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Zineb Sedira : La mémoire comme territoire

Par Sid Ahmed•10 min de lecture
Brifa
Zineb Sedira : La mémoire comme territoire
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Née à Paris en 1963 de parents algériens, Zineb Sedira s'impose comme une figure majeure de l'art international en explorant depuis trente ans les territoires de la migration, de la mémoire et de la transmission.

Deux expositions majeures en 2026 confirment cette reconnaissance : « Les rêves n'ont pas de titre », présentée à la Friche Belle de Mai à Marseille jusqu'au 27 septembre, et une commande monumentale pour les Duveen Galleries de la Tate Britain à Londres, inaugurée le 13 mai.

Son œuvre, des vidéos familiales comme « Mother Tongue » aux réactivations du cinéma militant algérien, tisse l'intime et l'historique, rejoignant des collections prestigieuses du Centre Pompidou au Sharjah Art Museum.

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Par Sid Ahmed Hammouche

Il y a quelque chose d’irrésistible dans la trajectoire de Zineb Sedira. Née à Paris en 1963 de parents algériens, émigrés dans cette France qui avait colonisé leur pays et qui continuait, à sa manière, de les tenir à distance, elle n’a jamais eu d’autre choix que de faire de l’entre-deux son territoire d’élection. Entre les langues, entre les cultures, entre les continents, entre le documentaire et la fiction, entre l’intime et le politique. C’est dans cet espace instable, inconfortable, irréductible à une identité unique, qu’elle a construit une œuvre qui s’impose aujourd’hui comme l’une des plus nécessaires de la scène artistique internationale. En 2026, deux événements majeurs confirment ce que le monde de l’art savait déjà depuis Venise 2022 : Zineb Sedira n’est plus une artiste à découvrir. Elle est une artiste à comprendre.

Marseille, d’abord. Le retour aux origines méditerranéennes.

Jusqu’au 27 septembre 2026, la Friche Belle de Mai à Marseille accueille pour la première fois en France Les rêves n’ont pas de titre, l’installation que Sedira avait conçue pour le pavillon français de la 59e Biennale de Venise, en 2022, et qui lui avait valu la mention spéciale du jury. Présentée dans le cadre de la Saison Méditerranée, l’œuvre est adaptée pour le Panorama de la Friche, ce vaste espace suspendu au-dessus des toits de la ville, entre port et ciel, entre Europe et Maghreb.

Le choix du lieu n’est pas anodin. Marseille est la ville où la Méditerranée cesse d’être une abstraction géographique pour devenir une réalité charnelle, sociale, douloureuse. C’est la ville où des milliers d’Algériens arrivent pour ne jamais vraiment s’installer.Toujours entre l’ici et le là-bas, toujours dans cette suspension temporelle que les anthropologues appellent la condition migratoire. C’est la ville des enfants de l’immigration, des mémoires qui ne se réconcilient pas. Une ville idéale, en d’autres termes, pour accueillir une œuvre qui fait de l’impossibilité de la réconciliation son moteur créatif.

A la Friche, l’installation comprend une salle de cinéma grandeur nature projetant le film éponyme, Bataille d’Alger notamment, où Sedira assume à la fois les rôles d’interprète et d’observatrice. À travers un récit autobiographique, elle relie des moments clés de sa vie à des événements géopolitiques plus larges : la guerre d’Algérie, les indépendances africaines, le cinéma militant des années 1960 et 1970, les diasporas, les exils. La présentation de l’historienne de l’art Émilie Goudal saisit parfaitement l’invitation que l’œuvre adresse au spectateur : «Au seuil de ces deux espaces, Zineb Sedira vous appelle à prendre place, à prendre corps, à prendre possession des lieux et de l’histoire, avec et au-delà du chemin balisé.»
C’est cela, la méthode Sedira. Ne pas expliquer. Faire habiter. Créer des espaces où l’expérience du spectateur devient indissociable du sujet de l’œuvre, parce qu’on ne comprend vraiment la migration qu’en faisant, le temps d’une installation, l’expérience physique du déplacement, du passage, de l’entre-deux.

Londres, ensuite. La consécration britannique

Le 13 mai 2026, Tate Britain dévoilait la nouvelle commission des Duveen Galleries. Le nom retenu : l’Algérienne Zineb Sedira. La plus grande commande jamais réalisée par l’artiste au Royaume-Uni. Une distinction qui place son nom aux côtés de Phyllida Barlow, Mike Nelson, Heather Phillipson, Hew Locke et Alvaro Barrington, des artistes qui ont tous laissé leur empreinte dans ces galeries néo-classiques qui constituent l’un des espaces les plus chargés de l’art britannique.

La commission des Duveen Galleries est un défi particulier. L’espace est monumental, des galeries au plafond vertigineux, une architecture qui impose sa propre rhétorique, son propre rapport au corps et à la puissance. Beaucoup d’artistes s’y sont confrontés avec la conscience que c’est l’espace qui risque de les avaler s’ils ne trouvent pas le moyen de le retourner contre lui-même.

Sedira, elle, aborde la commande avec cette formule qui dit tout de sa manière d’être au monde : «Prendre la Tate Britain Commission c’est quelque chose à la fois de monumental et d’intime. Il s’agit de faire entrer le poids de l’histoire en dialogue avec le pouls vivant de l’expérience panafricaine. Cela me donne l’opportunité d’imaginer de nouvelles histoires, de nouvelles énergies, de nouveaux sens.»
Monumental et intime. C’est exactement la tension qui traverse toute son œuvre depuis trente ans. La capacité à faire tenir ensemble l’échelle de l’histoire, les colonisations, les guerres de libération, les diasporas, les géopolitiques. Et l’échelle de l’individu, une voix de grand-mère enregistrée dans une cuisine, une vieille photo de famille dans une boîte à chaussures, un film algérien des années 1970 retrouvé dans les archives.

Trente ans à construire un langage

Pour comprendre ce que représente cette double présence : Marseille et Londres, la Friche et Tate Britain, la Méditerranée et l’Atlantique, il faut revenir sur la trajectoire singulière de Sedira.Elle quitte Paris pour Londres dans les années 1980, fait ses études à Central Saint Martins et à la SladeSchool of Art, puis obtient une bourse de recherche au Royal College of Art. Dans l’Angleterre thatchérienne, elle est à la fois étrangère et citoyenne, artiste et immigrée, francophone dans un monde anglophone. Cette condition plurielle, plutôt que de la paralyser, la libère. Elle comprend très tôt qu’elle n’appartient à aucune catégorie préétablie, et que cette non-appartenance est peut-être sa ressource artistique la plus précieuse. Ses premiers travaux explorent les langues et les transmissions familiales. Dans Mother Tongue (2002), elle filme trois générations de femmes de sa famille. Elle-même, sa mère, sa fille qui se parlent chacune dans leur langue : arabe, français, anglais. Les langues ne se comprennent pas entre elles, et pourtant la communication existe, passe par autre chose que les mots : les regards, les gestes, la présence physique. C’est une œuvre sur la transmission et sa fragilité, sur ce qui se perd et ce qui persiste malgré tout entre les générations d’une famille immigrée.

La grande tradition algérienne, de Baya à Sedira

Puis viennent les archives, le cinéma, l’histoire collective. Sedira plonge dans les films algériens et africains des années 1960 et 1970, ces œuvres produites dans l’enthousiasme des indépendances, portées par la conviction que le cinéma pouvait être un outil de transformation sociale et politique. Elle y voit le miroir d’une époque où le monde semblait possible autrement, où l’art était indissociable de l’engagement. Les rêves n’ont pas de titre est la synthèse la plus aboutie de cette période de son travail : un film dans lequel elle joue avec des acteurs qui rejouent des scènes de films militants, brouillant délibérément les frontières entre la fiction et le documentaire, entre le passé et le présent, entre la mémoire et la reconstruction.

La trajectoire de Zineb Sedira invite inévitablement la comparaison avec une autre figure légendaire : Baya, née en 1931 à Bordj El Kiffan, artiste autodidacte qui avait stupéfié le monde de l’art d’après-guerre avec ses figures féminines aux couleurs flamboyantes. Soixante ans plus tard, à d’autres échelles et dans d’autres langages, Sedira accomplit quelque chose d’analogue. L’Algérie est partout dans son travail, dans sa généalogie, dans ses archives familiales, dans ses références cinématographiques, dans la langue arabe. Ce que Sedira partage avec Baya, c’est cette capacité à faire de la singularité une universalité. Les œuvres Sedira sont acquises par le Centre Pompidou, Tate, le Sharjah Art Museum, le Victoria and Albert Museum, des institutions dont la diversité géographique dit quelque chose de la portée universelle de son travail.Alex Farquharson, directeur de Tate Britain, le dit sans ambiguïté : «Sedira est une force vitale dans l’art contemporain, célébrée pour ses installations immersives et multisensorielles qui offrent une réflexion nuancée sur l’histoire, la mémoire, l’identité et l’appartenance.»

«Les rêves n’ont pas de titre», l’intituléde son installation la plus célèbre dit cela aussi. Les rêves n’ont pas de nationalité. Ils n’ont pas de langue unique. Ils appartiennent à ceux qui les font, quelle que soit la rive depuis laquelle ils sont rêvés. En 2026, depuis les murs de Tate Britain jusqu’aux toits de la Friche Belle de Mai, Zineb Sedira continue de rêver. Et le monde de l’art, enfin, écoute.

Zineb Sedira, Duveen Commission, Tate Britain, Londres, jusqu’au 17 janvier 2027.
Les rêves n’ont pas de titre, Panorama, Friche la Belle de Mai, Marseille, jusqu’au 27 septembre 2026.

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