Ce que les feux de grande ampleur révèlent de nos territoires !

Par Khaled Amcha•13 min de lecture
Brifa
Ce que les feux de grande ampleur révèlent de nos territoires !
Résumé IA

Les incendies de grande ampleur révèlent avant tout la vulnérabilité croissante des territoires où l'urbanisation et l'abandon agricole ont multiplié les interfaces habitat-végétation, bien plus qu'un manque de moyens de lutte.

Le changement climatique accentue les conditions propices aux feux, mais ce sont les transformations des paysages — fermeture des milieux, habitat diffus, accumulation de combustibles — qui transforment des départs de feu en catastrophes humaines et matérielles.

L'Algérie, notamment la Kabylie, illustre cette dynamique où l'extension des zones urbanisées au contact de massifs sensibles a dramatiquement augmenté l'exposition des populations depuis les incendies meurtriers de 2021.

Face à l'impossibilité d'empêcher tous les départs, le modèle des « communautés adaptées au feu » préconise d'intégrer la prévention dans l'aménagement du territoire, la gestion forestière et l'urbanisme pour réduire la vulnérabilité plutôt que de miser uniquement sur l'intervention.

L

Publié par

Le Quotidien d'Oran

Publié le

ou lire sur le site source →

Article Original

Contenu complet de la source

En août 2022, au lendemain des incendies meurtriers qui avaient frappé la Kabylie et causé un nombre de victimes particulièrement élevé au regard des incendies de végétation observés dans de nombreux autres pays, nous écrivions dans ces colonnes que la réponse à ces catastrophes ne pouvait se limiter à une question de moyens dintervention. Les Canadairs, les camions-citernes, les colonnes mobiles et lengagement remarquable des services de secours demeurent indispensables. Mais ils interviennent lorsque le feu est déjà déclaré. La véritable question était ailleurs : comment expliquer un bilan humain aussi lourd, et surtout, comment agir avant que les incendies ne deviennent incontrôlables ?

Quatre ans plus tard, cette interrogation apparaît plus actuelle que jamais.

Depuis 2022, les incendies qui ont frappé la Grèce, le Portugal, lEspagne, le Canada, les États-Unis ou encore la France, où des massifs forestiers situés hors du bassin méditerranéen, comme la forêt de Fontainebleau, sont désormais eux aussi concernés, ont confirmé que les feux de végétation deviennent plus fréquents, plus intenses et plus difficiles à maîtriser. Les travaux du Groupe dexperts intergouvernemental sur lévolution du climat (GIEC) montrent dailleurs que le changement climatique accroît les conditions propices aux incendies dans de nombreuses régions du monde, en particulier dans les territoires soumis à un climat méditerranéen.

Pour comprendre cette évolution, il faut revenir à un principe fondamental de la science du feu.

Comprendre pourquoi un incendie devient une catastrophe

Un incendie ne naît jamais spontanément. Il résulte de la combinaison de trois éléments : un combustible, un comburant loxygène de lair et une source dignition. Cette relation est connue sous le nom de triangle du feu.Dans les espaces forestiers, ces trois éléments sont presque toujours présents.

Le combustible est constitué de la végétation, des broussailles, des herbes sèches, des feuilles mortes et de la matière organique accumulée au sol. Les sources dignition sont nombreuses : un impact de foudre, un mégot de cigarette, un barbecue mal maîtrisé, une ligne électrique défectueuse, une étincelle produite par une machine agricole, un acte de malveillance ou toute autre source dignition susceptible denflammer un combustible sec.

Si ces éléments existent en permanence, pourquoi les forêts ne brûlent-elles pas continuellement ?

La réponse réside dans létat du combustible.

Une végétation humide résiste naturellement à linflammation. À linverse, plusieurs semaines de sécheresse, associées à des températures élevées et à des vents soutenus, réduisent fortement sa teneur en eau. La quantité dénergie nécessaire pour déclencher la combustion diminue alors considérablement. Une simple étincelle, qui serait restée sans conséquence quelques semaines auparavant, peut désormais provoquer un incendie majeur.

Cette distinction est essentielle.

Les périodes de forte chaleur ne créent ni le combustible ni les sources dignition ; elles modifient les conditions dans lesquelles ces deux composantes interagissent en réduisant lhumidité de la végétation et en augmentant son inflammabilité, favorisant ainsi des feux plus rapides, plus intenses et plus difficiles à maîtriser. Cette lecture, bien quessentielle, demeure néanmoins insuffisante, car un même incendie ne produira pas les mêmes effets selon les caractéristiques du territoire dans lequel il se développe.

Le territoire, un facteur souvent oublié

Depuis plusieurs décennies, les territoires méditerranéens connaissent de profondes mutations.

Lurbanisation progresse vers les espaces naturels. Des habitations simplantent au contact des massifs forestiers. Certaines terres agricoles sont progressivement abandonnées et se couvrent dune végétation continue. Les paysages se ferment, les combustibles saccumulent et les zones de contact entre les activités humaines et les espaces naturels se multiplient.

Autrement dit, nous fabriquons progressivement des territoires plus vulnérables au feu.

Cette réalité est aujourdhui largement documentée par la recherche internationale à travers le concept dinterface habitatvégétation (WildlandUrban Interface WUI).

Les travaux du chercheur américain Volker C. Radeloff, qui font aujourdhui référence dans ce domaine, montrent que ces interfaces constituent les espaces où se concentrent lessentiel des pertes humaines et matérielles liées aux incendies de végétation. Plus récemment, plusieurs études internationales ont mis en évidence que ces interfaces continuent de sétendre sous leffet conjoint de lurbanisation, de lévolution des usages du sol et des changements climatiques.Ces interfaces désignent les espaces où les habitations, les infrastructures et les milieux naturels sentremêlent. Ce sont désormais les secteurs les plus exposés aux incendies de végétation, non seulement parce quils concentrent davantage dhabitants, mais aussi parce quils compliquent considérablement les opérations de secours.

Cette observation concerne aujourdhui une grande partie du bassin méditerranéen.

Une lecture particulièrement pertinente pour lAlgérie

LAlgérie néchappe pas à cette évolution.

Des massifs forestiers de Kabylie aux montagnes de lOuarsenis, des Aurès, de lAtlas tellien ou des reliefs côtiers, de nombreuses communes se développent au contact direct de formations végétales particulièrement sensibles aux incendies.

Lextension des zones urbanisées, la multiplication de lhabitat diffus, les transformations des pratiques agricoles, labandon de certaines terres cultivées et la fermeture progressive des paysages renforcent progressivement ces interfaces habitatvégétation.

Les incendies de Kabylie ont brutalement révélé cette réalité.

Lété 2021 demeure, à cet égard, un tournant. Les incendies ont provoqué la mort de nombreuses personnes, détruit des milliers dhectares de végétation et affecté des habitations, des infrastructures ainsi que des activités économiques. Au-delà de leur bilan humain et environnemental, ces événements ont surtout mis en évidence la nécessité dintégrer davantage le risque incendie dans les politiques daménagement et de gestion des territoires.Ils ont montré que les catastrophes ne résultent pas uniquement de conditions météorologiques exceptionnelles ou dun manque de moyens dintervention. Elles sont également le produit de territoires devenus plus vulnérables, où les interfaces entre espaces habités et espaces forestiers se sont multipliées sans toujours être prises en compte dans les politiques daménagement.

Ces événements doivent être considérés comme un retour dexpérience majeur.

Ils invitent à dépasser une approche exclusivement centrée sur la lutte contre le feu pour intégrer davantage la prévention dans les politiques durbanisme, de gestion forestière et de développement territorial.

Prévenir avant dintervenir

Dans plusieurs pays confrontés à des incendies récurrents, une nouvelle approche se développe depuis plusieurs années.Elle repose sur un principe simple : puisquil sera impossible dempêcher tous les départs de feu, il faut concevoir des territoires capables den limiter les conséquences.

Cette approche est portée par le concept de Fire-Adapted Communities, ou « communautés adaptées au risque incendie ».

Développée notamment aux États-Unis, en Australie et dans plusieurs pays européens, elle considère que la prévention des incendies ne relève plus uniquement des services de secours. Elle associe laménagement du territoire, la gestion des paysages, les politiques forestières, les collectivités locales, les chercheurs et les habitants dans une stratégie commune de réduction de la vulnérabilité.

Lobjectif nest pas de supprimer totalement le risque, mais de réduire la vulnérabilité des territoires.

Concrètement, cela signifie mieux maîtriser lurbanisation à proximité des massifs forestiers, préserver des coupures de combustible, entretenir régulièrement la végétation, faciliter laccès des secours, prévoir des itinéraires dévacuation, protéger les infrastructures critiques, utiliser des matériaux de construction plus résistants au feu lorsque cela est pertinent et développer une véritable culture du risque auprès des habitants.

Autrement dit, la prévention ne relève plus uniquement des services de secours.

Elle devient une responsabilité partagée entre urbanistes, architectes, forestiers, collectivités territoriales, chercheurs, services de la Protection civile et citoyens.

Faire de laménagement du territoire un pilier de la prévention

Pendant longtemps, la prévention des incendies sest principalement concentrée sur le renforcement des capacités dintervention.

Cette stratégie restera indispensable.

Les Canadairs, les hélicoptères bombardiers deau, les moyens terrestres, les technologies de détection précoce et le professionnalisme des équipes de secours demeureront des éléments essentiels de la réponse opérationnelle. Mais ces moyens interviennent lorsque le territoire est déjà en crise. La prévention, elle, commence beaucoup plus tôt.

Elle commence dans les documents durbanisme, dans la localisation des nouvelles constructions, dans la gestion des paysages, dans les politiques forestières, dans lentretien des interfaces habitatvégétation et dans lanticipation des effets du changement climatique. 

En dautres termes, laménagement du territoire doit devenir un véritable outil de prévention des incendies de végétation.

Une opportunité pour lAlgérie

Si les grands incendies de végétation constituent aujourdhui un défi mondial, ils offrent également une leçon essentielle : aucun pays na encore trouvé de réponse définitive à ce phénomène. Malgré des moyens considérables et plusieurs décennies dexpérience, les États-Unis, le Canada, lAustralie ou encore les pays du sud de lEurope continuent dêtre confrontés à des incendies toujours plus fréquents et plus destructeurs.La prévention demeure un chantier en constante évolution.

Cette réalité ouvre une perspective singulière pour lAlgérie.

À la différence de nombreux pays dont les territoires sont largement urbanisés, lAlgérie connaît encore dimportantes dynamiques durbanisation et de transformation territoriale. De nouvelles villes, de nouveaux quartiers, de nouvelles infrastructures et de nouvelles interfaces entre les espaces habités et les milieux naturels continueront démerger dans les années à venir. Cette évolution représente une opportunité : celle dintégrer, dès aujourdhui, le risque incendie dans les politiques daménagement, plutôt que davoir à corriger demain des vulnérabilités déjà installées.

Les enseignements tirés des incendies de Kabylie, lexpérience acquise par la Protection civile, lexpertise des services des forêts, les travaux des universités ainsi que les avancées de la recherche internationale constituent des bases solides pour élaborer une stratégie nationale de prévention adaptée aux spécificités du territoire algérien.

Les principes portés par les Fire-Adapted Communities montrent quil est possible de concevoir des territoires mieux préparés au risque incendie en agissant simultanément sur lurbanisme, la gestion des paysages, les interfaces habitat-végétation, les infrastructures et la préparation des populations. Sans être transposable en létat, cette approche peut inspirer lélaboration dun modèle algérien, voire méditerranéen, de prévention des incendies de végétation, fondé sur les réalités géographiques, climatiques et territoriales propres à la région.

*Docteur en art de bâtir et urbanisme

Préventionniste incendie (Bruxelles)

Références :

 Groupe dexperts intergouvernemental sur lévolution du climat (GIEC). (2022). Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability. Cambridge University Press.

 Radeloff, V. C., Hammer, R. B., Stewart, S. I., Fried, J. S., Holcomb, S. S., & McKeefry, J. F. (2005). The WildlandUrban Interface in the United States. Ecological Applications, 15(3), 799-805.

 Schug, F., et al. (2023). The Global WildlandUrban Interface. Nature.

 Khaled Amcha & Aniss Mezoued. (2022). « Quand les Canadairs ne suffisent plus, cest le territoire quil faut repenser ». Le Quotidien dOran.

Voir sur le site source