Ceuta, ou le prix de la complaisance européenne

Près de 69 500 migrants ont afflué vers l'enclave espagnole de Ceuta en quelques jours, au moins 67 se noyant, dans ce que l'auteur qualifie de chantage migratoire orchestré par le Maroc.
Cette ruée survient après le rapprochement diplomatique de l'Espagne avec l'Algérie et l'adoption d'une proposition de nationalité pour les Sahraouis, deux décisions perçues comme des lignes rouges par Rabat.
L'Europe fait preuve de complaisance envers le Maroc : l'Italie suspend Schengen avec l'Espagne et plusieurs capitales réclament l'exclusion de Madrid, sans dénoncer le rôle actif de Rabat dans le déclenchement de la crise.
Derrière cet exode, le chômage massif des jeunes marocains, la répression du mouvement GenZ 212 et des inégalités record poussent une génération à risquer la mer pendant que le pouvoir célèbre grands chantiers et stades.
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Ceuta paie le prix de la complaisance européenne vis-à-vis d’un régime marocain qui exerce le chantage migratoire. Des dizaines de milliers de migrants sont entrés en quelques jours dans une enclave de 83 000 habitants ; au moins 67 morts noyés, selon les autorités régionales.
Près de 69 500 migrants sont retournés au Maroc depuis l’enclave espagnole de Ceuta au cours des 30 dernières heures, à la suite des passages massifs, ont indiqué des sources policières à l’agence de presse espagnole EFE. Les chiffres de Ceuta racontent moins une crise migratoire qu’un chantage cynique exercé de nouveau par le régime marocain qui vient, une fois de plus, de prouver qu’il sait ouvrir et fermer un «robinet humain» au gré de ses calculs inhumains.
Le timing ne doit rien au hasard. La ruée survient quelques jours après le rapprochement diplomatique de l’Espagne avec l’Algérie, concrétisé par le dernier voyage de Sánchez à Alger. Ce chantage intervient aussi quelques jours après que la commission Justice du Congrès espagnol a validé une proposition accordant la nationalité espagnole aux Sahraouis nés avant 1977 sous administration coloniale et à leurs descendants, soit environ 80 000 personnes. Rabat, qui considère toute reconnaissance de l’identité sahraouie comme une ligne rouge, a réagi selon une grammaire déjà connue depuis 2021, lors de l’affaire Brahim Ghali : la migration comme arme de rétorsion.
Des témoignages recueillis par la presse espagnole, dont El Faro de Ceuta, évoquent des forces marocaines laissant délibérément passer les candidats au départ : sans feu vert des cordons marocains, un tel afflux n’aurait pas eu lieu, résume sobrement un journaliste à l’AFP.
L’étincelle, elle, tient à un malentendu savamment entretenu : une décision de la Cour suprême espagnole qui impose seulement un examen individuel pour toute personne interceptée en mer a circulé sur les réseaux marocains comme un laissez-passer vers l’Europe. Une rumeur ne devient pas un exode de 60 000 personnes sans relais actifs.
Cette instrumentalisation prospère grâce à une complaisance européenne à géométrie variable. L’Italie a suspendu Schengen avec l’Espagne, plusieurs capitales ont réclamé son exclusion de l’espace européen, sans un mot sur le rôle actif de Rabat dans le déclenchement de la crise. Paris a choisi la même ligne : solidarité affichée avec Madrid, éloge de la «coopération» avec le Maroc pour les retours, silence sur l’usage calculé de la détresse humaine comme levier de pression. Cette asymétrie traduit la volonté de ménager Rabat, au point que les Européens renoncent à nommer les responsabilités du Makhzen. Le Premier ministre tchèque Andrej Babiš a appelé à la suspension immédiate de l’Espagne de l’espace Schengen.
Le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi a accusé le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le président américain Donald Trump d’utiliser le Maroc pour punir l’Espagne à cause de son soutien à la Palestine.
Mais réduire Ceuta à un calcul géopolitique reviendrait à effacer ceux qui s’y sont noyés. Ces jeunes ne sont pas des instruments interchangeables : ce sont les enfants d’un pays où le chômage frappe plus d’un tiers de la jeunesse, où les inégalités comptent parmi les plus fortes au monde.
L’automne dernier, le mouvement GenZ 212 réclamait pacifiquement des hôpitaux, des écoles, un avenir. Il a été réprimé. Il ne restait, pour beaucoup, que la mer. Pendant que des adolescents se noyaient au large de Ceuta et que des sinistrés du Haut-Atlas survivaient sous tente, le discours du Trône célébrait stades et grands chantiers, comme si le béton pouvait tenir lieu de politique sociale.
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