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60 000 personnes ont franchi la frontière à Ceuta : L’Espagne confrontée à une crisemigratoire d’une ampleur inédite

Par Amel Blidi11 min de lecture
60 000 personnes ont franchi la frontière à Ceuta : L’Espagne confrontée à une crisemigratoire d’une ampleur inédite
Résumé IA

Près de 60 000 migrants, majoritairement de jeunes Marocains, ont franchi la frontière de l'enclave espagnole de Ceuta en quelques jours, submergeant une ville de 85 000 habitants et causant au moins 18 à 34 morts par noyade.

Le Premier ministre Pedro Sánchez a qualifié cet afflux d'« attaque » contre l'intégrité territoriale et accéléré les retours vers le Maroc, avec 25 000 personnes déjà reconduites sous la surveillance de l'armée.

Sur le terrain, de nombreux migrants ont choisi de repartir faute d'hébergement, face au refus des commerces de les servir et à des actes d'hostilité de la part d'habitants.

L'Union européenne, la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni ont apporté leur soutien à Madrid, tandis que le Danemark a évoqué une possible suspension de l'Espagne de l'espace Schengen si la frontière extérieure n'est pas sécurisée.

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Selon les autorités locales, près de 60 000 personnes ont franchi la frontière ces derniers jours. Un chiffre important pour une ville qui compte environ 85 000 habitants.

L’image, qui a fait le tour des chaînes télévisées et des réseaux sociaux, est frappante : des milliers de jeunes hommes, certains encore adolescents, courent sur une plage de l’enclave espagnole de Ceuta, les bras levés, criant «Viva Espana !» 

Beaucoup sont arrivés pieds nus,  en maillot, après avoir nagé plusieurs centaines de mètres ou dérivé sur des chambres à air faisant office de bouées. En l’espace de quelques heures, Ceuta,  petite enclave espagnole enclavée sur le territoire marocain, s’est retrouvée submergée par un afflux migratoire sans précédent. Selon les autorités locales, près de 60 000 personnes ont franchi la frontière ces derniers jours. Un chiffre important pour une ville qui compte environ 85 000 habitants.Pour Juan JesusVivas, président du gouvernement autonome de Ceuta,«les estimations montrent qu’environ 60 000 personnes sont entrées dans notre ville pendant cet épisode. Cela représente 70% de la population de Ceuta». Il poursuit :«Pour vous faire une idée (…) c’est comme si en 24 heures, 34 millions de personnes entraient sur le territoire espagnol. Evidemment, ce chiffre montre qu’il est impossible d’absorber cette pression»,.

Depuis une dizaine de jours, les arrivées s’étaient déjà multipliées. Les autorités espagnoles avaient recensé environ 1500 passages clandestins. Mais jeudi, cela a complètement changé d’échelle. La quasi-totalité des migrants sont des Marocains, essentiellement  très jeunes.  Il y a eu également des victimes et le bilan humain ne cesse de s’alourdir. Initialement, le ministère espagnol de l’Intérieur faisait état de dix-huit morts par noyade. Quelques heures plus tard, Juan Jesus Vivas évoquait 34 victimes. L’ampleur de l’afflux a rapidement mis en évidence les limites des moyens disponibles. Selon David Gomez, porte-parole de l’association professionnelle Jucil représentant les gardes civils, à peine une quarantaine de membres de la Garde civile et une quinzaine de policiers nationaux étaient mobilisés au moment des faits.« Les effectifs présents en pleine période estivale sont trois à quatre fois inférieurs à ce qui serait nécessaire », explique-t-il au quotidien El Mundo. Face à cette situation, Madrid a annoncé l’envoi immédiat de renforts : plusieurs dizaines d’agents supplémentaires, des plongeurs spécialisés, des drones ainsi que des embarcations destinées à surveiller les abords maritimes.

Madrid accélère les retours

Le gouvernement espagnol s’est employé à reprendre rapidement le contrôle de la situation. Hier, Pedro Sanchez, le premier ministre espagnol s’est rendu à Ceuta aux côtés du ministre de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska. Le chef du gouvernement espagnol a adopté un ton ferme. Il a qualifié les événements d’« attaque » et de « violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne ».«Le gouvernement de l’Espagne est aux côtés de la ville de Ceuta. Et nous comprenons l’émotion, la situation d’angoisse qu’ils vivent depuis ces dernières heures, en particulier depuis aujourd’hui», a déclaré le premier ministre socialiste en visite à Ceuta, avant de «qualifier ce qui s’est passé hier d’attaque, d’atteinte à l’intégrité territoriale de l’Espagne».

Dans le même temps, Madrid a accéléré les opérations de retour vers le Maroc. Selon le ministère espagnol de l’Intérieur, 25 000 personnes avaient déjà quitté Ceuta hier en début d’après-midi, à un rythme annoncé de près de 150 départs par minute. Fernando Grande Marlaska affirme que ces retours sont volontaires. Pedro Sanchez assure, pour sa part, que les autorités marocaines coopèrent pleinement avec les autorités espagnoles afin de faciliter ces rapatriements.

Sur le terrain, la réalité est plus complexe.

D’après le journal El Pais, de nombreux migrants auraient choisi de repartir faute de pouvoir survivre. Les commerces refusent de les servir, les possibilités d’hébergement sont inexistantes et plusieurs témoignages évoquent des actes d’hostilité de la part de certains habitants, allant jusqu’à des jets de pierres et des menaces armées. Beaucoup auraient finalement emprunté le même passage maritime pour rentrer au Maroc, sous la surveillance de l’armée.

Pedro Sanchez avance une explication à cette arrivée massive. Selon lui, les réseaux de trafic d’êtres humains auraient exploité une récente décision de la Cour suprême espagnole portant sur les migrants arrivés par voie maritime. Cette décision aurait été présentée, de manière délibérément trompeuse, comme la garantie que toute personne atteignant les côtes espagnoles ne pourrait plus être immédiatement reconduite.«Cette interprétation s’est répandue comme une traînée de poudre», affirme le chef du gouvernement espagnol.

Côté marocain, les autorités ont engagé des opérations dès hier  matin. À Fnideq, plusieurs milliers de candidats à l’émigration s’étaient regroupés sur les collines dominant la frontière. Les forces de sécurité ont eu recours à des canons à eau et à des gaz lacrymogènes pour disperser les rassemblements. Une trentaine de jeunes ont également été arrêtés. Pedro Sanchez a demandé aux  autorités marocaines d’accroître encore leurs efforts.

La panique des capitales européenne

Car la crise a crée une panique  dans plusieurs capitales européennes. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a dénoncé des images « inacceptables». Elle a appelé à mettre fin aux traversées dangereuses, à démanteler les réseaux de passeurs et à procéder rapidement aux expulsions prévues par les règles européennes. La France s’est dite prête à soutenir Madrid, y compris par l’intermédiaire de Frontex, l’agence européenne chargée de la surveillance des frontières extérieures. Emmanuel Macron a également demandé un renforcement des contrôles à la frontière franco-espagnole.

L’Allemagne a exprimé son soutien aux autorités espagnoles. Le chancelier Friedrich Merz estime que le Maroc doit reprendre « immédiatement » les migrants en situation irrégulière et salue la volonté de Madrid d’empêcher leur transfert vers le continent européen.«L’Espagne veut et doit reprendre la situation à Ceuta en main le plus rapidement possible. Je salue donc l’intention de l’Espagne de ne pas laisser les migrants en situation irrégulière accéder au continent européen», a également déclaré le dirigeant conservateur dans un communiqué.

Le Royaume-Uni, bien qu’en dehors de l’Union européenne, a également proposé son assistance aux autorités espagnoles afin d’évaluer les conséquences de cette crise.«Il s’agit bien sûr avant tout d’une question relevant de la compétence du gouvernement espagnol, mais cela suscite des inquiétudes», a déclaré le dirigeant travailliste à des journalistes.«Nous prenons actuellement contact avec le gouvernement espagnol, les autorités espagnoles, afin de leur apporter notre soutien, mais aussi pour mieux comprendre les implications de cette situation», a-t-il ajouté, sans préciser la nature de l’aide proposée

Les réactions les plus dures sont toutefois venues du nord de l’Europe et d’Italie.

La Première ministre danoise, Mette Frederiksen, estime que l’Union européenne devrait aller jusqu’à envisager une suspension de l’Espagne de l’espace Schengen si la protection de la frontière extérieure ne peut être assurée.«Il va de soi que l’UE doit immédiatement prendre toutes les mesures nécessaires et envisager toutes les options, y compris une suspension de la coopération Schengen. 

Une immigration incontrôlée constitue une menace pour l’Europe et pour le Danemark», a estimé Mette Frederiksen dans une déclaration envoyée à l’AFP. Qualifiant les images en provenance de Ceuta de «choquantes», elle a indiqué s’être déjà entretenue avec la cheffe du gouvernement italien, GiorgiaMeloni, qui a proposé de fermer l’espace Schengen à l’Espagne. «Nous rassemblons des dirigeants européens pour discuter de la situation», a-t-elle précisé. Une position reprise par la ministre finlandaise de l’Intérieur, Mari Rantanen, qui juge que l’Espagne a « totalement échoué» à défendre les frontières de Schengen.«Cela ne peut pas continuer ainsi. Tous les pays européens doivent soutenir la proposition de Meloni. Les pays qui ne remplissent pas leur obligation de protéger la frontière extérieure ne peuvent pas être membres de Schengen», a-t-elle déclaré.

Cette crise rappelle celle de mai 2021, lorsque plus de 10 000 migrants avaient rejoint Ceuta en seulement deux jours, après un relâchement du contrôle frontalier marocain sur fond de tensions diplomatiques entre Rabat et Madrid à cause du Sahara occidental. Il est à rappeler, à ce propos, que Ceuta est une ville de 19 kilomètres carrés située au nord du Maroc, sur la façade africaine du détroit de Gibraltar, à 14 kilomètres des côtes andalouses. Elle est, avec Melilla, située 400 kilomètres plus à l’est, l’une des deux dernières enclaves de l’Espagne en Afrique. Toutes deux ont le statut de « ville autonome » espagnole et leurs frontières avec le Maroc sont les seules frontières terrestres entre l’Afrique et l’Union européenne. Les deux enclaves sont donc, de longue date, un point de passage des flux migratoires en provenance du Maroc mais aussi d’Afrique subsaharienne. Pour empêcher les traversées clandestines, les huit kilomètres de frontière entre le royaume chérifien et la ville de Ceuta sont surveillés par des miradors et des caméras vidéo et fermés depuis le début des années 2000 par une double clôture, dont la hauteur a été rehaussée. Les deux enclaves espagnoles sont ,à intervalles réguliers et selon les relations avec l’Espagne, revendiquées depuis soixante ans par le Maroc, qui y voit des vestiges de l’empire colonial espagnol.

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