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Karim Tedjani. Expert-consultant en développement durable : «Une économie plus résiliente implique des investissements dans l’adaptation et l’atténuation»

Par Samira Imadalou•12 min de lecture
Brifa
Karim Tedjani. Expert-consultant en développement durable : «Une économie plus résiliente implique des investissements dans l’adaptation et l’atténuation»
Résumé IA

Karim Tedjani, expert en développement durable, alerte sur l'aggravation des vulnérabilités économiques algériennes face au changement climatique, avec un réchauffement national dépassant un degré et des impacts différenciés selon les régions.

Le coût de l'inaction serait supérieur à celui de l'action, le climat agissant comme multiplicateur de fragilités structurelles existantes dans la gestion de l'eau, l'agriculture et les infrastructures.

Une économie résiliente exige des investissements massifs dans l'adaptation (protection des populations et ressources) et l'atténuation (décarbonation), transformant la contrainte climatique en avantage compétitif grâce à l'expertise algérienne en zones arides.

Les axes prioritaires officiels ciblent la sécurisation de l'eau (dessalement, réutilisation, irrigation économe), l'adaptation agricole (variétés résistantes, agrotechnologie), la transition énergétique (15 000 MW renouvelables d'ici 2035) et le renforcement des systèmes d'alerte précoce.

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Affirmant que les conséquences économiques du changement climatique sont déjà visibles et devraient s’accentuer au cours des prochaines décennies, Karim Tedjani, spécialiste en développement durable, estime que ce bouleversement ne doit cependant pas être envisagé uniquement comme une source de contraintes. Mais, il peut également constituer un accélérateur de transformation et de diversification économiques, à condition de faire des choix stratégiques adaptés.

Propos recueillis par Samira Imadalou

La multiplication des phénomènes climatiques extrêmes a accentué les vulnérabilités économiques de nos villes et de nos villages, avec un impact considérable sur les richesses naturelles. Comment se présentent les risques à moyen terme ?

Les canicules, les pluies diluviennes ou les inondations ne représentent que la partie la plus visible d’une évolution plus globale. Les observations scientifiques montrent qu’un changement durable du régime climatique algérien s’est amorcé à partir des années 1970, marqué par une hausse des températures, couplée à un déficit notable des précipitations. Cette transformation s’est nettement accélérée au cours des dernières décennies.

Avec un réchauffement de plus d’un degré à l’échelle nationale, de nouveaux mécanismes climatiques se renforcent mutuellement. Ce qui se traduit à une échelle plus structurelle par une aggravation du stress hydrique, une accélération de la désertification, une érosion de la biodiversité, des perturbations des calendriers agricoles, une augmentation de la demande énergétique, une pression croissante sur les infrastructures et des risques sanitaires plus importants. Ces phénomènes ne s’additionnent pas simplement : ils interagissent et renforcent les vulnérabilités existantes. Leurs conséquences restent toutefois différentes selon les régions. Le littoral, qui concentre environ 85% de la population et une grande partie des activités économiques, est particulièrement exposé en raison de la densité urbaine, de l’artificialisation des sols et de la concentration des infrastructures dans les zones côtières. Dans les Hauts-Plateaux, la baisse des précipitations observée dans plusieurs régions peut atteindre environ 30% et davantage localement, notamment en Oranie. Ce qui fragilise les équilibres agricoles et accélère la dégradation des écosystèmes steppiques, qui couvrent près de 27 millions d’hectares. Le Sahara, malgré des températures extrêmes pouvant dépasser 50°C, reste vulnérable aux inondations brutales, tandis que l’ensablement et la pression croissante sur les ressources hydriques fossiles menacent l’équilibre de toute une vaste région. Les conséquences économiques sont déjà visibles et devraient s’accentuer au cours des prochaines décennies. Plusieurs évaluations internationales et nationales estiment que, si les mesures d’adaptation restent insuffisantes, les pertes économiques liées aux catastrophes naturelles pourraient représenter une part croissante du PIB national.

Comment limiter cet impact ?

Plusieurs documents officiels annoncent un coût de l’inaction sensiblement supérieur à celui de l’action. D’autant que le changement climatique agit comme un multiplicateur naturel de vulnérabilités structurelles. Il révèle et amplifie des fragilités déjà existantes dans la gestion de l’eau, l’organisation des territoires, les systèmes agricoles, les infrastructures et la santé publique. La question centrale n’est donc plus seulement de répondre aux catastrophes lorsqu’elles surviennent, mais de reconstruire en amont et en aval une capacité de résilience adaptée à un nouveau contexte climatique.

Cette nécessité doit aujourd’hui intégrer une réalité fondamentale : le franchissement de certains seuils climatiques entraîne des conséquences irréversibles qui ne pourront pas être totalement évitées à court et moyen terme, même dans l’hypothèse d’une réduction rapide des émissions mondiales. La transition vers une économie plus résiliente implique des investissements importants dans deux directions complémentaires. La première concerne l’adaptation, c’est-à-dire la capacité à protéger les populations, les infrastructures, les ressources en eau, les systèmes agricoles et les écosystèmes.

La seconde relève de l’atténuation, qui vise à réduire progressivement les émissions de gaz à effet de serre et à accompagner une décarbonisation de l’économie. Le changement climatique ne doit cependant pas être envisagé uniquement comme une source de contraintes. Il peut également constituer un accélérateur de transformation et de diversification économiques, à condition de faire des choix stratégiques adaptés. Etre situé dans une région à l’avant-garde des effets du changement climatique peut devenir, en contrepartie, un avantage. Mais uniquement si cette contrainte est reconvertie en compétences sociales, en solutions

technologiques et en nouveaux services.L’Algérie dispose déjà d’une expérience concrète dans plusieurs domaines qui deviendront progressivement des enjeux majeurs à l’échelle mondiale, notamment la gestion de l’eau en contexte aride, l’adaptation agricole, la restauration des écosystèmes fragiles, les énergies renouvelables ou encore la prévention des risques climatiques. Nous avons d’ailleurs pu observer que certains pays découvrent aujourd’hui, avec une forme de sidération, des phénomènes de chaleur extrême auxquels les sociétés nord-africaines sont confrontées depuis déjà plusieurs années.

Concrètement, dans quelles actions faudrait-il investir pour renforcer la résilience des différents secteurs économiques à ces mutations ?

Selon les orientations officiellement retenues par l’Algérie, le renforcement de la résilience climatique repose sur plusieurs axes prioritaires. Le premier concerne la sécurisation des ressources en eau, devenue un enjeu central pour l’agriculture, les villes, l’industrie et les écosystèmes. Les mesures envisagées reposent sur la diversification des ressources, notamment le dessalement de l’eau de mer, la réutilisation des eaux usées traitées, la modernisation des réseaux et l’irrigation économe. Le deuxième axe concerne l’adaptation de l’agriculture aux nouvelles contraintes climatiques, avec le développement de variétés plus résistantes à la chaleur et à la sécheresse, l’amélioration de l’efficacité hydrique et l’agrotechnologie, afin de réduire la vulnérabilité des sols et des cultures face à l’irrégularité des précipitations. Le troisième pilier repose sur la transition énergétique, avec l’objectif annoncé de développer environ 15 000 MW d’énergies renouvelables à l’horizon 2035, principalement dans le solaire, tout en améliorant l’efficacité énergétique. La dernière mise à jour de la CDN fixe un objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre pouvant atteindre 14% par rapport au scénario de référence grâce aux moyens nationaux, et jusqu’à 3% avec un appui international en financement et en transfert de technologies.
Les orientations officielles intègrent également le Barrage vert, l’adaptation du littoral, la restauration des espaces forestiers et steppiques, ainsi que le renforcement des systèmes d’alerte précoce face aux incendies, aux vagues de chaleur et aux autres événements extrêmes.

Ces mesures largement techniques pourront-elles suffire à opérer un basculement radical vers une logique proactive où l’anticipation joue un rôle primordial ? S’agit-il seulement de lister et de déployer un arsenal de mesures politiques, économiques ou sociales ? Ne faut-il pas aussi interroger plus profondément notre manière d’habiter nos territoires, et même oser parler de nouveau projet de société ?

Si, à moyen terme, le dessalement et la climatisation sont des mesures incontournables et nécessaires, nous devons garder en tête qu’ils n’offrent qu’un certain répit, qu’il faudra intelligemment utiliser pour traiter les problèmes plus en amont : réduire l’effet îlot de chaleur dans nos villes et récupérer plus efficacement une eau de pluie qui part actuellement, à près de 80%, vers la mer ou l’atmosphère.
Ce que j’aimerais ajouter et que toutes ces prérogatives s’inspirent de mes longues recherches sur les stratégies d’adaptation développées par nos ancêtres dans un territoire algérien depuis très longtemps concerné par les défis du climat. Je me suis notamment intéressé aux communautés montagnardes et oasiennes qui, dans des contextes environnementaux particulièrement austères et hostiles, ont longtemps appliqué des principes de sobriété et d’efficacité qui me paraissent encore pertinents, voire valables, à l’échelle de quartiers et de petites villes. Si je devais résumer ces enseignements en quelques lignes, je dirais que la maîtrise technique, sans l’intelligence écologique et collective, ne produit au final que des effets rebonds et de nouvelles contraintes techniques. Chaque contexte local est particulier, et il faut y apporter des réponses locales autant que cela est possible. La discipline sociale est primordiale : elle repose à la fois sur une éducation communautaire et sur une pédagogie où les sanctions sont décidées et votées à l’échelle locale. C’est ce que j’appelle un enveloppement durable, complémentaire du développement durable. C’est un environnement social à la fois éthique, technique, écologique et même spirituel. Une culture collective et individuelle du seuil, de la limite à ne pas dépasser, du respect de l’intimité individuelle autant que du bien-être collectif. On ne fait pas que résider sur un territoire ou un lieu, on l’habite. Et donc, on l’habille de nos habitudes, et il nous habille de son histoire. C’est une enveloppe protectrice que l’on doit également protéger comme une seconde peau. Certains me rétorqueront qu’on ne peut pas régler des problèmes contemporains avec des solutions du passé ; je leur répondrai qu’il ne s’agit pas ici de mobiliser des coutumes ou du folklore, mais de se rappeler des principes plusieurs fois millénaires. Il n’est pas question de nostalgie ou d’idéalisation du passé, mais de la mise à jour d’un patrimoine qui témoigne non seulement du fait que l’Algérie n’est pas une invention contemporaine, mais surtout qu’elle peut puiser dans son identité multimillénaire des clés pour cultiver une modernité et une durabilité endogènes.

On parle de plus en plus de gouvernance climatique. Mais qu’en est-il réellement sur le terrain ?

On utilise trop souvent cette expression comme une formule magique, sans toujours saisir l’enjeu crucial qu’elle implique. Ce qui différencie le gouvernement de la gouvernance, c’est sa dimension horizontale. Là où le gouvernement est une manière verticale d’organiser le fonctionnement d’une nation, la gouvernance propose d’inclure un large spectre de parties prenantes : la société civile, la sphère privée et, bien entendu, le secteur public. L’Etat ne se contente pas de centraliser le pouvoir : il aspire alors à devenir la plateforme privilégiée qui anime les débats et coordonne la réalisation des décisions prises autant du bas vers le haut que du haut vers le bas. Cela demande une culture de la délibération profondément ancrée à toutes les échelles et dans toutes les catégories sociales. Il n’y a pas le gouvernement de l’Algérie et la gouvernance climatique algérienne, mais la gouvernance en Algérie comme principe holistique et fondamental qui doit nous permettre de faire face non seulement aux enjeux du changement climatique, mais à tous ceux d’un XXIe siècle particulièrement riche en mutations profondes. L’agilité des Etats et des nations est au cœur de la plupart de ces défis. Cette agilité se nourrit de la subsidiarité et d’une relation de confiance entre gouvernants et gouvernés.

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