Le souk des troubadours : Sur les rives de Oued Jorgi…

L'auteur Chahreddine Berriah promène sa mémoire le long de l'Oued Jorgi, rivière témoin de l'histoire coloniale et postcoloniale algérienne.
Il évoque le colon français Jorgi, propriétaire terrien qui a exploité ces terres avant l'indépendance.
Après le départ des colons, un Algérien nommé Ouerdefou a repris la gestion de ce domaine agricole.
La chronique interroge la légitimité de toute appropriation foncière, suggérant que chaque occupant a succédé à un autre par la force.
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El Watan
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Par Chahredine Berriah
H ier, j’ai marché toute la journée. Où ? Ce dont je me souviens, c’est l’air qui était doux… Je crois me souvenir… J’ai longé la rivière Ouerdefou. Les vieillards, qui restent cramponnés à leur passé d’ «indigènes», l’appellent toujours Oued Jorgi. Il paraît que c’est en référence à un ancien roumi, propriétaire terrien. Il possédait des orangers, des poiriers, des pommiers et des oliviers, des chèvres, quelques vaches, des poules, des poussins et beaucoup de bergers et de paysans. A les croire, ces vieux, même la rivière lui appartenait.
C’est peut-être vrai. Toute la terre leur appartenait, Jorgi et ses frères… la rivière, les arbres, les insectes et les hommes. Ils avaient traversé la Méditerranée pour élire domicile chez nous, dans notre pays, c’est le maître d’école qui nous l’avait dit. Ils étaient là pour nous nous apprendre à nous habiller, à nous tenir correctement autour d’une table, à parler… Ils appelaient ça la civilisation. Je ne comprenais pas ce mot… Civilisation. Mais, à cette époque, les hommes portaient encore des gandouras et des turbans, les femmes des voiles blancs et des voilettes. On ne voyait pas leurs yeux, les femmes, enfin, un peu. Sous ce bout de tissu, leurs yeux étaient beaux, je m’en souviens pour celles qui avaient gardé cette tradition, longtemps après le départ de Jorgi. Aujourd’hui, les hommes ne portent plus de gandoura, ni de turban, ou si, quelques uns les portent toujours.
Les femmes, on voit trop leurs yeux que je ne trouve pas toujours beaux. Moi, je ne porte pas de gandoura mais parfois, des idées aussi vieilles que les robes de ma grand-mère, hadja Fatna. Mais enfin, qui est Ouerdefou ? Personne n’a parlé de lui. Il doit être de chez nous, lui et il ne pouvait pas avoir traversé la Méditerranée pour venir nous civiliser, ça doit être quelqu’un qui aurait occupé l’espace de Jorgi juste après le retour de ce dernier dans son pays. Ouerdefou, et j’en suis sûr, devait habiter dans les alentours et aurait même travaillé chez le roumi.
Beaucoup d’indigènes ont travaillé chez les roumis, et puis un jour, tous ces roumis sont partis contre leur gré, on les a fait partir de force, enfin, beaucoup sont morts de vieillesse, je crois bien qu’on les avait tués. Je ne sais pas. M. Jorgi, je pense, avait été tué et il me paraît normal que Ouerdefou ait pris le relais. Il fallait bien que quelqu’un s’occupât des terres, de la rivière… » Euh… mais, il y a quand même cette question qui m’obsède: franchement, cette grande superficie, à vrai dire, ne devait pas non plus, à l’origine, appartenir à Jorgi, il a dû la spolier, aussi, à quelqu’un d’autre avant lui, j’en suis même certain. Mais, qui étaient les prédécesseurs de Jorgi ? Certainement d’autres bandits venus de loin pour faire main basse sur ces oliviers, poiriers, orangers, poules, chèvres, eaux…
C’est sûr, il ne pouvait en être autrement. On dirait qu’ils se passaient le témoin tous ces occupants. Ils se relayaient à coups de hache, de flèches empoisonnées, puis de fusils, de tanks, de bombes pour s’approprier les lieux. Tous des colonisateurs… Et puis, avant d’écrire son testament, enfin testament, c’est trop dire… mon père m’apprit que Ouerdefou, à Maghnia, «c’est toi mon fils, oui oui, toi, ton frère, notre voisin Larbi, fils de Zahra, Miloud de Mascara, Hmida de Khenchela…» Et il s’était mis à énumérer tous les prénoms et les villes d’Algérie.
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