Elle y gagne ou elle y perd. La compétitivité est la qualité d’une société compétitive, soit de la qualité de ses dispositions à l’égard de la compétition, de la qualité de son organisation sociale et politique (dispositif institutionnel) et de la qualité de ses politiques (incitations). Les dispositions sociales étant confirmées ou infirmées par le dispositif institutionnel et les incitations.
Quant aux différentes formes de capital, elles sont des cristallisations de l’énergie sociale et du savoir-faire. On peut aussi dire que la compétitivité est le fait d’une structure sociale compétitive et résiliente dans une certaine vie matérielle. Structure sociale agencement d’une société composite[10]. La vie sociale n’est pas indépendante de la vie matérielle, elle fait corps dans la vie matérielle, autrement dit faisant faire corps commun à des humains et autres êtres qu’humains. Les êtres autres qu’humains n’étant pas dépourvus de la qualité d’agent. La compétitivité comme qualité d’une société compétitive s’exprime alors dans une disposition de l’esprit du corps social faisant juste corps dans une vie sociale et matérielle changeante et mêlant justement compétition et coopération.
Notes
2- Les spécialistes de la région font une place à part à l’État chinois dans ce type d’État. Nous n’avons pas besoin ici d’être plus précis.
3- Robert D. Putnam. Bowling alone: The Collapse and Revival of American Community. Simon & Schuster. 2000
4- Pour cette notion d’accumulation culturelle, se référer à l’ouvrage du sociologue français Bernard Lahire. Les structures fondamentales des sociétés humaines. La Découverte, Paris, 2023
5- Voir Pierre Ryckmans. The Chinese attitude towards the past. The Australian National University. 1986. « Ainsi, le passé, …, semble habiter le peuple plutôt que les briques et les pierres. Le passé chinois est à la fois spirituellement actif et physiquement invisible. » P. 2
https://babel.hathitrust.org/cgi/pt?id=mdp.39015017659833&seq=9
6- Yuen Yuen Ang. Adaptive Political Economy. Toward a New Paradigm. https://www.thepolicypractice.com/sites/default/files/2025-08/ssrn-4813107.pdf
7- La société rêvant de se rendre maîtresse de la nature.
8- Yuen Yuen Ang. Op. cit.
9- Voir Masahiko Aoki. Institutions as Cognitive Media between strategic interactions and individual beliefs.
10- Cette notion appliquée à la société marocaine par le sociologue Paul Pascon devrait être étendue à toutes les sociétés, dans le sens que toute société se compose d’humains et d’autres êtres que les humains.