Incendies : l’Algérie doit se préparer à un monde nouveau
Le changement climatique transforme les incendies en une menace permanente et croissante pour l’Algérie et l’ensemble du bassin méditerranéen, exigeant une adaptation nationale au-delà de la simple lutte saisonnière.
Les mégafeux récents en Europe montrent qu’ils peuvent paralyser routes, réseaux électriques, communications et sites stratégiques, faisant du risque incendie une question de sécurité nationale.
Une hiérarchie claire de protection doit être établie, privilégiant vies humaines, villages enclavés, infrastructures vitales, ressources en eau, patrimoine culturel, forêts anciennes et espèces menacées.
L’urbanisme dans les zones exposées doit être repensé pour réduire la vulnérabilité des agglomérations construites au contact direct de végétation inflammable.
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Le Quotidien d'Oran
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Ils survenaient pendant quelques semaines de grande chaleur, mobilisaient la Protection civile, détruisaient des forêts et des cultures, puis disparaissaient progressivement de l’actualité avec les premières pluies. Cette représentation n’est plus adaptée à la réalité qui se dessine.
Dans l’ensemble du bassin méditerranéen, les incendies deviennent plus fréquents, plus longs et parfois plus difficiles à maîtriser.
Les projections climatiques convergent vers une augmentation des vagues de chaleur, de la sécheresse des sols et des conditions météorologiques favorables à la propagation du feu. Le changement climatique n’allume pas directement les incendies, souvent provoqués par une activité humaine, un accident ou un acte volontaire. Mais il transforme plus facilement une étincelle ordinaire en catastrophe majeure. Notre pays doit donc apprendre à vivre avec le feu. Il ne s’agit plus d’affronter une saison difficile, mais un danger qui reviendra chaque année et qui deviendra plus violent à mesure que le climat se réchauffera.
Un phénomène désormais mondial
En France, en Espagne, au Portugal, en Italie et en Grèce, les épisodes récents ont montré que des feux peuvent progresser simultanément sur plusieurs fronts, menacer des agglomérations, interrompre des axes de transport et imposer l’évacuation de dizaines de milliers de personnes. Les autorités parlent désormais de mégafeux ou d’incendies du siècle pour décrire des événements que l’on n’a jamais vus auparavant et qui dépassent les capacités ordinaires de lutte.
En effet, certains incendies dégagent une telle quantité de chaleur qu’ils peuvent créer leurs propres mouvements atmosphériques. De véritables orages de feu peuvent alors produire de violentes rafales, modifier la direction des flammes et projeter des braises à grande distance. Le feu ne dépend alors plus seulement de la météo : il contribue lui-même à fabriquer des conditions favorables à sa propagation. Des incendies sont actuellement en cours au Canada et en Californie, et l’Australie a connu des épisodes comparables.Nos voisins tunisiens et libyens connaissent des épisodes combinant températures extrêmes, végétation desséchée, stress hydrique et départs de feu multiples.
Ailleurs, la transformation du climat prend d’autres formes. Le Japon connaît des journées caniculaires dépassant régulièrement les seuils autrefois considérés comme exceptionnels. La Chine, l’Inde et le Pakistan sont confrontés à des pluies torrentielles, à des inondations rapides et à des glissements de terrain. Dans certaines régions, la menace principale est le manque d’eau ; dans d’autres, c’est son arrivée brutale en quelques heures.
Ces événements ne sont pas identiques, mais ils racontent une histoire commune. Le climat du XXII” siècle soumet les territoires, les infrastructures, les systèmes de santé et les services de secours à des contraintes pour lesquelles ils n’ont pas toujours été conçus.
Dans ce contexte, notre pays n’est pas démuni. La mobilisation de la Protection civile, de l’Armée nationale populaire, des services forestiers, des collectivités locales et des citoyens montre que le pays possède une capacité importante de réaction.
Une grande majorité des foyers est souvent maîtrisée rapidement, malgré leur nombre et leur dispersion sur de nombreuses wilayas. Cette efficacité mérite d’être reconnue, mais elle ne peut constituer, à elle seule, une politique durable.
Même les meilleurs secours peuvent être débordés lorsque les départs de feu se multiplient, que les vents changent brutalement, que les températures restent élevées et que les flammes atteignent des zones habitées. Le défi ne consiste donc plus seulement à mieux éteindre. Il faut rendre les territoires moins vulnérables avant le premier départ de feu.
Un risque de sécurité nationale
Les incendies ne menacent plus seulement les arbres. L’expérience récente de plusieurs pays montre qu’un grand feu peut interrompre des routes, des voies ferrées, l’alimentation électrique, les communications, l’approvisionnement en eau, les activités industrielles et touristiques, et contraindre des dizaines de milliers de personnes à évacuer.
Autour de Bordeaux, en France, les incendies ont menacé non seulement des villages et des zones touristiques, mais aussi des infrastructures stratégiques liées à l’aéronautique, à la défense, aux missiles et à la recherche nucléaire. Des moyens exceptionnels ont été déployés pour protéger ces sites et créer des zones sans végétation combustible. Notre pays gagnerait à se poser les mêmes questions avant d’être confronté à une situation comparable.
Quels villages, quelles routes, quels barrages et quelles installations essentielles se trouvent au contact direct de zones fortement inflammables ? Lesquels risqueraient de devenir inaccessibles pendant un incendie majeur ? Ce travail d’inventaire relève des autorités compétentes, et ses conclusions n’ont pas vocation à être rendues publiques. Mais il devrait être conduit méthodiquement et considéré comme un élément de la sécurité nationale, au même titre que la protection contre les autres risques majeurs. Le but n’est pas d’entretenir la peur, mais d’anticiper les conséquences d’une catastrophe qui pourrait toucher simultanément plusieurs fonctions vitales d’une région.
La protection des infrastructures ne doit pas commencer lorsque les flammes sont déjà visibles. Elle suppose, en amont, le débroussaillement, l’entretien des accès, la disponibilité des réserves d’eau, la redondance des réseaux et l’existence de plans permettant de maintenir les services essentiels en situation de crise.
Protéger ce qui ne peut pas être remplacé
Tous les hectares brûlés n’ont pas la même valeur. Un incendie peut atteindre une plantation récente, mais aussi une forêt ancienne, un parc national, une réserve de biosphère, un site archéologique, un monument ou un paysage façonné pendant plusieurs siècles.
En Kabylie, par exemple, le feu ne menace pas seulement les arbres. Il peut détruire des oliveraies transmises d’une génération à l’autre, des figuiers, des ruches, des plantes médicinales, des sources, des sols fragiles et toute une économie familiale. Il peut interrompre des pratiques agricoles, pastorales et culturelles qui constituent une partie de la mémoire du pays.
Les pertes concernent également des chaînes alimentaires entières. Les amphibiens, les reptiles, les insectes et les petits mammifères peuvent être détruits directement par les flammes. Les oiseaux et les animaux plus mobiles peuvent parfois fuir, mais ils reviennent ensuite dans des territoires privés de nourriture, d’eau, de refuges et de lieux de reproduction. Un incendie ne détruit donc pas seulement des individus. Il peut désorganiser durablement les relations entre les espèces et empêcher la reconstitution naturelle d’un écosystème.
Une politique nationale du feu doit établir une hiérarchie claire des biens à protéger : vies humaines, villages enclavés, infrastructures essentielles, ressources en eau, cultures patrimoniales, monuments, réserves naturelles, forêts anciennes et espèces menacées. Cette hiérarchie permettrait d’orienter la surveillance, l’entretien du territoire, la localisation des moyens de secours et les priorités d’intervention lorsque plusieurs zones sont menacées simultanément.
Repenser les villes et les villages exposés
Certaines agglomérations sont beaucoup plus vulnérables que d’autres. Les villages construits sur des pentes boisées, les quartiers entourés de maquis, les habitations desservies par une route unique et les extensions urbaines installées sans séparation entre les maisons et la végétation peuvent devenir de véritables pièges lorsque le feu progresse rapidement. Il faut commencer à identifier ces zones et à les réaménager.
Les règles d’urbanisme et les permis de construire devraient également intégrer le risque incendie. Dans les zones les plus exposées, les nouvelles habitations pourraient respecter des normes particulières : matériaux moins inflammables, toitures résistantes aux braises transportées par le vent, ouvertures protégées, végétation éloignée des façades, accès permettant l’intervention des secours et réserves d’eau utilisables en cas d’urgence.
Nous avons appris à construire différemment dans les régions sismiques. Il faudra peut-être apprendre à construire différemment dans les régions exposées au feu. Il ne s’agit pas d’abandonner les villages de montagne ou les zones forestières, mais de les rendre plus défendables.
La fumée, catastrophe invisible
Les flammes impressionnent parce qu’elles sont visibles. La fumée peut pourtant atteindre beaucoup plus de personnes que le feu lui-même. Les incendies libèrent des particules fines, notamment les PM2,5, ainsi que du monoxyde de carbone, des oxydes d’azote et d’autres substances toxiques. Les particules les plus petites pénètrent profondément dans les poumons et peuvent passer dans la circulation sanguine, aggravant les maladies respiratoires et cardiovasculaires.
La surveillance d’un incendie ne devrait donc pas s’arrêter à la surface brûlée, au nombre de foyers ou aux maisons détruites. Elle devrait inclure la qualité de l’air, les concentrations de PM2,5, les consultations pour asthme, les décompensations cardiaques et respiratoires, les hospitalisations et les populations exposées sous le panache de fumée.
Par conséquent, les messages de prévention doivent être adaptés. Rester chez soi est la meilleure protection lorsque le logement est étanche à la fumée et ne devient pas trop chaud une fois les fenêtres fermées. Il faut également prévoir des espaces à air filtré, protéger les écoles, les établissements de santé et les maisons de retraite, et diffuser des recommandations spécifiques aux personnes les plus vulnérables.
Ce que montrent les expériences étrangères
Aucun pays ne possède une solution unique. Plusieurs expériences étrangères montrent cependant qu’une politique moderne du feu doit aller bien au-delà de l’extinction.
Le Brésil offre une expérience intéressante, sans constituer un modèle à copier mécaniquement. Après des années d’incendies dévastateurs, le pays a adopté une politique nationale de gestion intégrée du feu. Cette législation organise la prévention, la coordination entre les institutions, les plans de gestion, les brigades, les données satellitaires, la recherche scientifique, les sanctions et la participation des communautés locales et traditionnelles. Elle reconnaît surtout que le feu doit être gouverné pendant toute l’année et non seulement pendant quelques semaines d’urgence. Le Portugal, la Californie et l’Australie ont tous développé des règles spécifiques à leur région.
L’Algérie ne doit copier mécaniquement aucun modèle. Elle doit construire son propre système, adapté à ses forêts méditerranéennes, à ses montagnes, à ses villages, à ses institutions et à ses ressources. Elle pourrait élaborer une législation intégrée réunissant la prévention, la gestion des forêts, l’urbanisme, la santé publique, la protection de la biodiversité, la surveillance par satellite, l’intervention et la reconstruction.
Au-delà du feu, préparer le pays au nouveau climat
Mais les incendies ne constituent probablement que l’une des premières manifestations visibles d’une transformation beaucoup plus profonde. La Méditerranée est aujourd’hui considérée comme l’une des régions les plus exposées au changement climatique. Les températures y augmentent rapidement, les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes et plus longues, les sécheresses s’aggravent, tandis que les épisodes de pluies extrêmes et d’inondations peuvent devenir plus intenses.
À ces risques s’ajoutent la raréfaction de l’eau, la dégradation des sols, l’érosion du littoral, les pertes agricoles, la transformation des écosystèmes et les effets sanitaires de la chaleur et de la pollution atmosphérique. Les incendies ne sont donc pas une crise isolée : ils annoncent un monde nouveau.
Ce monde nous oblige à revoir des décisions qui semblaient autrefois évidentes : où construire, avec quels matériaux, quelles essences forestières planter, comment protéger les infrastructures stratégiques, comment assurer l’alimentation en eau, comment adapter l’agriculture et comment préparer les villes aux vagues de chaleur et aux inondations. L’adaptation ne concerne plus seulement les scientifiques ou les défenseurs de l’environnement. Elle devient une question de sécurité nationale, de santé publique, d’aménagement du territoire et de développement économique. Elle est aussi une question de justice sociale. Les populations les plus vulnérables vivent souvent dans les logements les moins bien isolés, disposent de moins de moyens pour évacuer ou se reloger et dépendent davantage des ressources locales détruites par le feu.
Il s’agit donc de préparer un pays entier à vivre dans un climat qui n’est plus celui pour lequel ses villes, ses infrastructures, son agriculture et son habitat ont été conçus.
Pendant des décennies, nous avons construit l’Algérie pour le climat du XXI” siècle. Le climat du XXII” siècle est déjà là.
La véritable question n’est donc pas de savoir si les incendies de cet été seront plus graves que ceux de l’année précédente. Elle est de savoir si nous sommes prêts à aménager, protéger et transformer le pays en fonction de cette nouvelle réalité.
*hercheur, spécialiste des effets de la chaleur sur la santé. Il contribue actuellement aux travaux du GIEC en qualité d’auteur principal sur les effets de la chaleur sur la santé et participe également au chapitre transversal consacré au climat méditerranéen.