Culture

Monument aux morts de Constantine : Un vestige d’histoire et de mémoire

Par S. Arslan•23 min de lecture
Brifa
Monument aux morts de Constantine : Un vestige d’histoire et de mémoire
Résumé IA

Le Monument aux morts de Constantine, rénové pour l'année de la culture arabe 2015, est redevenu un lieu de vie prisé des habitants et des touristes pour ses vues panoramiques sur les gorges du Rhumel.

Il rend hommage à 810 soldats musulmans, chrétiens et juifs de Constantine morts au front européen durant la Première Guerre mondiale, leurs noms gravés sur des plaques de bronze restaurées en 2015.

L'édifice, inauguré en 1934 après quinze ans de construction, s'inspire de l'arc de Trajan à Timgad et porte une statue de la Victoire reproduisant une statuette romaine découverte dans la casbah.

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«Constantine, dès la première vue, dépasse de beaucoup, comme originalité, ce à quoi l’on s’attendait, et chaque jour apporte à l’étranger des sujets d’intérêt toujours plus vifs et toujours nouveaux.»
Louis Régis «Constantine voyages et séjours 1879».

Il est déjà 18h, en cette chaude journée du mois de juillet et le parking du Monument aux morts de la ville de Constantine, qui était quasiment désert il y a quelques heures, est presque saturé. Alors que l’air devient plus frais et plus respirable, l’ambiance commence à s’animer encore plus après le coucher du soleil, faisant prolonger les soirées. Les visiteurs, en majorité des jeunes, sont de plus en plus nombreux à affluer. La plupart d’entre eux viennent en groupes ou en famille, surtout en fin d’après-midi pour profiter de l’ombrage des pins exposés aux quatre vents.

Certains prennent en voiture le chemin de la cité Emir Abdelkader (ex- Faubourg Lamy) pour se diriger vers le pic du rocher situé juste derrière le CHU Benbadis, alors que d’autres préfèrent traverser à pied les longs escaliers partant de l’extrémité du pont Sidi M’cid pour arpenter un parcours abrupt offrant une vue insaisissable en bas sur la fameuse Corniche. Ils y viennent d’abord pour chasser l’ennui et la routine d’une journée caniculaire et passer des moments agréables qu’ils veulent immortaliser avec leurs proches grâce à leurs téléphones sur le site le plus visité dans la ville du vieux rocher. Il est également le plus médiatisé et surtout le plus présent sur des centaines de photos souvenir et de vidéos postés sur les réseaux sociaux.

Le Monument aux morts est encore plus beau la nuit, après sa mise en valeur grâce au système d’éclairage en couleur, ayant couvert tous les coins, donnant à voir une très belle toile nocturne. Après des années de disette, de négligence et des actes de vandalisme n’ayant épargné aucun coin, finissant par ternir son image, le lieu a retrouvé son attrait à la faveur de l’événement de l’année de la culture arabe à Constantine en 2015, en bénéficiant de beaucoup plus d’attention, avec des travaux d’aménagement, de mise en valeur et d’embellissement, accomplis grâce à la ferveur et l’enthousiasme d’associations et de citoyens qui se sentaient vraiment concernés.

L’effet de l’année de la culture arabe

On se rappelle encore de cette mémorable soirée du jeudi 27 août 2015, durant laquelle l’Orchestre symphonique national dirigé par le maestro Amine Kouider avait animé sur le site du Monument aux morts, son célèbre spectacle La symphonie des ponts. (Suite en page 12)

Des moments qui resteront gravés dans les mémoires pour une première dans l’histoire de ce monument qui bouclera un siècle dans quatre anas. Une initiative que les Constantinois auraient aimé voir se reproduire dans d’autres événements culturels, liés au malouf, par exemple, et pourquoi ne pas en faire un lieu pour diverses activités culturelles et sportives locales et nationale. Au fil des ans et avec les actions de nettoyage, la plantation de fleurs et d’arbustes, l’installation de bancs, de kiosques de services et de toilettes publiques, le site est devenu plus accueillant, surtout que la sécurité est désormais assurée. Mais le Monument aux morts, ce n’est pas uniquement l’été ou le printemps.

L’endroit est toujours vivant, durant toute l’année. Il faut voir ces centaines de visiteurs, écoliers, collégiens, lycéens et simples citoyens qui y viennent de plusieurs wilayas par bus et par voitures en fin de semaine, surtout les samedis, sans compter les milliers d’étudiants résidant à Constantine, désireux de le découvrir.

Depuis quelques années, après la pandémie de la covid, le retour des touristes étrangers dans la ville de Constantine se fait remarquer. Grâce à l’activisme des agences de voyages et surtout l’amélioration des conditions d’accueil, d’hébergement et de sécurité, ils sont des centaines de touriste de diverses nationalités à venir admirer la beauté singulière d’une ville perchée sur un rocher, l’une des plus anciennes cités encore habitées au monde. Une halte dans cet endroit magnifique s’impose. La célébrité du lieu est consacrée en raison de sa belle architecture, qui fascine les touristes algériens et étrangers. Mais son attrait, il le doit beaucoup plus à son site naturel magnifique unique au monde sur les hauteurs de l’autre partie du vieux rocher, divisé en deux par la rivière le Rhumel, ou Ampsaga chez les Numides, il y a des milliers d’années. Hautement symbolique, le Monument aux morts demeure une destination touristique pour des étrangers en quête de sensations «naturelles» surtout que les paysages qui se dessinent sur un front de 180° du nord au sud sont d’une beauté indescriptible.

Une œuvre magistrale

Après avoir parcouru les 36 marches en pierre taillée, ramenée pièce par pièce de la carrière Lentini, située non loin à la cité Emir Abdelkader (ex-Faubourg Lamy), on s’arrête sur le point qui rappelle la mémoire de ces centaines de soldats musulmans, chrétiens et juifs, tous originaires de la ville de Constantine, morts sur les fronts européens durant la Première Guerre mondiale (1914-1918) pour une liberté chèrement acquise.

Comme au front, le destin les a réunis, encore une fois, sans aucune distinction de race ou de religion, sur des plaques en bronze qui ont survécu aux coups de masse. Y sont gravés des noms, dont on connaît aisément qu’ils se rapportent à des familles constantinoises ou d’autres ayant résidé dans la ville. A droite, les escaliers menant à la statue de la Victoire sont toujours fermés. On en comprendra facilement les raisons. En face, la plaque de marbre, érigée pour l’histoire rappelle que «le monument, dont la construction avait été entamée en 1919 et réalisé grâce aux souscriptions de la commune de Constantine et des communes environnantes du département, a été inauguré le 2 novembre 1934 devant toute la population».

A quelques pas à droite de cette dernière, une autre plaque a été ajoutée à l’occasion de la célébration le 11 novembre 2015, pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie indépendante, du 97e anniversaire de l’Armistice du 11 novembre 1918, en présence de l’ambassadeur de France en Algérie, Bernard Emié, de l’ambassadeur d’Allemagne, Götz Lingenthal et du wali de Constantine à l’époque, Hocine Ouadah. Un événement qui a marqué également la réinstallation des plaques commémoratives des soldats du Monument aux morts arrachées en 2013. L’on dénombre ainsi 810 soldats musulmans, chrétiens et juifs, tous originaires de la ville de Constantine, qui ont vu leurs noms gravés sur des plaques en bronze. Comme au front, le destin les aura réunis, encore une fois, sans aucune distinction de race ou de religion. Œuvre des architectes Roguet et Dumoulin, l’ouvrage, dont les sculptures, en majorité disparues aujourd’hui, ont été réalisées par Ebstein et Alexandra, porte surtout l’empreinte de Jean Emile Morinaud, maire député, élu 12e maire de Constantine à la suite de la démission d’Ernest Mercier en janvier 1901. Réélu quatre fois de suite, Morinaud restera maire jusqu’au 18 mai 1935 pour marquer l’histoire d’une ville qu’il a tant aimée.

Une portée historique

Le Monument aux morts est conçu sous la forme d’un arc de triomphe inspiré de celui de Trajan situé dans les ruines de la ville de Timgad, dans la wilaya de Batna. Il est surmonté d’une statue de la Victoire réalisée par Ebstein. Cette statue reproduit une statuette romaine en bronze, nommée La Victoire de Constantine, découverte par des militaires français lors de fouilles effectuées dans la cour de la caserne de la Casbah de la ville de Constantine, qui était à l’origine une forteresse ottomane. Cette statuette est actuellement conservée au musée national Cirta sur le plateau du Coudiat. Ce monument est l’œuvre du cabinet d’architecture Marcel Dumoulin et Maurice de La Chapelle qui avait ses bureaux au n°92 rue Georges Clémenceau (actuelle rue Larbi Ben M’hidi), plus connue par Trik Djedida (la route nouvelle). La première pierre du Monument aux Morts a été posée le 18 novembre 1918. Constantine étant la première ville à voter la construction d’un monument en hommage aux soldats morts durant la Grande guerre 1914-1918. Les travaux s’étalent sur 12 ans, et le Monument est inauguré officiellement le 7 mai 1930, en présence de Gaston Doumergue, Président de la République, Paul Doumer, Président du Sénat, Ferdinand Buisson, Président de la Chambre des Députés, de Ministres et de M. Morinaud, Maire de Constantine.

En sortant de l’arc vers l’ouest et en descendant quelques marches, on se retrouve sur une terrasse semi-circulaire avec une superbe vue générale balayant les horizons. Juste au milieu et à plus de 695 m d’altitude, la table d’orientation réalisée en 1936 par le Touring Club de France est le meilleur guide pour les profanes et les étrangers, montrant les directions à prendre pour les villes d’Annaba et de Skikda.
On peut voir à quelques kilomètres au nord la mégacité de Bekira avec ses extensions tentaculaires sur les hauteurs, la bourgade d’Oued Ziad, la ville de Hamma Bouziane, le col de Bizot et le rocher de Sidi M’cid situé à moins d’un kilomètre sur une altitude de 785 m. À l’ouest, apparaît le pont Bouberbara (ex-Pont d’Aumale), l’un des sept ponts de la ville, enjambant le Rhummel à 2 km, alors que la vallée de Sidi M’cid occupe une bonne partie d’une toile naturelle dominée au fond par Djebel Akral situé à 26 km à vol d’oiseau. Au sud-ouest, on reconnaît le faubourg de Belouizdad (ex-Saint Jean) à un jet de pierre, qui semble narguer le boulevard Zighout Youcef (boulevard de l’Abîme) et le quartier de La Casbah perchés sur le rocher. On ne dira pas assez encore, car une visite au Monument aux morts est plus qu’une incitation pour y revenir. Une invitation pour une exploration du temps, des lieux et de la mémoire. Une mémoire toujours en quête de réhabilitation.

L’épisode malheureux de 2013

Classé parmi les fiertés de la ville de Constantine, le Monument aux morts a été complètement délaissé par toutes les assemblées communales durant plus de deux décennies. Il deviendra au fil des temps le refuge des adeptes de la débauche, de l’alcoolisme, la drogue et du banditisme au point qu’il portera la sinistre réputation d’être parmi les lieux les plus risqués de la ville.

Dans ces moindres recoins, les mains des vandales n’ont rien épargné. Après la dégradation des lieux, on ira même jusqu’à vouloir arracher les plaques commémoratives pour les écouler auprès des ferrailleurs. L’acte le plus ignoble a été commis dans la nuit du mardi 22 janvier 2013. Alors que toute la ville suivait le match Algérie-Tunisie, comptant pour la Coupe d’Afrique des nations de football organisée en Afrique du Sud, des malfrats munis du matériel nécessaire ont eu tout le temps pour découper à la tronçonneuse des plaques en bronze portant les noms des combattants morts durant la Première guerre mondiale. Des plaques préservées pendant plus de 50 ans depuis l’indépendance de l’Algérie, mais qui ont été détruites en quelques minutes. Suite à cet acte ignoble, une forte mobilisation de plusieurs mouvements citoyens à travers les réseaux sociaux a provoqué un éveil de conscience chez une bonne partie de la population.

Ceci a enclenché une réaction en chaîne, menant à des campagnes de sensibilisation lancées pour la sauvegarde du site. Il est toutefois regrettable de constater que plusieurs mois après le massacre subi par les plaques commémoratives, l’APC de l’époque n’avait rien fait pour y remédier ou au moins rattraper les choses, alors que ses responsables avaient promis de remplacer les plaques dérobées par d’autres en cuivre ou en marbre vert «dans les meilleurs délais». Pourtant, et pour peu que les autorités locales avaient montré une volonté réelle de s’y mettre sérieusement, le Monument aux morts ainsi que d’autres sites naturels ou historiques de la ville pourraient former un circuit touristique idéal, surtout que les étrangers qui s’intéressent à la Ville des ponts, son histoire et son patrimoine ont été souvent nombreux et se manifestent à diverses occasions.

Restitution de l’histoire

La reconstitution des plaques volées portant les noms des combattants au Monument aux morts de Constantine était une mission assez délicate. Elle a nécessité le recours aux archives coloniales, notamment le célèbre Livre d’or, remis à la ville au lendemain de la guerre 1914-1918.
Ce document précieux demeure à ce jour une source précieuse et une mine d’informations sur tous les soldats commémorés, avec tous les détails sur leurs noms, dates et lieux de naissance, date de mobilisation, unités, lieux d’affectation, parcours, ainsi que les batailles auxquelles ils ont pris part et les lieux de leur mort. Selon les documente établis par les autorités coloniales concernant les combattants de la ville de Constantine durant cette guerre, conservés actuellement aux Archives nationales et aux Archives nationales d’Outre mer, la division de Constantine engagea huit bataillons de Zouaves, neuf bataillons de Tirailleurs auxquels s’ajoutent

Chasseurs d’Afrique, Spahis et le Groupement d’Artillerie de Campagne d’Afrique, ayant combattu en Orient, alors que d’autres combattants avaient pris part à cette guerre en France dans des régiments d’infanterie, d’artillerie et du génie en garnison. Faisant partie des registres établis en vertu de la loi du 25 octobre 1919, relative à la commémoration et à la glorification des morts pour la France au cours de la Grande guerre, sur lesquels les noms des combattants morts pour la France, ont été répartis par commune de naissance ou de résidence, le « Livre d’or » de la ville de Constantine compte une liste des combattants classés par ordre alphabétique.

Cependant, il a été établi que des différences existent entre les noms portés sur le «Livre d’or» et ceux gravés sur les plaques du Monument aux morts de Constantine, pour des raisons dues au fait que la liste du ministère de la guerre avaient été dressées en 1929, alors que les monuments morts avaient été déjà réalisés avant cette date, soit entre 1920 et 1925.

Quant aux plaques du Monument aux morts de Constantine, elles comportent dix-huit colonnes, comptant chacune 45 noms, soit un total de 810 soldats, dont 191 soldats musulmans, qui sont soit ils sont nés à Constantine, soient ils y résidaient. Ce détail n’a pas été bien précisé. Pour les plaques arrachées en 2013, puis reconstituées, elles comportaient 8 colonnes de 45 noms chacune, soit un total de 360 soldats, dont 63 soldats musulmans. Après la remise en place des plaques arrachées, le Monument aux morts de Constantine a été le théâtre d’un nouvel hommage à ces combattants lors de la cérémonie de commémoration du 97e anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918, célébrée pour la première fois à Constantine en 2015. La manifestation «Constantine, capitale de la culture arabe 2015 a été aussi un leitmotiv qui a poussé les autorités à se réveiller de leur longue hibernation, surtout après les cris des citoyens par voie de presse pour dénoncer l’état dans lequel se trouvait le Monument aux morts.
Les opérations de toilettage ont été les premières à être lancées auparavant pour débarrasser le site des ordures, et les façades du monument des innombrables graffitis. Le Monument aux morts a ainsi retrouvé une seconde jeunesse, surtout que des associations et des mouvements de jeunes ont pris l’initiative à l’époque d’appeler les familles afin que ces dernières renouent avec le site, notamment avec les fameuses rencontres du vendredi après-midi ou à travers les randonnées organisées au profit des jeunes.

Des vérités historiques

Dans les ouvrages et les travaux de recherche historique concernant la période de la Première Guerre mondiale en Algérie, on retrouve des détails sur la démographie, révélant qu’en 1914, la population de l’Algérie comptait 750 000 personnes d’origine française et européenne, ainsi que des juifs naturalisés en vertu du décret Crémieux de 1870. La population musulmane était estimée à environ 4 500 000 individus qu’on appelait les indigènes. Concernant les chiffres de l’armée française en 1914, cette dernière comptait déjà environ 30 000 soldats musulmans. Si le fait de choisir de s’engager dans l’armée parmi les musulmans était considéré comme volontaire, pour des raisons liées principalement à la nécessité d’avoir un revenu à une époque marquée par la pauvreté et les conditions précaires de la population locale, l’armée française avait décidé de recourir à la conscription généralisée à partir de 1916, en raison des besoins importants d’effectifs à engager sur le front en France.

Selon les archives du Service historique de la Défense, au total, environ 173 000 Algériens musulmans ont été incorporés dans l’armée française (80 000 appelés et 60 000 engagés) pendant la Première Guerre mondiale. Près de 125 000 d’entre eux servent en France. On avance le chiffre de 26 000 soldats musulmans tués ou portés disparus en France, en Afrique du Nord et sur le front d’Orient. Des historiens ayant travaillé sur le thème affirment que «pendant toute la Première Guerre mondiale, l’Algérie a fourni au pouvoir colonial français non seulement un soutien matériel substantiel, mais surtout des milliers de soldats ‘indigènes’ soumis au service militaire obligatoire et le plus souvent affectés aux sections d’assaut». Toutefois et contrairement aux soldats de confession juive, ayant bénéficié de la citoyenneté française pleine et entière, ce n’était pas le cas pour les soldats musulmans, auxquels on ne cessait de rendre hommage lors des différentes cérémonies organisées au Monument aux morts de Constantine.

Il faut rappeler pour l’histoire que parmi toutes les colonies françaises à l’époque, l’Algérie a fourni aux contingents de l’armée française, la plus grande part des denrées alimentaires pour les soldats mais aussi les produits miniers nécessaires pour la fabrication de l’armement. En plus des hommes mobilisés pour le front, des milliers d’Algériens ont également travaillé dans les usines pour combler le déficit en main d’œuvre. Une autre vérité historique est également citée concernant le service militaire obligatoire qui n’avait été institué qu’en Algérie, par décret, en février 1912. Ce n’était pas le cas pour les autres pays occupés par la France, dont la Tunisie et le Maroc. La généralisation du service militaire obligatoire en 1916, a connu une forte opposition en Algérie, où des soulèvements ont été enregistrés, dont l’insurrection dans les Aurès en 1916, qui a été réprimée dans le sang.

Un patrimoine à préserver

Professeure émérite à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA), aux Etats-Unis d’Amérique, plus connue par son admirable sérénité, son aisance dans l’argumentation et son français à l’accent californien, l’anthropologue américaine de renommée mondiale, Susan Slyomovics, a publié en 2024 un ouvrage inédit et très intéressant, intitulé Monuments décolonisés – L’héritage colonial français de l’Algérie. Un livre qu’elle avait présenté la même année à l’Institut français de Constantine, en présence de l’artiste-peintre et sculpteur, Ahmed Benyahia, celui qui a marqué son époque à travers son inlassable combat pour la préservation du patrimoine historique de la ville du vieux rocher. Lors d’une rencontre avec El Watan, alors qu’elle effectuait des visites dans la ville pour préparer son livre, l’anthropologue américaine avait insisté sur «l’importance pour les Algériens de préserver cet héritage qui leur appartient à eux et non aux Français, car il demeure un témoignage précieux sur les effets du colonialisme et comme preuve matérielle de cette période charnière de l’histoire de l’Algérie, car s’ils décident un jour d’éradiquer ces monuments qu’est-ce qu’ils vont dire aux futures générations en effaçant un pan entier de leur mémoire».

Elle avait cité comme un parfait exemple l’histoire du Monument aux morts de Constantine, construit à la mémoire des soldats enfants de la ville des trois religions (musulmans, chrétiens et juifs) morts au front durant la Première Guerre mondiale, dont la construction avait commencé juste après la fin de cette guerre pour durer 12 ans, et qui demeure l’unique en son genre et le plus beau d’Algérie. Elle avait rappelé la tentative d’une association de pieds noirs de Marseille de le rapatrier en France, et ils étaient prêts à le démonter pierre par pierre, et payer même de l’argent aux autorités municipales de Constantine, si ce n’est l’intervention de l’artiste Ahmed Benyahia pour le préserver et le garder en Algérie, grâce à l’ancien maire de la ville de l’époque, le défunt Hacene Boudjenana.

Un récit qui avait été raconté lors de la rencontre animée à l’Institut français de Constantine par Ahmed Benyahia lui-même. «Quelques mois après l’indépendance, le maire de Constantine de l’époque, Hacene Boudjenana, que Dieu ait son âme, m’avait contacté pour demander mon avis au sujet de la visite d’un groupe de Français venus le voir à la municipalité pour demander l’autorisation de démonter pièce par pièce le Monument aux morts afin de le rapatrier vers la France et ils ont même proposé de l’argent. Tous les membres de la municipalité étaient d’accord considérant qu’il s’agissait d’un monument colonial dont il fallait se débarrasser», notait Benyahia qui se rappelle des moindres détails de cet épisode. «J’avais demandé à Si Boudjenana de refuser cette offre, car il était question de la mémoire de la ville qui appartient à ses habitants et non aux pieds-noirs et c’est ainsi que le Monument aux morts a été sauvé ; car si on avait accepté son rapatriement qu’est ce qu’il resterait pour l’histoire de Constantine», avait-il affirmé. Plus de 50 ans après, l’histoire lui donnera raison, quand ce même monument a abrité le 11 novembre 2015, pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie indépendante, une cérémonie de célébration du 97e anniversaire de l’Armistice du 11 novembre 1918, en présence de l’ambassadeur de France en Algérie, Bernard Emié, de l’ambassadeur d’Allemagne, Götz Lingenthal et du wali de Constantine à l’époque, Hocine Ouadah. Ce monument demeure le témoignage matériel des sacrifices consentis par les Algériens sur le long chemin parcouru vers la liberté.

Par S. Arslan

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