Azzeddine Madani. Professeur en géographie et aménagement du territoire : «Financer la prévention pour éviter de payer les dégâts»

Le professeur Azzeddine Madani préconise un passage urgent à une planification territoriale résiliente fondée sur des solutions naturelles — villes « éponges », désimperméabilisation massive et végétalisation — pour adapter l'Algérie aux canicules et inondations croissantes.
La réforme impose de classer les zones constructibles selon leur vulnérabilité climatique plutôt que leur valeur foncière, d'actualiser les documents d'urbanisme et de créer des cellules communales d'experts en géomatique et services drônes pour piloter l'aménagement.
Les priorités concrètes incluent la gestion intégrée de l'eau (récupération, réutilisation), la rénovation bioclimatique du bâti, la diversification forestière et l'acquisition de compétences techniques pour entretenir durablement ces infrastructures vertes, à l'image des modèles néerlandais, singapourien ou allemand.
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De l’avis de Azzeddine Madani,professeur en géographie et aménagement du territoire, un changement devrait être opéré en matière de planification territoriale en suivant de nouvelles techniques pour passer vers une planification résiliente et préventive. D’où la nécessité, estime-t-il, de renforcer le financement en matière de prévention contre les effets du changement climatique en impliquant le secteur privé et en adoptant la finance verte.
Propos recueillis par Samira Imadalou
Avec l’intensification des épisodes de canicules en été et des inondations en hiver, comment adapter les villes et les zones rurales à cette mutation ?
Face à l’accélération du dérèglement climatique, les villes et le monde rural font face à deux facettes d’un même problème, il s’agit de la rupture du cycle naturel de l’eau et l’artificialisation des sols. Les épisodes de canicules estivales et les inondations hivernales imposent de repenser l’aménagement du territoire, non plus en luttant contre les éléments, mais en s’appuyant sur les solutions fondées sur la nature. Ainsi l’adaptation exige d’abandonner la logique du «tout-béton» pour remettre la nature et la gestion de l’eau au cœur de l’aménagement. L’urgence en milieu urbain est d’engager la désimperméabilisation des sols pour lutter contre les îlots de chaleur urbains et favoriser l’infiltration des eaux de pluie. Cela passe par la végétalisation massive des espaces publics, la transformation de la voirie… L’aménagement à prévoir consiste à construire une ville «éponge» qui passe par le remplacement de l’enrobé par des revêtements drainants, des noues végétalisées (fossés d’infiltration) et des bassins de rétention ouverts. De cette manière, l’eau s’infiltre là où elle tombe au lieu de saturer les réseaux d’assainissement. La végétalisation des villes est une nécessité, la plantation des essences d’arbres résistantes à la sécheresse permettra d’offrir de l’ombre et rafraîchir l’air ambiant. Les communes doivent prendre les mesures nécessaires pour réaliser un plan de végétalisation et d’ombrage naturel et artificiel de leur territoire urbain. Il est temps d’opter pour les toitures et les façades végétalisées pour isoler les bâtiments de la chaleur et retenir une grande partie des eaux de pluie. Les conséquences de ce dérèglement climatique imposent aussi de chercher de nouvelles solutions, renforcer l’architecture et l’urbanisme bioclimatique… Les nouvelles constructions doivent prendre en compte ces fortes chaleurs sur le plan matériaux de construction résilient et revêtements réfléchissants. Pour le milieu rural, l’enjeu prioritaire réside dans la restauration des cycles naturels. Il s’agit de freiner le ruissellement avec des techniques utilisées dans l’aménagement du milieu rural
N’y a-t-il pas lieu de planifier autrement l’organisation des territoires ?
Absolument, la planification territoriale doit changer et suivre de nouvelles techniques pour passer vers une planification résiliente et préventive. Ne plus construire en fonction de la seule valeur foncière, mais selon la vulnérabilité climatique du sol. Cela implique de repenser les documents d’urbanisme et d’aménagement (PDAU et POS) pour redéfinir les zones constructibles par rapport aux zones exposées aux crues et grandes vagues de chaleur. Il est aussi nécessaire de rapprocher les lieux de vie, de travail et de services pour réduire les déplacements et également l’empreinte carbone. L’organisation des territoires prend de nouvelles formes puisque le dérèglement climatique impose de nouvelles réflexions. La réalisation des guides d’aménagement urbain et rural propre au contexte du pays est une nécessité, l’actualisation de ces outils de référence pour les spécialistes techniques et décideurs est aussi primordiale à chaque fois que de nouvelles connaissances scientifiques apparaissent. Il est temps d’impliquer davantage les spécialistes en géomatique, les géographes et autres spécialistes dans le traitement et l’analyse des données à travers les systèmes d’information géographiques (SIG), afin de mettre en place de nouvelles formes d’adaptation. Ainsi la création des cellules locales au niveau des communes avec une composante de spécialistes bien déterminée dans l’organigramme des communes devient une nécessité pour une meilleure organisation et gestion des territoires basées sur les nouvelles exigences de l’aménagement du territoire. S’ajoute à cela la mise en place des services dronautiques au niveau des wilayas dans une première étape aura un apport très important en aménagement du territoire, gestion des risques (incendies de forêt…) et dans d’autres domaines.
Quelles sont les pistes à privilégier ?
Devant cette situation, la gestion intégrée de la ressource en eau exige de développer la culture du «zéro gaspillage» par le stockage de l’eau de pluie à l’échelle des bâtiments et la réutilisation des eaux usées traitées pour l’irrigation et le nettoyage urbain. La rénovation thermique bioclimatique est importante, elle vise à adapter le bâti non seulement au froid hivernal, mais aussi au confort d’été (isolation en matériaux, techniques de ventilation, protection solaire et autres). La gestion forestière résiliente consiste à diversifier les essences forestières et introduire des aménagements spécifiques dans le domaine forestier pour limiter les risques d’incendies et soutenir des cultures agricoles adaptées et moins gourmandes en eau et plus résistantes aux aléas climatiques.
Quid de l’adoption des solutions vertes ?
L’adoption des solutions vertes marque un changement fondamental, il s’agit de ne plus lutter contre les effets du dérèglement climatique avec des infrastructures lourdes en béton, mais de travailler avec les écosystèmes pour absorber les impacts climatiques. Aujourd’hui, ces solutions quittent le stade de simple aménagement paysager pour devenir de véritables infrastructures de sécurité et de santé publique. Cependant, leur généralisation exige des compétences techniques d’autant que les métiers du BTP, de l’ingénierie et des collectivités doivent réapprendre à concevoir avec le vivant, dont l’évolution s’inscrit dans le long terme. Sachant qu’une infrastructure verte ne nécessite pas le même entretien qu’un réseau en béton, mais un suivi écologique régulier pour garantir sa pérennité. Développer massivement les compétences des ingénieurs, urbanistes et paysagistes permettra de concevoir et entretenir ces infrastructures vertes. Les «cours oasis» et cours d’école désimperméabilisées sont des solutions vertes qui viennent s’ajouter au remplacement des bordures de trottoir et les canalisations souterraines par des fossés enherbés et végétalisés ce qui facilite l’infiltration vers les nappes. La désimperméabilisation des parkings publics et commerciaux combinée à la plantation de trame d’arbres pour ombrage permettent l’infiltration directe de l’eau. Les Pays-Bas ont choisi d’abaisser les digues et de restaurer les zones d’expansion naturelles des cours d’eau pour protéger leurs infrastructures urbaines des crues tout en recréant des espaces humides, et ce, à travers un programme national dédié à cette action. Singapour constitue un véritable modèle de cité-jardin résiliente puisqu’elle transforme ses réseaux de drainage urbain en rivières naturelles et parcs végétalisés pour réduire drastiquement les inondations et traiter le rafraîchissement urbain. Pour sa part, l’Allemagne, connue pour l’urbanisme bioclimatique, impose et subventionne la désimperméabilisation des sols et la végétalisation des toitures.
Pour le milieu rural d’autres actions sont à prévoir pour réduire les impacts des changements climatiques et protéger les villes des débordements des rivières et ralentir les ruissellements de l’eau, évitant ainsi l’érosion des sols fertiles. Le creusement de petites mares interconnectées dans le paysage pour stocker l’eau lors des épisodes pluvieux intenses permettra de recharger les nappes locales et fournir une réserve d’eau accessible pour la faune et l’irrigation d’urgence en période de sécheresse. D’autres actions sont à prévoir dans le cadre des travaux de recherche scientifique liés à l’aménagement du milieu rural. Notons que l’application des solutions fondées sur la nature en zone rurale prend des formes concrètes et adaptées aux réalités géographiques de chaque pays. Au Canada, dans les provinces agricoles du Manitoba et de la Saskatchewan, le rétablissement des zones humides et l’installation des digues végétalisées de rétention permettent de capturer l’eau des fortes pluies et des fontes de neige ainsi que de réduire de plus 40% le débit maximal des crues. En Australie et face à l’alternance dramatique des méga-sécheresses et d’inondations torrentielles, les agriculteurs utilisent la réhydratation du paysage, cette technique vise à installer des petits barrages en bois résiduel et des réseaux de micro-mares le long des ravins pour ralentir les cours d’eau. Ainsi, l’eau s’infiltre profondément dans le sol au lieu de ruisseler.
Comment minimiser les coûts économiques de cette adaptation ?
L’adaptation représente un coût financier important à court terme, mais c’est un investissement rentable à moyen et long terme. Il faut financer la prévention pour éviter de payer les dégâts. Pour renforcer la résilience du territoire, il est crucial d’impliquer le secteur privé et la finance verte, puisque le secteur public ne peut financer seul l’ensemble des besoins d’adaptation. Il est indispensable d’engager le secteur privé. Les partenariats public-privé (PPP) sont une nouvelle forme de participation des entreprises privées à la construction des grands ouvrages écologiques. En plus, l’implication des compagnies d’assurance est importante, d’autant que les assureurs ajustent désormais leurs tarifs et primes en fonction du niveau de préparation des territoires. Cela en finançant des diagnostics de vulnérabilité ou en accordant des réductions de cotisations aux collectivités qui investissent dans la prévention. Ainsi, ils diminuent le coût global des sinistres. Il est aussi utile d’encourager l’intercommunalité et les coopérations entre villes et campagnes pour partager les coûts des grandes infrastructures (gestion des bassins versants, réseaux d’eau…).
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