Culture

Melaine Favennec – Musicien et compositeur breton : L’homme qui faisait chanter ensemble la Bretagne et l’Algérie

Par R. C.•7 min de lecture
Brifa
Melaine Favennec – Musicien et compositeur breton : L’homme qui faisait chanter ensemble la Bretagne et l’Algérie
Résumé IA

Le musicien et compositeur breton Melaine Favennec, membre du trio Ewen Delahaye Favennec, s'est éteint à 76 ans dans la nuit du 12 au 13 juillet.

Son titre «Le Soldat d'Algérie», paru en 2003, mêle musique celtique et blues pour exprimer la douleur commune des paysans bretons envoyés au combat et des enfants algériens victimes de la même guerre.

Née du témoignage d'un ancien combattant hanté par ses souvenirs, la chanson continue de transmettre cette mémoire partagée aux jeunes générations, comme en témoigne un collégien l'ayant choisie pour son brevet en 2016.

Favennec, multi-instrumentiste et cofondateur de la coopérative Névénoé, se définissait comme un «chaman» dont les chansons agiraient comme un baume sur les blessures de l'Histoire.

E

Publié par

El Watan

Publié le

ou lire sur le site source →

Article Original

Contenu complet de la source

Par Nidam Abdi (*)

Le compositeur breton, Melaine Favennec, du trio Ewen Delahaye Favennec, s’est éteint dans la nuit du 12 au 13 juillet. Avec «Le Soldat d’Algérie», lui et ses complices avaient offert en 2003, un hymne de fraternité entre soldats français et enfants d’Algérie, mêlant blues et musique celtique pour dire la douleur commune des peuples jetés dans la guerre.

Il y a des disparitions qui referment un chapitre entier de la chanson française, et d’autres qui, en plus de cela, rouvrent une mémoire qu’on croyait apaisée. Celle de Melaine Favennec, musicien, compositeur et «chaman» autoproclamé de la musique bretonne, appartient à cette seconde catégorie. En s’éteignant à 76 ans, dans la nuit du 12 au 13 juillet, ce natif de Quimperlé emporte avec lui un tiers du Trio Ewen Delahaye Favennec, le fameux Trio EDF mais laisse derrière lui une chanson qui, plus de vingt ans après sa création, continue de parler autant aux Bretons qu’aux Algériens. Car s’il est un titre qui résume l’esprit de ce trio né en 1999 de l’amitié entre Patrik Ewen, Gérard Delahaye et Melaine Favennec, c’est bien Le Soldat d’Algérie, paru en 2003 sur l’album Kan Tri. Une chanson sur des paroles de Delahaye et une mélodie de Favennec, empruntée à une marche traditionnelle du pays vannetais, où les cordes celtiques se teintent d’une mélancolie proche du blues. Ce mariage de sonorités n’a rien d’un hasard esthétique : il porte, en musique, la rencontre de deux douleurs, celle des paysans bretons envoyés combattre loin de chez eux, et celle d’un peuple algérien pris pour cible par cette même guerre.

Une chanson née d’un homme hanté

L’histoire de cette chanson est d’abord celle d’un homme réel, un voisin de Patrik Ewen nommé Iffig Déniel. Rentré de la guerre d’Algérie, cet homme errait la nuit, poursuivi par des fantômes qu’il tentait de noyer dans l’alcool. Gérard Delahaye avait entendu ce récit au début des années 1980 et avait longtemps cherché, sans succès, à en tirer un texte. Il aura fallu attendre vingt ans, et une répétition du Trio EDF, pour que Melaine Favennec propose cette musique inspirée d’un chant de conscrits vannetais. Le déclic fut immédiat : Delahaye écrivit le texte en quelques minutes, comme si les mots attendaient depuis deux décennies cette mélodie pour naître. Ce que raconte alors Le Soldat d’Algérie, sans jamais céder au pathos ni à la leçon de morale, c’est le trajet d’un jeune Breton arraché à sa vallée pour être envoyé, sous un soleil qu’il ne connaît pas, face à d’autres jeunes hommes qu’on lui a désignés comme ennemis. La chanson ne distingue pas les souffrances : elle dit, en creux, que la guerre a fabriqué des victimes des deux côtés de la Méditerranée des soldats français traumatisés à vie, et des enfants d’Algérie tués ou orphelins d’un conflit qu’ils n’avaient pas choisi. C’est cette fraternité dans la douleur, cette dénonciation implicite de ceux qui envoient des pauvres gens se battre contre d’autres pauvres gens, qui fait de ce titre bien plus qu’une chanson bretonne : un texte qui appartient aussi à la mémoire algérienne.

Un lycéen, un exposé, une transmission

Ce qui frappe, quand on relit le témoignage que Gérard Delahaye avait publié sur son blog en 2012 pour raconter la genèse du morceau, c’est la manière dont cette chanson a continué à vivre bien après sa sortie. En 2016, un collégien nommé Maxime, qui devait présenter une œuvre pour l’épreuve d’histoire des arts du brevet, avait choisi Le Soldat d’Algérie et demandé à Delahaye des renseignements pour approfondir son exposé. Ce geste, presque anodin, dit tout de la portée de la chanson : près de quinze ans après sa composition, elle continuait d’être un outil pour que la jeunesse s’empare de cette page douloureuse de l’histoire commune franco-algérienne, loin des postures officielles, par le biais sensible de la musique.

Trois hommes, une utopie tenace

Pour comprendre pourquoi Melaine Favennec pouvait porter un tel texte, il faut revenir à l’histoire du trio. Patrik Ewen, Gérard Delahaye et lui se sont connus au début des années 1970, au sein de la coopérative bretonne Névénoé, dont Favennec fut d’ailleurs l’un des fondateurs, aux côtés de ses deux futurs complices. Après des carrières solo dans le conte, la chanson jeune public et la chanson d’auteur, ils se retrouvent en 1999 pour créer ce trio où chacun peut tour à tour être le soliste ou le choriste de l’autre, une manière de jouer, disait Delahaye, en restant fidèles à un esprit «utopique et révolté» forgé quarante ans plus tôt. Multi-instrumentiste, violoniste, guitariste, mais aussi comédien, peintre et poète, Melaine Favennec avait commencé sa carrière au sein des Diaouled Ar Menez, l’un des tout premiers groupes à mêler instruments traditionnels et modernes pour faire danser la Bretagne. Il se définissait lui-même, avec une pudeur amusée, comme une sorte de chaman, espérant que ses chansons agissent comme de petites aiguilles d’acupuncture libérant l’énergie et apaisant ceux qui les écoutent. Une définition qui, appliquée au Soldat d’Algérie, prend tout son sens : une chanson pensée comme un baume, pas comme une accusation.

Fils de Quimperlé, frère d’esprit de Max Jacob

Melaine Favennec était fier d’être né à Quimperlé, en 1950, dans ce Finistère dont il disait qu’il était moins un lieu où l’on reste qu’un lieu d’où l’on part pour aller à la rencontre des autres. Cette terre l’a aussi rapproché, par le cœur autant que par la géographie, du poète Max Jacob, figure de la Résistance née à Quimper et mort en déportation. Favennec lui a d’ailleurs consacré des interprétations chantées, comme pour tisser un lien entre deux enfants du Finistère unis par une même exigence : dire, coûte que coûte, la dignité des humbles et des victimes de l’Histoire. Aujourd’hui, tandis que la Bretagne pleure l’un de ses musiciens les plus discrets et les plus essentiels, l’Algérie peut, elle aussi, se souvenir de cet homme qui, sans jamais y avoir mis les pieds en soldat, a su écrire depuis sa vallée bretonne une mélodie fraternelle pour les enfants qu’on avait envoyés s’entretuer. Le Soldat d’Algérie restera comme la preuve que la musique, mieux que bien des discours, sait raconter que les peuples n’ont jamais été ennemis seuls les ordres qui les opposaient l’étaient. N. A.

(*) Critique musical, spécialiste des musiques traditionnelles maghrébines

Posez votre question à la rédaction

Votre question…

Prénom ou pseudo *

Adresse e-mail * Votre e-mail ne sera pas publié.

Votre question * 0/1000

Envoyer Annuler

Voir sur le site source