Contre les réseaux sociaux addictifs, la régulation vaut mieux que linterdiction

Par Kelly Stonelake•8 min de lecture
Brifa
Contre les réseaux sociaux addictifs, la régulation vaut mieux que linterdiction
Résumé IA

Une ancienne cadre de Meta devenue lanceuse d'alerte plaide pour l'interdiction des fonctionnalités de conception addictives plutôt que pour des interdictions basées sur l'âge, jugeant ces dernières inefficaces face aux plateformes conçues pour maximiser l'engagement au détriment du bien-être des jeunes.

L'expérience australienne montre l'échec des interdictions d'âge : la moitié des 12-15 ans conservent des comptes actifs et le cyberharcèlement n'a pas diminué, pendant que l'UE sanctionne TikTok et Meta pour leurs conceptions addictives via le Digital Services Act et que quatre États américains réclament 1 400 milliards de dollars de pénalités à Meta.

Le rapport européen préconise une approche « sécurité dès la conception » imposant aux plateformes de prouver leur innocuité avant l'accès aux adolescents, soutenue par l'opinion publique et renforcée par l'interopérabilité et des mécanismes d'application contraignants dans le futur Digital Fairness Act.

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Le Quotidien d'Oran

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SEATTLE Quand jai rejoint Facebook en 2009, je croyais à la mission que son fondateur, Mark Zuckerberg, mettait en avant : connecter et donner du pouvoir aux gens partout dans le monde. On sait tous ce quil en est advenu. Meta, désormais maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp, est obsédée par lidée de générer un maximum dengagement ce qui a donné naissance à des plateformes qui rendent dépendants, attisent la colère, désinforment et polarisent les utilisateurs.

Jai travaillé chez Facebook pendant 15 ans avant de devenir lanceuse dalerte. Jétais dans les salles où des gens brillants concevaient et commercialisaient les fonctionnalités qui encouragent lusage compulsif le défilement infini, la lecture automatique, les fils algorithmiques. Ces choix de conception ont été faits délibérément, avec un objectif : maximiser le profit avant tout. Heureusement, le monde commence à prendre conscience des dommages causés par les réseaux sociaux, en particulier chez les jeunes. Début juillet, un panel indépendant a présenté son rapport final à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, sur la manière dont lUnion européenne peut protéger les enfants en ligne, une proposition législative étant attendue après lété.

Alors que plusieurs pays de lUE prévoient dadopter une interdiction générale fondée sur lâge, le rapport plaide pour linterdiction directe des fonctionnalités de conception toxiques une stratégie soutenue à la fois par le consensus scientifique et par lopinion publique. Si les gouvernements veulent réellement protéger les enfants, ils doivent exiger des plateformes de réseaux sociaux quelles prouvent leur innocuité comme on lexige déjà des entreprises agroalimentaires et des constructeurs automobiles pour accéder au marché des adolescents.

Lapproche de linterdiction générale traite les réseaux sociaux addictifs comme une fatalité. Ce nen est pas une. Cest le produit dannées de lobbying dentreprise et de la réticence des gouvernements à réguler. Tout aussi important, cette approche est inefficace. LAustralie a été pionnière en instaurant, en décembre dernier, la première interdiction au monde des réseaux sociaux pour les mineurs, en empêchant les moins de 16 ans de détenir un compte. En mars, le rapport de conformité de la commissaire à la eSafety a mis en évidence de graves lacunes dapplication et aucune baisse des signalements de cyberharcèlement ou dabus liés à des images. En avril, plus de la moitié des 12-15 ans avaient encore des comptes actifs. Résultat : lAustralie a elle aussi commencé à sattaquer aux fonctionnalités toxiques dont il est prouvé quelles dégradent la santé et le bien-être des enfants. De même, le Canada, lEspagne, le Brésil et lAllemagne prennent conscience de limportance de faire peser sur les entreprises technologiques la responsabilité de concevoir des plateformes sûres.

Davantage de gouvernements doivent se concentrer sur linterdiction des fonctionnalités de conception qui nuisent aux enfants, puis imposer aux entreprises technologiques des normes de sécurité strictes, vérifiées par des tiers. Plus de 170 organisations ont signé une pétition appelant à cette approche de « sécurité dès la conception », et des associations caritatives britanniques ont publié des recommandations sur ce à quoi ces normes pourraient ressembler. En outre, cette position bénéficie dun large soutien du public. Dans un sondage récent mené dans cinq pays européens, les trois quarts des adultes interrogés ont déclaré vouloir une approche « sûre dès la conception » des réseaux sociaux, rendant les plateformes inaccessibles aux enfants tant que leur sécurité nest pas démontrée.

Le débat est aussi entré dans les prétoires. En février, la Commission européenne a averti TikTok quelle devait modifier sa conception addictive, sous peine damendes pouvant atteindre 6 % de son chiffre daffaires. Plus récemment, une décision préliminaire de la Commission a conclu que Meta navait pas évalué les risques daddiction liés au défilement infini et à la captation de lattention, plaçant lentreprise en infraction avec le Digital Services Act (DSA). Aux États-Unis, quatre États réclament 1 400 milliards de dollars de pénalités à Meta pour avoir conçu Facebook et Instagram de manière à rendre les jeunes utilisateurs dépendants.

Linteropérabilité est une autre réforme pour laquelle il vaut la peine de se battre. Si les plateformes de réseaux sociaux partagent les données, les utilisateurs peuvent passer à des alternatives plus sûres sans perdre leur réseau. Ainsi, ils ne seront pas piégés lorsquune plateforme est, par exemple, rachetée par un milliardaire dextrême droite qui la transforme en cloaque dextrémisme. Au bout du compte, toutes les réformes dépendent de mécanismes dapplication solides. Les gouvernements ont tenté de réguler les plateformes de réseaux sociaux au moyen dengagements volontaires et de lois comme celle de lAustralie, assorties damendes en cas dinfraction. Les entreprises les plus rentables du monde pourraient néanmoins tout simplement absorber ces pénalités comme un coût dexploitation. Les conséquences doivent être suffisamment lourdes pour quon ne puisse pas les intégrer au modèle économique.

LEurope, qui a déjà montré sa capacité à façonner lenvironnement réglementaire mondial, a aujourdhui loccasion de mener le monde en instaurant des garde-fous efficaces et substantiels pour la sécurité des enfants en ligne. Il est encourageant que von der Leyen qui, malgré les mises en garde des experts, sétait engagée pendant une grande partie de lannée écoulée en faveur dune interdiction générale fondée sur lâge ait indiqué un changement de cap, déclarant que « la règle en Europe, cest la sécurité dès la conception» en annonçant le rapport final du panel indépendant. Si ce rapport recommande des restrictions dâge, il les présente toutefois comme temporaires, dans lattente dune refonte des fonctionnalités addictives et nocives. Il fait aussi peser sur les entreprises technologiques plutôt que sur les régulateurs la charge de prouver linnocuité des réseaux sociaux.

LUE dispose déjà dune longueur davance en matière de « sécurité dès la conception » : le DSA fournit une base juridique et une preuve de concept. Le panel spécial a cité les récentes mesures dapplication prises au titre du DSA contre TikTok pour ses fonctionnalités addictives, ainsi que les procédures en cours visant Snapchat, X/Grok et Meta.

Avec ce changement de vent politique, lUE doit désormais inscrire dans la loi une approche de « sécurité dès la conception », en la reconnaissant comme la seule solution viable face à des plateformes de réseaux sociaux construites sans égard pour les dommages quelles causent. Cela signifie étendre ce cadre dans le futur Digital Fairness Act, attendu plus tard cette année, plutôt que de bricoler à la marge des règles.

Si lon retire à une plateforme le défilement infini, les paramètres par défaut optimisés pour lengagement et les notifications push incessantes, elle devient probablement bien plus sûre pour les jeunes. À linverse, une interdiction fondée sur lâge laisse la plateforme elle-même inchangée, ne faisant que retarder ses effets nocifs. Une solution de « sécurité dès la conception » réduirait lexposition à un produit dont la nocivité pour les enfants et les adolescents est avérée et réorienterait les incitations du marché, en créant un espace où des plateformes plus sûres peuvent rivaliser. LUE exige que la plupart des produits entrant sur son marché soient sûrs en vertu de la loi. Les réseaux sociaux ne devraient pas faire exception.

*Ancienne cadre chez Meta devenue lanceuse dalerte, milite pour la sécurité des enfants en ligne.

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