Culture

Le Maghreb dans la Seconde Guerre mondiale : Une histoire méconnue des résistances artistiques et culturelles

Par R. C.•18 min de lecture
Brifa
Le Maghreb dans la Seconde Guerre mondiale : Une histoire méconnue des résistances artistiques et culturelles
Résumé IA

Des chercheurs ont organisé à l'université de Mannheim un colloque international sur les résistances maghrébines au nazisme et au fascisme à travers la littérature, le cinéma et les médias.

Le colloque explore comment la mobilisation forcée des « indigènes » a révélé la vulnérabilité coloniale et renforcé le sentiment national, comme l'illustrent les œuvres de Mammeri, Tadjer ou Boudjedra.

Les communications ont analysé le quotidien des populations juives sous Vichy et l'occupation nazie à travers des journaux intimes, révélant une esthétique de la retenue face à l'indicible.

Les intervenants ont documenté les liens entre luttes antifascistes et décolonisation, notamment via le film Héliopolis sur le 8 mai 1945, et des parcours de résistants comme Serge Moati ou Béatrice Slama.

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El Watan

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La Seconde Guerre mondiale a eu un impact profond
sur les colonies françaises du Maghreb : inhumanité de
la colonisation, dépossession économique et culturelle,
regroupement d’environ 10 000 civils dans des camps de
travail et des camps d’internement, torture généralisée,
violences revanchardes, répercussions dévastatrices
du conflit européen, judéocide et autres abominations
commises au nom de la «civilisation». Mais, en dépit de
leurs ravages, ces barbaries occidentales n’ont pas réussi
à éteindre le feu de la résistance et de l’activisme politique
dans cette région du monde. Durant cette période, Alger
donnait une résonance internationale à ces luttes.
Organisé par les chercheurs Claudia Gronemann et
Hervé Sanson, le colloque «Traces de mémoire 1939-
1945/1954 : Le passé transculturel du Maghreb dans
la littérature, le cinéma et les médias », qui s’est tenu à
l’Université de Mannheim, en Allemagne, du 25 au 27 juin
2026, réunit des chercheurs de trois continents (Afrique,
Europe et Amérique) et propose de revenir sur une
histoire peu connue du grand public : celle des résistances
maghrébines au nazisme et au fascisme, ainsi que sur
leurs liens avec les luttes anticoloniales contre l’Empire
français.

Entretien avec Claudia Gronemann et Hervé Sanson.

Vous avez organisé récemment le colloque «Traces de mémoire 1939-1945/1954 : Le passé transculturel du Maghreb dans la littérature, le cinéma et les médias» à l’université de Mannheim. Comment est née l’idée de ce projet ?

Hervé Sanson : Claudia Gronemann a élaboré ce projet depuis 2021 seule, projet qui comporte plusieurs volets, dont ce colloque. Elle m’a contacté pour faire partie de son équipe et travailler sur ce projet, dont la problématique avait été peu explorée jusque-là, surtout dans le domaine de la recherche en littérature et en cinéma. Les travaux qui existaient déjà étaient surtout des travaux d’historiens. Début 2025, j’ai donc, enthousiaste, rejoint l’équipe du Professeur Gronemann à l’Université de Mannheim. Nous avons commencé à préparer le colloque, tout en alimentant une base de données bibliographiques et filmographiques sur la thématique, base de données qui servira par la suite à alimenter le dictionnaire numérique que nous projetons, et auquel nous avons commencé à travailler, en collaboration avec la Bibliothèque universitaire de Mannheim.

De quelle manière le colloque éclaire-t-il la singularité de l’expérience de la mobilisation dite « indigène » au Maghreb à travers les arts et la création littéraire durant la Seconde Guerre mondiale ?

Hervé Sanson : Certaines contributions ont abordé cet aspect essentiel de la Seconde Guerre mondiale, à savoir la mobilisation au Maghreb des « indigènes » pour se battre en Europe contre les forces de l’Axe. Cette mobilisation, parfois forcée, a été illustrée ainsi, par des écrivains tels que Mouloud Mammeri, Akli Tadjer, ou bien Rachid Boudjedra, auteurs dont les œuvres ont été abordées durant ce colloque. Cette expérience de la mobilisation a joué un grand rôle à plusieurs titres : d’abord dans la prise de conscience par les colonisés de la vulnérabilité de la puissance coloniale, déjà en 1940 avec « l’étrange défaite » (Marc Bloch) de la France ; ensuite, par la découverte de l’ingratitude de la « mère-patrie », qui ne sut pas reconnaître les sacrifices de ses enfants de l’autre rive de la Méditerranée, et même, les traita comme des soldats de seconde zone ; enfin, par la fortification du sentiment national, résultant précisément des deux paramètres que je viens d’évoquer. Ces trois motifs sont présents par exemple dans Le Sommeil du juste, qui paraît dès 1955, c’est-à-dire au tout début de la guerre de libération algérienne. Mouloud Mammeri y exprime une profonde désillusion de la part de son protagoniste Arezki quand il rentre de la guerre.

Comment vivaient les artistes et les écrivains que vous avez étudiés en Tunisie, en Algérie et au Maroc durant la Seconde Guerre mondiale ?

Claudia Gronemann : Plutôt que d’évoquer le vécu des artistes et écrivains eux-mêmes durant la Seconde Guerre mondiale, il a surtout été question dans la première partie du colloque du quotidien des populations locales en Tunisie, d’abord sous Vichy, puis sous l’Occupation nazie. Trois communications ont abordé ce quotidien, et le témoignage qui a pu être tiré, sous forme de journaux intimes notamment. Ainsi, le Journal de guerre, suivi du Journal d’un travailleur forcé d’Albert Memmi, Six mois sous la botte : les juifs de Tunis aux prises avec les S.S. de Paul Ghez, Étoile jaune et croix gammée de Robert Borgel, ou bien encore Nos martyrs sous les bottes allemandes de Gaston Ghez ou Au camp de Bizerte. Journal d’un juif tunisien interné sous l’occupation allemande (1942-1943) de Jacob André Ghez, sont déterminés par une tension singulière, traduisant des orientations incompatibles, entre ouverture et repli, volonté de dire et omission. Les journaux intimes cités et analysés ont fait apparaître la mobilisation de procédés stylistiques spécifiques, lorsqu’il s’est agi de décrire la situation sur place, tels que l’euphémisation du propos, ou bien l’ironie, forgeant une esthétique qui peut être qualifiée « de la retenue »

À rebours d’une certaine historiographie occultant les résistances du Maghreb dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, votre colloque documente les nombreux liens qui existent entre les luttes contre les fascismes et les expériences de décolonisation des pays de cette région du monde. Pouvez-vous nous donner un aperçu général des contributions ayant abordé ce sujet ?

Claudia Gronemann : Si vous parlez d’une résistance en termes plus généraux – et non pas d’un véritable activisme tel qu’exercé par exemple par José Aboulker en Algérie – on peut retenir que les expériences de la guerre ont aggravé le conflit colonial, elles ont transformé la population doublement en victime, ce qui a provoqué finalement le début de la guerre d’Indépendance. Un exemple qui décrit l’interrelation des guerres est le long-métrage Héliopolis, réalisé par Djafar Ghacem en 2010. Ce film de fiction montre très bien combien le 8 mai 1945, et la revendication du droit à l’indépendance en Algérie le jour de la célébration de la victoire sur le nazisme, a marqué un tournant irréversible dans la lutte des colonisés pour l’accession à l’émancipation, et combien ce combat a pu être traversé parfois par une dissension intergénérationnelle. Mais ce qui nous a aussi intéressés dans ce colloque, c’est de dépasser les distinctions binaires victimes / héros ; nous savons bien qu’en temps de guerre, cela n’est jamais aussi simple, aussi tranché. Il s’agissait surtout de remettre en question et de prendre conscience des processus discursifs qui sont généralement à l’origine d’une telle victimisation ou d’une héroïsation.

Peut-on parler de plusieurs formes d’opposition locale au nazisme en Afrique du Nord, notamment en lien avec la condition des Maghrébins juifs sous le régime de Vichy ?

Claudia Gronemann et Hervé Sanson : Un des exemples les plus parlant est l’histoire du journaliste tunisien Serge Moati, raconté dans le roman « Villa Jasmin » (Fayard, 2003) par son fils adoptant le nom de son père. En tant que juif et surtout en tant que communiste, Serge Moati père a lutté contre le nazisme. Il a été exproprié de ces biens, déporté à Sachsenhausen en Allemagne en tant que résistant (il a tout fait pour éviter que l’on découvre qu’il était juif), puis est revenu après la guerre ; en 1957 il décède déjà, des suites de son incarcération. Un autre exemple est fourni par les femmes : en Tunisie, des résistantes, notamment Béatrice Slama et Louise Hanon, toutes deux juives, la première communiste, le second membre du réseau Mounier, s’engagèrent activement contre le nazisme. La première, Béatrice Slama, s’engagea dans le Parti Communiste Tunisien en 1941 pour lutter contre le nazisme, et fut résolument féministe, créant l’Union des Jeunes Filles de Tunisie, proche du PCT, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La seconde, Louise Hanon, créa un réseau de résistance dans le Nord de la Tunisie, elle hébergea des parachutistes anglais, fut emprisonnée en Allemagne mais écrivit une lettre aux autorités allemandes dans laquelle elle expliqua être pétainiste. Elle fut alors libérée et rejoignit un autre réseau de résistance à Trabes. Après la guerre, elle retourna en Tunisie et elle défendit la cause des indépendantistes tunisiens. Enfin, des actes de fraternité entre Musulmans et Juifs ont pu exister : pour exemple, Tayeb el-Oqbi, en Algérie, a tout fait pour empêcher un pogrome contre des Juifs de la part de la Légion française, pro-fasciste, avec l’aide de troupes musulmanes, interdisant à ces derniers d’attaquer les Juifs. En Tunisie, certains Musulmans dissimulent des familles juives durant l’occupation nazie durant de longs mois : ainsi de Ali Sakkat, ou Khaled Abdul-Wahab.

Quelles étaient les perceptions du conflit en Europe par les peuples du Maghreb, qui évoluaient alors sous domination coloniale ?

Hervé Sanson : Cette perception était relativement contrastée : les Allemands étant alors les ennemis – héréditaires – des Français, et le Français étant le colonisateur, les colonisés apparaissaient quelque peu fascinés par les Nazis et leur chef, Hitler, selon l’adage : « Les ennemis de mon ennemi sont mes amis. » Mohammed Dib, dès sa trilogie « Algérie », et La Grande Maison (1952), plus particulièrement, évoque de manière précise et subtile ces sentiments mélangés à l’égard des Allemands. Parallèlement, Hitler inquiétait et sa politique génocidaire envers les Juifs faisait l’objet d’une désapprobation de nombre de Musulmans, ainsi que Rachid Boudjedra le rappelle dans nombre de ses romans.

Par ailleurs, ce conflit apparaissait quelque peu incompréhensible aux yeux des colonisés : qu’étaient ces « roumis » qui se combattaient entre eux, jusqu’à la fureur la plus grande, alors qu’ils étaient tous impérialistes, et en quoi leurs différents nous concernaient-ils, « nous colonisés » ? Voilà quelle était l’idée générale. Un auteur tel que Driss Chraïbi, avec son humour bien connu, a pu restituer dans certaines de ses œuvres, telles La Civilisation, ma mère ! (1972), ou Vu, lu, entendu (1998), le premier tome de son autobiographie, ce regard interloqué des colonisés sur le conflit sévissant alors en Europe : Fatima Mernissi, également, à travers le regard innocent d’enfants, a illustré cette incompréhension des colonisés face à ce conflit entre Occidentaux.

Le 8 mai 1945 en Algérie est considéré par de nombreux historiens algériens comme le point de départ de la guerre de Libération nationale. Comment avez-vous traité cet événement dans votre colloque ?

Hervé Sanson : La date du 8 mai 1945 – les manifestations nationalistes d’alors et leur terrible répression par l’Armée française et les forces coloniales – a en effet constitué un tournant dans l’histoire de l’Algérie, ainsi que Claudia l’a souligné, et constitué un catalyseur, voire même un accélérateur de la conscientisation nationale. Les différents auteurs abordés durant notre colloque – Assia Djebar, Yamina Mechakra, Rachid Boudjedra, Akli Tadjer, Alice Zeniter, ou cinéastes comme Djafar Ghacem (Héliopolis, 2021) ou Rachid Bouchareb (Hors-la-loi, 2010), ont en effet érigé cette date comme un repère fondamental dans l’histoire des décolonisations. Le 8 mai 1945 constitue ainsi une sorte de schibboleth – pour citer Derrida –, c’est-à-dire un mot de passe, de passage, ouvrant la voie, et le sens, à la guerre de libération nationale qui éclate à peine dix ans plus tard, et faisant lien avec les massacres antérieurs, les « Oradours coloniaux » pour reprendre le terme d’Olivier Le Cour Grandmaison (2025). Finalement, une date-pivot, qui met en place la virtualité d’une mémoire multidirectionnelle, selon le concept de Michael Rothberg (2009), qui permet de penser la mémoire non plus comme un espace cloisonné, mais plutôt comme un champ de reconfigurations et de mises en relation de différentes expériences historiques.

De quelle manière avez-vous abordé les traces mémorielles du massacre du 17 octobre 1961 ?

Hervé Sanson : En fait, le 17 octobre 1961 n’a été abordé que dans une seule des communications, portant sur certains romans de Boudjedra. L’un de ses célèbres romans, Topographie idéale pour une agression caractérisée (1975), sous le couvert d’une fiction mettant en scène un émigré algérien se perdant dans les couloirs labyrinthiques du métro parisien, et se faisant agresser mortellement par une bande de loubards, lorsqu’il émerge enfin à l’air libre, évoque les « ratonnades » qui se sont produites en France au tout début des années soixante-dix. Mais en fait, derrière ce référent explicite contemporain de la rédaction du roman, se profile tout au long de l’intrigue, le spectre du 17 octobre 1961, et d’autres « ratonnades » commises durant la guerre d’Algérie. Une seule occurrence dans le roman renvoie explicitement au 17 octobre, mais cette seule occurrence légitime la lecture multidirectionnelle que Boudjedra met en place, et les liens qu’il opère entre différentes strates historiques. Le 17 octobre 1961 fait bien évidemment le lien avec la Seconde Guerre Mondiale, puisque la personne de Papon, responsable de la déportation des Juifs de la région bordelaise vers le camp de Drancy, et préfet de police de Paris de 1958 à 1966, responsable de la répression des manifestations du 17 octobre, est le liant entre les deux événements. Les Algériens furent parqués dans les mêmes lieux d’internement que les Juifs durant l’Occupation : ainsi du Vélodrome d’hiver ; ils furent soumis aux mêmes tortures dans les commissariats que les résistants durant l’Occupation aux mains de la Gestapo. Ce qui est particulièrement puissant dans le dispositif narratif de Boudjedra, c’est sa capacité à jouer l’occultation même de cet événement, alors enterré dans la mémoire des Algériens et dans celle des Français a fortiori (nous sommes en 1975), tout en le laissant « hanter » le texte, bien avant que les Didier Daneninckx ou Leïla Sebbar ne réveillent cette mémoire dans leurs œuvres respectives.

Le rôle des femmes dans la guerre, ainsi que les répercussions du conflit sur les femmes, ne sont pas minorés également. Pouvez-vous nous en dire quelques mots sur les figures des résistantes étudiées ?

Claudia Gronemann : Outre les deux résistantes déjà évoquées, et dont une communication a restitué le parcours, le colloque a surtout abordé le vécu de femmes, non de résistantes en sens strict, mais de victimes de la violence. Ainsi, le sort de femmes, juives ou musulmanes, en Tunisie occupée par les Nazis, puis libérée par les Alliés, a pu être illustré par les violences de genres auxquelles celles-ci ont été exposées : le viol, utilisé comme arme de guerre et d’humiliation systématique, amène le chercheur à décentrer le regard, lorsqu’il n’est pas le fait de « la barbarie nazie », mais le fruit des actions des Alliés. En croisant histoire sociale, histoire du genre et études mémorielles, et en prenant en compte l’interaction entre classe, genre et éducation, l’appréhension des expériences de femmes tunisiennes – juives ou musulmanes – a favorisé le déplacement des représentations à propos du conflit dans le pays. Au-delà des épreuves, et du trauma consécutif aux violences de genre, ainsi que de l’occultation des expériences des « subalternes », pour reprendre le terme de Gayatri Spivak, les femmes tunisiennes ont développé des stratégies de survie, et fait preuve d’une agentivité (pour citer Judith Butler) qui nous exhorte à rompre avec les conceptions usuelles du conflit en Afrique du Nord.

Votre colloque a pluralisé la notion de « mémoire ». En quoi ces héritages mémoriels interpellent notre présent ?

Claudia Gronemann : Le colloque en effet, au-delà de son intérêt d’ordre historique, interrogeait avant tout la manière dont le rapport à la mémoire s’était cristallisé dans les représentations – littéraires, visuelles et filmiques – des populations d’Afrique du Nord. Ce rapport est bien évidemment fluctuant, évolutif, et mobilise une renégociation permanente du champ mémoriel. C’est ainsi que le concept de « mémoire multidirectionnelle », forgé par Michael Rothberg, et de « mémoires opposées » (gegenläufige Gedächtnisse), forgé par Dan Diner, nous ont été précieux, pour penser des événements survenus au Maghreb, non plus comme un espace cloisonné, et bâti sur des logiques concurrentielles, mais plutôt comme un champ de reconfigurations et de mises en relation de différentes expériences historiques. Dans nos sociétés occidentales, devenues des sociétés marquées par la migration, il faut désormais visibiliser et accepter la diversité des mémoires par rapport à la Seconde guerre mondiale. Tout comme il importe pour les sociétés nord-africaines d’incorporer cette période fondatrice pour leur évolution historique dans leur « roman national », et non plus de l’évacuer en-deça de la phase de décolonisation, considérée comme le « point zéro » de toute Histoire.

PROPOS RECUEILLIS PAR FARIS LOUNIS
JOURNALISTE

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