Qui sera à la tête du prochain ordre mondial ?

Par Joschka Fischer•7 min de lecture
Brifa
Qui sera à la tête du prochain ordre mondial ?
Résumé IA

L'ordre unipolaire américain a pris fin, laissant place à une multipolarité instable marquée par la rivalité entre puissances nucléaires et l'émergence de blocs comme les BRICS+ et l'OCS.

Le duel sino-américain structure les conflits mondiaux, opposant une démocratie de marché fragilisée par les oligopoles technologiques à un État chinois alliant contrôle communiste et hypercapitalisme d'État.

La Chine doit son ascension à une planification stratégique, un marché intérieur massif et des investissements colossaux dans les infrastructures et technologies critiques, surpassant les États-Unis dans plusieurs secteurs.

L'avenir dépend de la capacité américaine à préserver son modèle démocratique et de la retenue chinoise face à Taïwan, toute erreur pouvant déclencher un conflit majeur aux conséquences imprévisibles.

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Le Quotidien d'Oran

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BERLIN Lère où lordre mondial reposait sur le monopole américain en matière de puissance militaire et économique et de valeurs a finalement pris fin, emportant avec elle la longue période de stabilité qua connue lEurope. Le monde est devenu nettement plus turbulent et incertain, et lavenir proche apportera encore davantage dinstabilité.

Par le passé, les contours de lordre mondial se reflétaient clairement dans le format du G7/G8, qui réunissait les principaux pays industrialisés. Mais il existe désormais des formats concurrents, tels que lOrganisation de coopération de Shanghai dirigée par la Chine, lUnion économique eurasienne dirigée par la Russie et le BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et une demi-douzaine dautres membres, plus dix pays partenaires) tous composés principalement déconomies émergentes. Lhégémonie américaine a cédé la place à une nouvelle configuration fondée sur la rivalité et la concurrence entre plusieurs grandes puissances, où il nexiste plus densemble de règles fixes et codifiées. Il ny a plus que la puissance économique, technologique et militaire, ce qui implique un risque accru de conflit, voire de guerre, entre les grandes puissances nucléaires.

Ce nouvel ordre est tout sauf stable. Les guerres en Ukraine, dans le golfe Persique, ainsi que la guerre civile au Myanmar, que personne ne prend même la peine dessayer de faire cesser, en témoignent, tout comme la menace persistante de guerre entre la Chine et Taïwan ou dans la péninsule coréenne. Ces deux guerres ouvertes, associées au blocus du détroit dOrmuz par lIran, ont déjà eu un impact significatif sur léconomie mondiale, en raison de la hausse des coûts du pétrole, du gaz, des engrais et dautres produits de première nécessité. De nombreuses personnes perdent la vie dans ces deux conflits, et le risque descalade ne cesse de croître.

Il nest pas surprenant que lUkraine et lIran retiennent le plus lattention du public. Mais ces conflits revêtent également le caractère de guerres par procuration, car leurs implications stratégiques ne peuvent être comprises sans tenir compte de la lutte historique entre les États-Unis, la première puissance actuelle, et la Chine, le challenger en pleine ascension. La Chine fait profil bas tout en prenant discrètement le dessus tandis que les États-Unis se débattent désespérément dans le Golfe et sen prennent à des amis et alliés de longue date. Cette lutte de pouvoir au plus haut niveau est un duel entre des systèmes radicalement différents qui façonneront le XXIe siècle. Les États-Unis sont une économie de marché hautement compétitive et la plus ancienne démocratie du monde, même si celle-ci est actuellement assiégée par les oligopoles du secteur technologique. 

La Chine, en revanche, est un État centralisé dirigé par un parti tout-puissant capable dexercer un contrôle absolu sur léconomie, larmée et la société. En lespace dune seule génération, elle sest transformée, passant dun pays désespérément pauvre et sous-développé à un prétendant sérieux à la première place dans lordre mondial. Cest là un succès colossal, quelle que soit la manière dont on le présente.

Le véritable coup de maître du communisme chinois est survenu après la folie de la Révolution culturelle de Mao Zedong. Tout en conservant le pouvoir absolu et le contrôle du parti, Deng Xiaoping a permis à un secteur privé en pleine expansion de prospérer au sein de léconomie existante contrôlée par lÉtat, qui a fini par dépasser même les États-Unis dans de nombreux secteurs. Le résultat, rendu possible par un gigantesque marché intérieur, est une sorte dhypercapitalisme communiste. Le modèle chinois contraste fortement avec celui de lUnion soviétique, qui, dès le départ, était une entreprise anticapitaliste, principalement guidée par lidéologie. Les Chinois voulaient à la fois préserver leurs racines et imiter léconomie capitaliste la plus prospère de lhistoire ; et ils y sont parvenus. Cette approche apparemment paradoxale a fait des merveilles et continue de porter ses fruits.

La Chine doit son succès à plusieurs facteurs, notamment un marché intérieur permettant dénormes économies déchelle, des investissements colossaux dans les infrastructures, un boom de la construction, une urbanisation galopante, une concurrence féroce sur le marché intérieur et des investissements publics massifs dans la recherche et le développement. LÉtat chinois sest concentré sans relâche sur ses objectifs stratégiques, notamment le renforcement et la modernisation de son armée, ainsi que la conquête de la suprématie mondiale dans des technologies telles que les énergies renouvelables et lintelligence artificielle. Personne ne peut nier que lexpertise du Parti communiste chinois en matière de planification à long terme et sa détermination à se hisser au sommet ont donné naissance à un double système au succès extraordinaire.

Reste à voir si les États-Unis seront capables de repousser la remise en cause de leur primauté par la Chine comme ils lont fait face à lUnion soviétique. La réponse dépendra en partie de sa capacité à ne pas séloigner davantage du modèle capitaliste démocratique quil a perfectionné. La dérive actuelle vers un oligopole autoritaire de magnats privés de la technologie et vers le népotisme est un cadeau fait au PCC.

Mais la réponse dépendra également de la capacité des dirigeants chinois à résister à la tentation de recourir à la violence vis-à-vis de Taïwan. Si la Chine sen tient à son propre modèle, qui a fait ses preuves, elle pourra, à terme, atteindre la plupart de ses objectifs par des moyens pacifiques. Mais elle devra éviter de se bercer de lillusion que lhistoire se déroule selon des lois que le PCC comprend. Les imprévus et les erreurs de jugement sont toujours possibles, et leur coût peut être énorme. Il suffit de demander à Vladimir Poutine et à Donald Trump.

* Ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier allemand de 1998 à 2005, a été lun des dirigeants du Parti vert allemand pendant près de 20 ans.

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