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Quand la honte cesse d’avoir honte

Par Mustapha Aggoun4 min de lecture
Quand la honte cesse d’avoir honte
Résumé IA

L'auteur compare les critiques systématiques de l'Algérie depuis la France aux « Bouchkara » d'hier, notant que ces derniers cachaient leur visage par honte alors qu'aujourd'hui la honte a disparu.

Il distingue la critique constructive, née d'un amour exigeant, de la dénonciation permanente devant l'opinion étrangère qui relève du renoncement et de la quête de légitimité par l'absolution de l'autre.

L'asymétrie est frappante : ces voix se taisent face au racisme anti-algérien en France mais retrouvent toute leur force pour accuser l'Algérie, transformant chaque difficulté en preuve et chaque échec en condamnation sans appel.

L'histoire révèle une ironie tragique : les collaborateurs d'hier avaient la pudeur de leur faute, tandis que certains d'aujourd'hui revendiquent ouvertement leur dénigrement, sollicitant même des puissances étrangères pour peser sur les affaires algériennes.

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Le Quotidien d'Oran

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Ceux qui servaient l’armée coloniale pénétraient dans les centres de torture le visage dissimulé sous un simple sac. Le peuple les appelait les « Bouchkara ». Cette cagoule n’était pas destinée à les protéger des combattants de l’ALN ; elle les protégeait du regard de leur propre mère, de leurs voisins, de leurs enfants. Ils savaient qu’ils avaient choisi le camp de l’occupant contre celui de leur patrie. Ils savaient qu’il existe des fautes dont on peut échapper à la justice, mais jamais à sa conscience. La honte existait encore. C’est sans doute ce qui distingue le plus tragiquement cette époque de la nôtre.

Aujourd’hui, ceux qui ont fait du dénigrement systématique de l’Algérie leur unique identité ne ressentent plus le besoin de se cacher. Ils parlent à visage découvert, souvent depuis la France, dans une langue qui semble parfois moins être un moyen d’expression qu’un certificat d’allégeance. Ils multiplient les plateaux de télévision, les vidéos, les « lives », les entretiens, les tribunes. Plus ils noircissent l’image de leur pays, plus ils sont applaudis.

Comme si, pour être accepté par certains milieux, il fallait d’abord apprendre à mépriser la terre qui vous a vu naître.

Le plus révoltant n’est pourtant pas là. Qu’un citoyen critique son pays est une chose normale. Une nation qui interdit la critique est une nation qui renonce à progresser. Mais il y a un abîme entre dénoncer des erreurs pour les corriger et transformer son pays en accusé permanent devant le tribunal de l’opinion étrangère.         L’un relève de l’amour exigeant ; l’autre du renoncement. Où sont-ils lorsque des responsables de l’extrême droite française insultent les Algériens ? Où sont-ils lorsque des discours racistes réduisent toute une communauté à un problème ? Où est leur indignation lorsque ceux qu’ils prétendent défendre deviennent la cible du mépris ? Leur silence est assourdissant. On les entend rarement répondre à ceux qui les regardent comme des étrangers. En revanche, dès qu’il s’agit de l’Algérie, leur voix retrouve soudain toute sa force.

Cette asymétrie n’est pas un hasard. Elle révèle une dépendance plus profonde : le besoin d’être absous par le regard de l’autre, d’obtenir une reconnaissance qui passe par la condamnation des siens. Il ne suffit plus d’avoir quitté son pays ; il faut encore convaincre qu’on avait raison de le quitter.

Pour cela, chaque difficulté devient une preuve, chaque échec une généralité, chaque faute une condamnation sans appel. Les combattants de Novembre avaient affronté les prisons, les camps et la torture pour que l’Algérien puisse enfin marcher debout. Ils n’ont pas sacrifié leur jeunesse pour voir naître une génération qui cherche sa légitimité en alimentant les discours les plus hostiles contre son propre peuple. Ils n’ont pas versé leur sang pour que l’on transforme la liberté d’expression en liberté de dénigrer sans mesure, ni pour que l’étranger devienne l’arbitre suprême de notre dignité.

L’histoire est parfois d’une ironie terrible. Les « Bouchkara » d’hier éprouvaient encore le besoin de cacher leur visage. Ils savaient que leur conscience finirait un jour par les rattraper. Ils avaient au moins la pudeur de leur faute. Aujourd’hui, les visages sont découverts, les caméras allumées, les micros ouverts. On revendique ce qui, autrefois, se murmurait dans l’ombre. On sollicite même des puissances étrangères, des médias et parfois des organisations extérieures pour peser sur les affaires d’un pays auquel on ne reconnaît plus rien, sinon le droit d’être accusé. C’est peut-être cela qui serre le plus le cœur. Ce n’est pas que les cagoules aient disparu. C’est que, chez certains, la honte a disparu avant elles.

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